L'outil entre la main et l'esprit
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 2 janvier 2007 à 19:34 - Livres - #25 - rss
10 700 entrées, 1300 citations d’auteurs, 1820 croquis, 90 planches de dessins, 800 illustrations, 32 pages de photos couleurs : le Dictionnaire des Outils de Daniel Boucard, publié chez Jean-Cyrille Godefroy avec une préface de Frédérick Tristan, est assurément un maître ouvrage mais aussi un chef d’œuvre d’édition. Á divers titres, il engage à une réflexion sur la transmission.
Poétique de l’outil
Or voilà bien le fabuleux : pas une page, justement, qui ne soit des plus agréables à regarder avant de s’y plonger. Car s’il s’agit d’un dictionnaire, si l’on peut y rechercher des précisions sur tel outil dont on connaîtrait seulement le nom, il n’est pas sûr que ses acquéreurs l’utiliseront toujours ainsi. Ou s’ils le font, ils seront bientôt attirés par un dessin, une illustration, une photo, aussi bien que par le nom étrange de tel ou tel outil inconnu.
Frédérick Tristan l’écrit avec justesse dans sa préface : « Les termes techniques, en prenant de l’âge, rencontrent un abracadabra poétique, et ce n’est pas le moindre charme du dictionnaire conçu par Daniel Boucard qui, grâce à son érudition passionnée, dépasse le stade du catalogue pour atteindre la saveur ».
Á la poésie des mots s’en ajoute une autre, celle des gestes, en partie perdus, liés à l’emploi de ces outils, pour la réalisation d’une tâche précise. Les outils représentés seuls demandent presque à ce qu’on les prenne en main. On les voit à l’œuvre, à savoir maniés comme il convient dans les illustrations. Et les notices, concises ou développées, en décrivent l’usage, avec l’aide de citations d’une parfaite pertinence.

Saint-Joseph charpentier
Un outil au service des outils
Mais un dictionnaire, c’est avant tout un outil. Pour quelle raison Daniel Boucard l’a-t-il conçu ? Sa motivation a de quoi surprendre. Qu’il s’agisse de sauver les outils, on s’en serait douté. De les sauver de l’oubli par l’apport des informations permettant d’en garder mémoire, sans doute. Mais pas seulement, et pas en premier lieu. Son monumental et prodigieux ouvrage a pour but de sauver stricto sensu les outils, de faire en sorte qu’ils puissent être collectionnés, conservés, au lieu d’être détruits quand on ne sait rien sur eux. « Un objet dont on ignore tout, a plus de chances de terminer à la déchèterie que celui dont on connaît l’utilisation. »
Cet ouvrage se veut donc un outil au service du sauvetage des outils. Á ce titre il se devait d’être lui-même un outil parfait. C’est un chef-d’œuvre, comme l’entendent les compagnons, et sur deux plans : celui de la conception, revenant à l’auteur ; celui de la réalisation revenant à l’éditeur.
Les photographies de Jean-Charles Pillant, où sur fond noir s’opposent la brune chaleur du bois patiné et l’argent cendré du métal, nous font souvenir du proverbe : « Il n’y a pas de mauvais outils, seulement de mauvais ouvriers ». Tous ces outils, on les sent adaptés à la tâche à effectuer, faits à la main de ceux qui s’en sont servis.

Il n'y a pas de mauvais outils, il n'y a que de mauvais ouvriers
Á son outil fait-on bien juger l’ouvrier ?
Mais le proverbe est-il si juste? S’il n’emploie pas un mauvais outil, l’ouvrier est-il toujours certain d’utiliser le bon ? Cette question, Denis de Rougemont se l’est posée, en 1933, en voyant travailler les paysans de l’île de Ré. Ce qui l’accable, c’est de voir ces paysans « déjetés » vers la quarantaine, le corps déformé par l’usage séculaire d’un outil mal approprié, suppose-t-il. « Ils n’utilisent guère que des « bouelles(1)» au manche très court, recourbé à l’extrémité de telle sorte que la lame fait avec le manche un angle d’environ 45°. Cet instrument, d’une part, les oblige à baisser le buste au maximum, jambes écartées, pour gratter la terre sablonneuse, d’autre part, les empêche de labourer cette terre à plus de dix ou quinze centimètres de profondeur. Trente centimètres de rallonge au manche, un angle plus grand avec la lame, cela suffirait à redresser leur corps et augmenterait le rendement de leurs champs (2). »
Il le leur dit. Ils n’en ont cure, attachés à l’outil que leur a légué la tradition. Frédérick Tristan le souligne avec force : cette dernière « prend sa source dans le réel ». Tel ou tel outil se perpétue sans que sa forme ne change « parce qu’elle s’adapte naturellement à la conjonction du corps au travail et de la matière à transformer. » Denis de Rougemont ne l’ignore pas. Il doit y avoir une bonne raison à l’usage traditionnel de cet outil, jugé par lui inadapté. Un agriculteur le lui confirme, quatre ans plus tard : avec un manche court « on travaille plus vite et plus efficacement qu’avec un manche long, surtout dans un terrain sablonneux (3) ». Cette explication, Denis de Rougemont l’accepte, mais sans désarmer pour autant, toujours heurté par la dégradation physique des manieurs de bouelles. « Reste la question de savoir s’il est normal de se déformer le corps pour gagner un peu plus. Or ils y sont, pour la plupart, contraints. »
L’impossible transmission, ou le paradoxe de la tradition
Dans le choix et leur maniement de leur outil, les paysans de l’Île de Ré des années 1930, sont bien éloignés des artisans chinois du IVe siècle avant J.C, dont Tchouang Tseu prend le travail en exemple. La tradition n’a rien d’un savoir transmissible par le langage, elle n’a de réalité que dans un savoir-faire paradoxalement intransmissible, telle est la leçon qu’il en retient. Écoutons le charron Pien, tel qu’il le fait parler : « Quand je taille une roue et que j’attaque trop doucement, mon coup ne mord pas. Quand j’attaque trop fort, il s’arrête (dans le bois). Entre force et douceur, la main trouve, et l’esprit répond. Il y a là un tour que je ne puis exprimer par des mots, de sorte que je n’ai pu le transmettre à mes fils, que mes fils n’ont pu le recevoir de moi et que, passé la septantaine, je suis encore là à tailler des roues malgré mon grand âge (4). »
« La main trouve et l’esprit répond » : la formule est belle. Si nous nous surprenons à être émus en feuilletant ce dictionnaire des outils, c’est qu’il éveille en nous la nostalgie et peut-être le désir, d’un tel répondant, d’une telle adéquation entre la main et l’esprit.
(1) Dictionnaire des outils de Daniel Boucard : « Bouelle ou boille Agric. Houe utilisée dans les îles de Charente-Maritimes. »
(2) Denis de Rougemont, Journal d’un intellectuel au chômage, Slatkine, 1995 (première édition : 1937)
(3) Á l’article houe du Dictionnaire des outils on trouvera des informations similaires. 4. Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang Tseu, Allia, 2002.

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