L’animal en islam
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 2 janvier 2007 à 19:57 - Livres - #26 - rss
Enrichi par de belles illustrations issues du patrimoine islamique, cet ouvrage envisage de façon assez exhaustive la question des rapports entre l’homme et l’animal en islam. Il met bien en relief le statut privilégié de ce dernier dans la culture islamique, savante comme populaire, et la quasi osmose qui existait entre les deux règnes jusqu’au XIXe siècle, avant que les réformistes musulmans ne voient en celle-ci que folklore et superstition.

Un verset clé du Coran établit les similitudes, et donc la proximité qui existent entre les règnes humain et animal : « Il n’est bête sur la terre ni oiseau volant de ses ailes qui ne forment des communautés semblables à vous [humains] ! » (6 : 38). D’autres affinités sont à trouver dans le statut partagé de « créatures » (makhlûqât), à partir de cette formule coranique « qui revient comme une litanie » (Benkheira) : « Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle ». L’animal est très présent dans les récits coraniques, en particulier ceux liés aux prophètes, et il n’est pas anodin que plusieurs sourates portent des noms d’espèces animales (ce que n’ont pas assez relevé les auteurs). Quant au Prophète, il enseigna le respect des animaux à ses Compagnons, privilégiant certains d’entre eux, notamment pour leur noblesse (le cheval) ou leur pureté (le chat).

L’animal dans la vision juridique de l’islam
En vertu de ce qui précède, les « communautés » animales font l’objet d’un soin particulier chez les juristes, qui considèrent dans le principe toutes les espèces comme protégées. Ainsi, il est interdit de tuer un animal par pur plaisir, et la chasse n’est permise que dans le but de nourrir l’homme, non pour se distraire ; appliquant une parole du Prophète, les hommes ne doivent pas frapper les animaux sur la face, car « ils prononcent la louange de Dieu », et il est interdit de maudire un animal domestique. Puisque les animaux souffrent au même titre que l’homme (contrairement à ce que pensait le philosophe français Malebranche, par exemple) : leur mise à mort, qui a suscité beaucoup de débats théologiques, ne peut se justifier qu’en raison d’une dispense accordée par Dieu à l’homme ; elle doit donc répondre à des normes rituelles précises, exposées avec force détails par M.H. Benkheira.
Reconnaissance d’une conscience animale évoluée
Le fait que l’homme soit appelé en philosophie islamique « animal parlant » montre bien la continuité, constatée dans ce livre, entre les deux règnes. Ainsi, l’animal est doté d’intelligence, il souffre, il connaît Dieu, il a conscience de la mort, il peut être châtié dans l’au-delà et sera ressuscité comme les humains !

"Il n'est bête sur la terre ni oiseau volant de ses ailes qui ne forment des communautés semblables à vous (humains)"(Coran, 6.38)
Bien plus, il est « capable de sacré », et les soufis se sont attachés à la lecture symbolique du comportement animal. Et C. Mayeur-Jaouen de déployer un bestiaire spirituel, où l’animal, son apparence, ses cris, sa danse, tout cela est « signe » au sens coranique du terme. Pour un être éveillé, même le chien loue Dieu !
L’intégration du modèle prophétique dans les milieux spirituels et, pour le moins, chez les saints de l’islam se traduit également dans la relation entre l’homme et l’animal. Ainsi des saints ont été gratifiés du don des langues animales, à l’instar de Salomon ; ainsi le ventre de la baleine dans lequel Jonas (Yûnus) reste trois jours et trois nuits est-il devenu l’archétype de la retraite spirituelle (khalwa) des soufis ; ainsi le prophète Muhammad, dont l’amour pour les chats est bien connu, a-t-il suscité une quasi-vénération pour ces animaux dans ces milieux. Dans le chapitre final, C. Mayeur-Jaouen nous entraîne au-delà de frontières bien définies entre règne humain et règne animal : les animaux des saints sont eux aussi chargés de sainteté, sinon de baraka, et le saint se métamorphose parfois en animal… : les musulmans réformistes ne pouvaient créditer ce type de charisme dans leur contexte de surenchère avec le rationalisme occidental.
Cet ouvrage, le premier du genre en langue française, est d’ores et déjà une référence. Il se situe en effet dans un juste milieu entre information scientifique, fruit d’une large exploration des sources, et présentation attractive, parfois humoristique, de la matière. Il est heureusement muni d’une utile bibliographie et d’index par noms d’animaux.
* Éric Geoffroy est chercheur au CNRS (université Marc Bloch de Strasbourg) et auteur de plusieurs ouvrages consacrés au soufisme.
L’Animal en islam, par Mohammed Hocine Benkheira, Catherine Mayeur-Jaouen et Jacqueline Sublet, éd. Les Indes savantes, Paris, 2005.

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