Notre-Dame de Paris
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 9 février 2007 à 21:59 - Symboles - #46 - rss
La “Dame aux deux livres”
du trumeau du grand portail
de Notre-Dame
par Christian MariaisUn bien curieux bas-relief orne le trumeau du grand portail de Notre-Dame de Paris. Situé en position centrale et à hauteur d’homme, il ne devrait pas échapper à l’œil d’un visiteur un tant soit peu attentif. Tel ne semble pourtant pas être le cas : sa parfaite exposition semble au contraire le cacher à la vue de ceux qui n’y sont pas préparés. Les symboles sont souvent coutumiers de cette façon de se soustraire aux regards extérieurs “profanes”…

Rappelons tout d’abord que la fin de la construction et de la décoration des portails de la façade ouest de Notre-Dame de Paris date de 1208, et que Jacques-Germain Soufflot détruisit le trumeau du portail central en 1771, afin de permettre le passage des dais lors des processions. Le bas-relief en question n’est donc pas l’original. Dans son état actuel, il provient de la restauration de Viollet-le-Duc entreprise entre 1843 et 1864, dont les travaux furent largement inspirés de ceux qu’il avait effectués pour la cathédrale de Laon.
Selon Fulcanelli, cette femme assise sur un trône est une représentation de l’Alchimie. On sait toutefois que tout symbole se prête à une multiplicité de sens ; on peut donc voir aussi dans cette femme une image de la Sagesse, autrement dit de Notre-Dame — sans que cette interprétation soit pour autant en opposition avec celle de Fulcanelli, bien au contraire.(1)
Un rébus pouvant se lire “Notre-Dame de Paris”
Dans ce bas-relief, il s’agit d’une femme qui "siège" à l’entrée de la cathédrale. Or, on sait que le mot "cathédrale" lui-même vient du Grec kathedra, qui signifie "siège" — d'où le trône épiscopal. En ancien français, on retrouve le verbe "cathédrer" et le participe "cathédrant", qui signifient "siéger" et "siégeant". Dans bien des traditions, le siège constitue un signe d’autorité. Ainsi du "Saint Siège", symbole de l’autorité divine dont le Pape est investi en tant que Souverain Pontife. Dans l’Égypte ancienne, le symbole du trône était rattaché à Isis dont le nom en hiéroglyphes signifie également "le siège". Dans les textes et les figurations, elle est représentée sous les traits d'une femme coiffée d'un siège. Au passage, on notera que l’origine du nom de Paris, qui n'est pas connue avec certitude, pourrait avoir un rapport avec Isis, dont le culte est attesté en Gaulle.
D’autre part, il convient de remarquer que les imagiers médiévaux, dans leurs représentations, réservaient la position “de face” presque exclusivement à des représentations dites « en majesté », qui conviennent spécialement au Christ et à la Vierge, ou encore à un saint parvenu à la félicité éternelle. Cette position “de face” correspond à un état d’immutabilité et de perfection. On remarquera à cet égard que les deux côtés du corps de l'être en majesté sont symétriques, non au sens géométrique du terme — qui suppose l'exacte correspondance de parties — mais dans un équilibre harmonieux, sans qu’un geste anecdotique vienne rompre l'unité de l'ensemble (2).
Cette femme siégeant sur la Cathédrale de Paris ne pourrait-elle pas être, finalement, une sorte de rébus pouvant se lire : "Notre-Dame de Paris" ?

Le symbolisme de l’ascension spirituelle
Poursuivons attentivement notre examen. La femme représentée sur ce bas-relief a les pieds bien posés sur terre alors que sa tête touche le ciel, puisqu’elle s’inscrit dans un nuage. L’interprétation ne pose ici aucun problème : on peut comprendre que cette femme non seulement exerce une action à la fois sur terre et dans le ciel mais qu’elle “unit” ou “relie” en quelque sorte la terre et le Ciel.
Devant elle, et comme maintenue entre ses genoux, se trouve une échelle à neuf degrés, en position axiale. Le symbolisme de l’échelle conduit lui aussi, invariablement, au rapport entre le Ciel et la Terre. C’est le symbole par excellence de l’ascension de l’âme vers des états spirituels ou des “mondes” supérieurs — mais c’est aussi le symbole des échanges et des “allées et venues” entre le Ciel et la Terre, comme dans le songe de Jacob en Genèse 28-12 : "Il eut un songe : Voilà qu'une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient !". Le symbole de l'échelle sera ensuite fréquemment employé par les Pères de l'Église. On le retrouve, par exemple, chez saint Jean Climaque qui, dans son Échelle sainte, décrit comme une échelle des vertus — et des états spirituels qui les sous-tendent — le chemin à parcourir pour atteindre la perfection chrétienne et l’union à Dieu. Le mot grec pour échelle, “climax”, vaudra d’ailleurs à l’auteur son surnom. Enfin, l’échelle sera aussi utilisée dans différents textes médiévaux à propos du Paradis et des états paradisiaques, comme dans la Divine Comédie de Dante (Paradis 28 et 29) : "Je vis une échelle, de la couleur de l'or que frappe un rayon de soleil, et qui s'élevait si haut que mes regards ne pouvaient la suivre." ; ou encore : "Je vis encore descendre par les degrés tant de splendeurs, que je pensais que toutes les lumières que l'on voit au ciel s'étaient répandues là."
Les neuf degrés se rapportent aux neuf degrés des hiérarchies angéliques du Livre de la Hiérarchie céleste du pseudo Denys l’aréopagite, comme aux neuf “cercles” de la Divine Comédie de Dante.
On notera aussi que la Dame tient de la main gauche un sceptre à fleur de lys, image de la souveraineté venant de Dieu. Fleur mariale par excellence, la symbolique du lys est induite par le verset suivant du Cantique des Cantiques : "Comme le lys entre les chardons, telle ma bien-aimée entre les jeunes femmes" (Cant. 2, 2). Le lys renvoie aussi à l’ascendance royale de la Vierge et au fait que, en tant que mère du "Roi du Monde" elle est la royauté elle-même — ce qu’a reconnu l’Église en la saluant comme "Reine des anges" — au sommet des "états multiples de l’être", pour employer la terminologie de René Guénon. On remarquera aussi que le lys se trouve dans le nuage, ce qui n’est probablement pas fortuit.
Enfin, et c’est naturellement un point essentiel, elle présente de la main droite deux livres, l’un ouvert l’autre fermé, ou plutôt scellé. Le premier, en position ouverte, évoque évidemment la connaissance extérieure (ou exotérique) et le second, fermé, la connaissance intérieure, initiatique ou ésotérique.
La dimension intérieure de l’exotérisme
On renverra ici le lecteur tout à la fois à maître Eckhart (pour qui la naissance du Christ dans l’Histoire est en quelque sorte le parfait symbole de la naissance éternelle du Christ dans l’âme) et à René Guénon, pour qui l’expansion providentielle du christianisme et son corollaire, la codification “dogmatique”, constituent une exotérisation de l’ésotérisme chrétien. C’est par l’exotérisme, et, si l’on peut dire, par la “religion”, que se manifeste l’ésotérisme dans la tradition chrétienne. Les deux "livres", toutefois, ne sont pas de même nature puisque l’un contient l’autre — ou plutôt en est le principe. Ils sont unis, en revanche, par un rapport de “relativité” analogue à celui qui existe entre la “métaphysique” et la “théologie”. On comprend ainsi que les deux livres soient tenus par la même main, car on ne peut pas davantage séparer le produit de son principe que l’effet de la cause ou la substance de son essence…
À cet égard, on peut dire que, non la distinction, mais l’opposition qui est souvent faite entre "exotérisme" et "ésotérisme", est la résultante stérile de la méconnaissance de cette relation. Comment, en effet, envisager une véritable voie ésotérique — qui ne soit pas purement illusoire — sans avoir mis en pratique auparavant la voie exotérique, c’est-à-dire sans "la foi et les œuvres" ? Ou encore : comment parler d’un ésotérisme chrétien comme voie initiatique en ignorant le rite initiatique du baptême ? "Quiconque va plus avant et ne demeure pas dans la doctrine du Christ ne possède pas Dieu. Celui qui demeure dans la doctrine, c'est lui qui possède et le Père et le Fils" (2ème Épître de Saint Jean, 9). C’est donc bien le "gnosticisme" — en tant qu’école dualiste de “la connaissance pour la connaissance” — et non pas la gnose véritable, qui est à ce point de vue condamnable. Dans l’ésotérisme bien compris, la voie exotérique est l’aspect extérieur et celui qui la suit en découvre la dimension intérieure.
La négation, voire la condamnation de l’ésotérisme (le plus souvent en Occident), relève de la même incompréhension. On trouve pourtant dans Luc 11, 52 cette sentence sans équivoque : "Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la science ! Vous-mêmes n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés !"
Il reste que chaque chose et chacun doit rester à la place qui lui revient : les représentants de l’exotérisme n’ont pas vocation à enseigner au-delà du domaine qui est le leur — pas plus que les représentants de l’ésotérisme ne doivent “extérioriser” ce qui n’a pas à l’être. Les dangers du désordre qui résulterait d’un tel “mélange des genres” sont d’ailleurs clairement rappelés dans la première lettre aux Corinthiens, (verset 10 à 13) : "Si en effet quelqu'un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d'idoles, sa conscience à lui, qui est faible, ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles ? Et ta science alors va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort ! En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, c'est contre le Christ que vous péchez. C'est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère."
On mesure en tout cas, à travers ces quelques aperçus, la richesse du symbolisme de ce bas-relief devant lequel passe chaque jour en aveugle la foule pressée des touristes. Il nous rappelle que Notre-Dame, "Mère de Dieu", "Aqueduc des Grâces" et "Toute-Puissance suppliante" (Saint Bernard) , est aussi pour nous la médiatrice par excellence, puisque c’est par sa fonction de maternité — la "parturition virginale" — que peut seule s’opérer ce que l’Église d’Occident appelle la "glorification" et l’Église d’Orient la "déification".
1) Sur les côtés droit et gauche du trumeau, on trouve six autres médaillons, l’ensemble représentant les sept arts libéraux. Celui dont il est question ici a pris la place de la "rhétorique".
2) François Garnier, Le langage de l’image au Moyen-Âge. Signification et symbolique, Le Léopard d’Or, 1982

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