De la couleur verte et de quelques-unes de ses correspondances*
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 17:09 - Symboles - #18 - rss
Dans son premier article sur Dante hermétiste, Argos(1) soulignant l'importance de la couleur verte dans le symbolisme hermétique observe que le vert est consacré à l'apôtre saint Jean. Cette remarque m'a suggéré quelques rapprochements entre les données de l'astrologie, de la mythologie gréco-latine et de la symbolique chrétienne. En effet, la couleur verte correspond en astrologie à la planète Vénus, de même que dans la mythologie elle est attribuée à la déesse Vénus née de l' écume de la mer, le vert se rapportant à l'eau parmi les éléments. Parmi les pierres précieuses, l'émeraude correspond à saint Jean et aussi à la planète Vénus d'après les meilleurs auteurs.

Mais l'émeraude dont il est question est-elle ce qu'on appelle communément ainsi ? D'après Anne-Catherine Emmerich, le calice de la Sainte Cène, c'est-à-dire le Graal, était fait d'une matière inconnue, revêtue ou sertie d'or ; cette matière singuliére, transparente, ne semblait pas avoir été travaillée comme les métaux, mais être le produit d'une sorte de végétation. Le lecteur hermétiste comprendra sans doute ce qu'était cette substance du vase qui devait recevoir le sang du Christ, le veritable Élixir rouge, la vraie Médecine des Sages.
Instrument de la régénaration
Revenons à la couleur verte sur laquelle Portal(2) donne de précieuses indications auxquelles le lecteur fera bien de se reporter. Disons simplement que Portal distingue trois degrés de régénération correspondant aux trois sphères célestes qui se retrouvent dans l'initiation antique avec leurs couleurs symboliques, le rouge, le bleu et le vert. Le vert, ajouterai-je, semble correspondre à la dernière des trois renaissances dont parle d'Eckartshausen : la renaissance corporelle.

Dans l'Inde, la couleur verte est rapportée à Ganesha, le Seigneur de la Connaissance, dieu de la Sagesse et du mariage ; on peut entendre ce dernier mot de plusieurs façons... Inutile, d'autre part, de souligner à nouveau le rapprochement bien connu de Ganesha, du Janus des Latins et de saint Jean l'Évangéliste. Dans l'Apocalypse (IV, 3) Dieu apparaît au centre d'un arc-en-ciel vert ; quelques chapitres plus loin, il est ordonné aux sauterelles de ne faire aucun mal à l'herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, et de n'en faire qu'aux hommes qui n'auraient pas le sceau de Dieu sur leurs fronts (Apoc. IX, 4). Cette opposition de la verdure et des profanes démontre que l'herbe verte était le symbole des régénérés. Ajoutons que les peintres chrétiens du moyen-âge représentaient de couleur verte la croix, instrument de la Régénération.
La correspondance des signes du zodiaque avec les lieux géographiques fait également ressortir de bien curieuses indications : les îles placées sous l'influence du signe du Taureau, domicile de Vénus, telles que Pathmos, Chypre, l'Irlande (l'île verte), sont également en corrélation avec ce qu'on peut appeler l'Église johannite ; nous n'avons pas besoin de rappeler leurs rapports avec saint Jean l'Évangéliste, l'Ordre du Temple et l'Église celtique. D'ailleurs, si Jean est l'apôtre de l'Amour, Vénus n'est-elle pas aussi la déesse de l'Amour ? Mais ici c'est d'Amour supérieur qu'il s'agit et par conséquent de la Vénus-Uranie dont parle Platon dans le Banquet, et non de la Vénus vulgaire. Pausanias reconnaît également deux Vénus, l'une céleste et l'autre terrestre, l'une verte et l'autre noire. A cette Vénus-Uranie se rapporte le symbolisme de la rose cher aux ésotéristes se rattachant à saint Jean, tandis que la Vénus terrestre est plutôt en relation avec ce que le moyen-âge appelait le symbolisme de la fraise sauvage.

Le Graal, calice hermétique qui est aussi le réceptacle du "véritable Elixir rouge",
Médecine des Sages, Anatomia Auri, 1628
Dans le symbolisme hermétique, la rose correspond à la quintessence, c'est-à-dire à l'éther primordial et indifférencié, première manifestation de la Sophia. Or Vénus est prise par de nombreux alchimistes pour le symbole de leur matière première et parfois aussi de leur matière prochaine. C'est alors que j'appellerai à nouveau l'attention du lecteur sur la couleur verte et sur le symbolisme de la Table d'émeraude qu'a si bien vu M. Fidel Amy-Sage. Michel Maïer dit que les anciens entendaient par Vénus une matière sans laquelle on ne peut faire le Grand Œuvre. Flamel cite ces paroles du pseudo-Démocrite : « Ornez les épaules et la poitrine de la Déesse de Paphos ; elle en deviendra très belle, et quittera la couleur verte pour en prendre une dorée. »
C'est sur la citation du grand alchimiste que j'arrêterai ces courtes notes sans prétention, avec l'espoir de les voir développer un jour par quelque « inquisiteur de science » plus avancé que moi sur la voie de l'initiation hermétique.
(*) Ce texte, paru dans Le voile d'Isis en janvier 1932, figure dans le recueil d’articles de Jean Reyor intitulé A la suite de René Guénon - Études et recherches traditionnelles, Éditions Traditionnelles, 318 p., 24 €. Nous le reprooduisons ici avec l’aimable autorisation des Éditions Traditionnelles, 32 rue des Fossés Saint Bernard, 75005 Paris - Tél : 01.43.54.03.32 - braire@voila.fr)
(1) Argos ou Georges Tamos : pseudonymes de Georges-Auguste Thomas (1884-1966) fut l’une des principales figures du Voile d’Isis — et l’un des deux collaborateurs de la revue (avec Grillot de Givry) que Guénon accepta de conserver lorsqu’il engagea, à partir de 1929, à la demande de Paul Chacornac, la “reorientation” de la revue dans une perspective traditionnelle plus orthodoxe, qui conduisit à sa transformation en Études Traditionnelles.
(2) Frédéric Portal est notamment l’auteur de Des couleurs symboliques dans l’antiquité, le moyen-âge et les temps modernes (1837) et des Symboles Égyptiens comparés à ceux des Hébreux (1840). Ces ouvrages sont réédités aux éditions Pardès, 9 rue Jules Dumesnil, BP. 47, 45390 Puiseaux – Tél: 02.38.33.58.99
Nota: les inter-titres et les notes sont de la rédaction

Le « sinople » et le symbolisme des couleurs héraldiques
Les sept couleurs héraldiques sont les sept barreaux de l’échelle de l’initiation hermétique (…).
1. L’argent est le symbole de la première renaissance, de l’initiation proprement dite. Il correspond à l’éveil de la conscience après la « première mort », mort au monde profane et libération des étreintes du monde physique. (…) Par cette première initiation, l’homme découvre en lui-même « cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (Saint Jean) mais encore sous de nombreux voiles, qu’il faudra ôter un à un, pour parvenir à ne faire qu’un avec cette lumière. (…)
2. Le sable est un symbole de mort et de passage. Il n’est pas exactement une couleur puisque le noir est l’état indifférencié avant que se manifestent les couleurs et qui les contient toutes en puissance. (…) Le sable peut se référer aux trois morts initiatiques et comme Saturne, évoquer aussi bien « l’âge de fer » et le plomb, c’est-à-dire le chaos du monde profane et chuté avant le « Fiat Lux » initiatique re-créateur, ou bien « l’âge d’or » des origines paradisiaques reconquises et l’accomplissement des Grands Mystères. (…)
3. Le gueules, ou bellic, est l’émail de la guerre que mène le chevalier contre les ennemis de la Foi, de la vraie lumière, et contre ses démons intérieurs. Par là, il témoigne de ce combat pour résorber la dualité dans l’unité qui conduit à sacrifier le moi, au besoin en versant son sang. Car le sang est le support de la régénération comme il l’est de la vie en général. C’est par là que s’amorce le chemin de l’œuvre au rouge. (…).
4. L’azur est la couleur du firmament, c’est-à-dire du suprême degré de la création visible. Il symbolise l’accession à la maîtrise cosmique. Le moi une fois combattu et dominé, l’homme libéré parvient à l’unité dans le Soi, au seuil de la Paix, par la réalisation de l’accord avec la volonté du Ciel et des Noces de l’âme et de l’esprit. C’est pourquoi l’azur est la couleur particulière du manteau des rois et le champ de l’écu qui combine les symboles de la royauté par excellence, celui de la France « Fille aînée de l’Eglise ». (…) Avec cette couleur on atteint le seuil où décroît définitivement l’individualité mortelle et où s’épanouit la personnalité véritable spirituelle dans la connaissance parfaite qui est l’or. (…)
5. L’or, seul métal inaltérable, marque le centre de la vie spirituelle, l’état où l’être abolit définitivement le moi corruptible pour revêtir l’incorruptibilité. L’or (…) dans le langage de l’ésotérisme (…) correspond au passage des « Petits » aux « Grands Mystères », à l’état de restauration de la nature humaine d’avant la chute, celui d’Adam dans le Paradis, et à la réalisation du salut. (…) La Foi que symbolise l’or, connaissance véritable et sans voile de la lumière divine, au-delà des limites de la raison individuelle et de la perception discursive, suffit à la justification de l’homme et à son salut. Encore s’agit-il de la Foi plénière, féconde en œuvres, qui « déplace les montagnes » et non de la croyance plus ou moins aveugle et sentimentale que l’on place souvent sous ce terme. (…)
6. Le sinople est à proprement parler la couleur de la vie nouvelle et de la vivification. On dit de quelqu’un demeuré jeune qu’il est « vert ». De même ceux qui ont accédé dés ici-bas à l’immortalité ont été peints ou dépeints comme verts ou vêtus de vert : ainsi pour saint Jean l’Évangéliste ou pour le Prophète Élie qualifié de « verdoyant ». Tous deux possédaient « l’élixir de jouvence » qui n’est qu’une manifestation de l’effusion totale de l’Esprit vivifiant en tout l’être. (…) Le sinople est l’emblème de l’Espérance qui est la certitude de la seule réalité durable et du caractère illusoire des apparences du monde visible. Elle signifie la floraison de l’Esprit et le printemps de l’Homme régénéré, tourné vers l’été du Paradis et les fruits de la Grâce. Sinople vient du bas latin « sinopis » qui signifie à la fois rouge et vert : la vertu secrète du vert et du sinople est qu’il contient le rouge et le pourpre.
7. Le pourpre est à la fois un émail et un métal (…) la synthèse et comme l’achèvement des couleurs héraldiques, ou plutôt leur point central où elles s’unissent. (…) Le pourpre est la couleur de la Pierre Philosophale, et aussi, non sans raison, celle du chrême de la Sainte Ampoule du sacre des rois de France. Elle exprime la plénitude de l’Esprit, le seuil de la vie divine, et la souveraineté sur l’univers. (…) L’homme qui l’a atteinte est dans la béatitude et sur la voie de la délivrance définitive. (…) Au-delà de cet ultime échelon, il ne peut plus exister de couleurs car l’être échappe au cosmos et au monde des formes visibles pour entrer par la Grâce dans le monde divin. De la transmutation en l’or, le pourpre conduit à la dernière transformation dans l’union définitive avec l’Être au-delà de tout être, au centre du Soi. »
Gérard de Sorval
Extrait du livre de Gérard de Sorval, Le langage secret du blason, chapitre 5 “La lumière d’or des origines”, éd. Dervy, 2003, 232 p., 19 €

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