Il faut d’ailleurs saluer d’emblée le travail remarquable effectué par celui-ci, qui s’est attaché à compléter l’ensemble de ces Traités par des références scripturaires ou celles de certains ouvrages cités par l’auteur, qui faisaient parfois défaut. On doit aussi à F. Chenique de courtes introductions à certains Traités, qui précisent utilement le contexte dans lequel ils ont été écrits, ou encore de précieuses explications, en notes de bas de page, relatives à certaines terminologies propres aux diverses traditions évoquées dans le texte (Hindouisme, Islam, Christianisme…).

abbe stephane
"Qui donc a marié des roses à la Croix ?" (Goethe)
Robert Flund, Summum Bonum, Francfort, 1629


Cet appareil, qui n’a ici rien de pesant et qui respecte scrupuleusement l’intégrité du texte et la pensée de l’auteur, était en fait d’autant plus nécessaire que l’ensemble de ces Traités n’avaient pas été écrits en vue d’une publication, mais répondaient à chaque fois à des demandes ponctuelles formulées par des proches ou des correspondants.

Synthèses doctrinales

Le lecteur qui feuillette la table des matières est d’emblée renseigné sur la visée de l’auteur : « Interprétation métaphysique de la trinité », « Le mystère de la Deité chez maître Eckhart et saint Denys l’Aréopagite », « le Soi », « Le mystère du Christ », « Mythes, mystères et symboles », « Silence et existence », « Vertu et Gnose », etc. : on est moins ici dans la « théologie » que dans une perspective métaphysique et d’ésotérisme chrétien — non pas concçu comme une « catégorie de la science des mouvements religieux » (J. Borella) mais comme la dimension la plus spirituelle et la plus intérieure de la Révélation chrétienne.

essence de la trinite
"L'essence de la Trinité", Jacob Böhme (Goethe)
Ecrits théosophiques, Amsterdam, 1682


Les Traités les plus importants sont consacrés à la notion de la « Déité », à la Trinité, à la « Materia prima » et à la Theotokos — mais aussi à une approche métaphysique des dogmes et à la question de « l’art sacré ». L’abbé Stéphane (de son véritable nom Henri, Stéphane, André Gircourt) avait découvert les œuvres de René Guénon en 1943, puis les livres de Frithjof Schuon ; profondément marqué par l’un comme par l’autre, il était aussi un excellent connaisseur des doctrines hindoues et de l’ésotérisme islamique. Tous ses Traités sont naturellement très influencés par ces apports intellectuels et doctrinaux, au point de reprendre, parfois au mot près, la définition de certaines notions. Dans sa préface, Jean Borella note d’ailleurs à ce propos que l’abbé « avait la plus totale indifférence quant au souci d’originalité. Il préférait reprendre des éléments d’autres ouvrages, des analyses déjà élaborées, (…) des formulations parvenues à maturité intellectuelle ; il les insérait dans une nouvelle synthèse. » Synthèse est d’ailleurs peut-être le maître mot de cette approche, à tous égards atypique. L’abbé Stéphane témoigne en effet d’une évidente maîtrise intellectuelle et d’une capacité d’assimilation des éléments métaphysiques les plus universels qui confèrent à certains de ses Traités un caractère absolument éblouissant — particulièrement précieux aux Chrétiens soucieux d’assimiler certaines réalités métaphysiques d’un abord difficile, comme le mystère de la Sainte Trinité ou celui de la Vierge. Chacun, en fonction de ses questionnements, pourra néanmoins trouver dans cette vaste compilation des éléments toujours intéressants, et certains fondamentaux, à méditer — en particulier dans le chapitre 2 consacré aux mystères du Christ, qui révèle « la sûreté de sa saisie intellectuelle » et son « sens aigu des réalités divines » (J. Borella). Il faut également souligner que la clarté d’exposition de l’abbé comme ses étonnantes capacités de synthèse lui permettent d’opérer avec bonheur certaines clarifications notionnelles essentielles (comme les différences qui existent entre « prière », « méditation » et « invocation »). Le lecteur chrétien, habitué, il faut bien le dire, à la relative pauvreté doctrinale et aux préoccupations principalement « pastorales » d’un certain clergé, trouvera ici, au plan de la “compréhension” — de la connaissance spirituelle —, une nourriture particulièrement solide. Quant à ceux qui nient ou qui sont à mille lieux d’imaginer qu’il puisse exister un « ésotérisme chrétien », il découvriront que l’ésotérisme n’a décidément rien à voir avec un certain occultisme, qu’il exprime ce qu’il y a de plus intérieur dans le Christianisme (Regnum Dei intra vos est) tout en se distinguant du « mysticisme » — bref, que l’ésotérisme n’est pas une dangereuse anomalie, mais un des éléments constitutifs de toute tradition orthodoxe, inséparable de “l’exotérisme”, et qu’il se rattache sur bien des points à des éléments tout à fait connus de la doctrine chrétienne (en particulier à la métaphysique thomiste). Les distinctions de René Guénon sur « l’écorce » et le « noyau » sont ici, bien sûr, tout à fait capitales.

Limites ?

Ces points essentiels étant affirmés, ce n’est pas faire injure aux travaux de l’abbé Stéphane que d’émettre aussi quelques “réserves” ou de soulever quelques interrogations. On doit tout d’abord à l’honnêteté de dire que tous les Traités ne sont évidemment pas d’un intérêt égal — certains pouvant même sembler manquer quelquefois de consistance. Il est sans doute utile aussi de rappeler — sans réveiller d’inutiles querelles ! — que l’abbé Stéphane fut certainement plus proche de la pensée de F. Schuon que de celle de R. Guénon (même si l’influence de Guénon est réelle). Enfin, on pourrait relever que, sur un certain nombre de points qui ne sont pas tout à fait négligeables, le discours de l'abbé sur l'ésotérisme paraît parfois un peu “extérieur”.


L'Homme parfait, Theosophia Practica,
Johann-Georg Gichtel, 1696


Nombre de ces méditations procèdent de toute évidence d’un travail d'assimilation personnel de « concepts métaphysiques dont R. Guénon a donné un exposé normatif », mais peuvent donner l’impression de constituer avant tout un “corpus intellectuel” aux accents parfois “syncrétiques”— impression certainement accentuée par le fait qu’il s’agit de textes de synthèses, qui n’avaient pas initialement vocation à être publiés. Dans sa préface à la première édition, Jean Borella notait ainsi à propos de l’abbé Stéphane que « les considérations sur l’initiation (chez Guénon) lui demeurèrent assez étrangères ». De fait, les dimensions « initiatiques » et « opératives » de la réalisation spirituelle, sont pratiquement absentes chez l’abbé Stéphane. Or, ces dimensions sont tout à fait essentielles et l’on peut se demander s’il ne s’agit pas là, plus que d’une “lacune”, d’une “limite”, quelle que soit par ailleurs sa virtuosité doctrinale.
Il n’en reste pas moins que ce livre constitue une excellente clef d’entrée pour comprendre ce que peut signifier l’ésotérisme chrétien dans une perspective authentiquement « traditionnelle ». On ne peut que féliciter les éditions Dervy de cette heureuse initiative, et espérer que cet effort louable se poursuivra — par exemple avec la réédition du magnifique livre de l’abbé Nicolas Boon, Au cœur de l’Écriture, paru dans les années 1980 dans la collection que dirigeait alors chez Dervy Gérard de Sorval.

Introduction à l’ésotérisme chrétien, Abbé Henri Stéphane. Traités recueillis et annotés par François Chenique. Préface de Jean Borella, éd. Dervy, 2006, 518 p., 23 €