La symbolique des Nombres : une recherche originale d’André Deghaye
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 2 mars 2007 à 10:56 - Livres - #55 - rss
Loin des méthodes de la tradition hébraïque, l’ouvrage d’André Deghaye nous fait entrer de plain-pied dans une arithmologie assez vertigineuse, combinant des modes de calcul qui semblent quelquefois un peu “tirées par les cheveux” et pourraient constituer un parallèle numérique à la Langue des Oiseaux. Mais tous ces calculs, qui s’opèrent sur la langue sacrée — dont il faut reconnaître que certains sont assez troublants —, sont rendus possibles par l’inépuisable richesse de son origine révélée et la toute puissance du Verbe. Qu’un homme de bonne volonté et de Désir, retrouve et découvre des choses qui ont pu être scellées depuis longtemps, c’est, pourrait-on dire, l’essence même d’un parcours initiatique, et ce pourrait être là le sens le plus profond de ce travail. Mais, il n’est pas défendu d’exercer son esprit critique sur certains points…

André Deghaye
Mais de quoi s’agit-il réellement ?
Méthodes kabbalistiques
Il faut sans doute dire quelques mots, tout d’abord, de cette science des lettres et des nombres qui s’est transmise, parmi d’autres “sciences traditionnelles”, au monde Chrétien à partir de la tradition ésotérique du judaïsme (la kabbale) — et cela très naturellement puisque l’Hébreu est la langue sacrée commune à ces deux formes traditionnelles. On peut se référer en ce domaine au livre de L’Abbé Nicolas Boon qui aborde très clairement et avec autorité, cette question. De Fait l’Hébreu ne connaît pas de chiffres proprement dits et chaque lettre correspond à un nombre. De même chaque mot, par addition des valeurs de ses lettres, correspond à un nombre. Comme le précise l’Abbé Boon : «Les valeurs numériques d’une lettre ou d’un mot peuvent donner la tentation de voir dans les différentes combinaisons que cela entraîne un simple jeu de l’esprit. En réalité, cette façon de voir est basée sur cette idée que tout a été créé avec nombre, poids et mesure… Pour la mentalité traditionnelle les noms sont des symboles qui rendent présentes les choses nommées. Ils sont, pour ainsi dire les choses mêmes telles qu’elles ont été conçues dans la pensée du Créateur. Les 22 lettres formaient avec les dix énumérations (1) les trente-deux sentiers de la Sagesse, et le nombre 32 correspond au mot leb qui veut dire le cœur (lamed+beth : 30+2). Tout était donc caché dans le cœur de Dieu, c’est-à-dire en son centre. La formation des noms à l’aide des 22 lettres est donc l’effet harmonieux de la création. Il faut comprendre que le nombre a une fonction d’ordre qualitatif… Le rapprochement de deux noms ayant comme valeur le même nombre est une manière intuitive de découvrir, en deux réalités apparemment différentes, une vibration ou, mieux encore, une fraternité mystérieuse, qui révèle une paternité commune, celle de l’Unique ou de l’Un.» (2)
De même Roland Bermann nous confirme dans À la recherche de l’Unité (3) que les kabbalistes utilisent plusieurs méthodes pour faire surgir le sens caché derrière le sens littéral. C’est cette possibilité de jaillissement permanent et sans fin qui fait dire aux kabbalistes que l’Écriture est un organisme vivant. Toutefois cette démarche qui pourra paraître fastidieuse à certains, demande une profonde rigueur : «Tout étant porteur de sens, la valeur numérique d’un terme, une séquence anormale de caractères, une omission ou un ajout, ne peuvent être escamotés. Chacun est porteur de correspondances insoupçonnées que le lecteur peut mettre à jour et rendre parlantes. Une telle façon de faire et de penser n’a rien d’arbitraire ni de personnel (même si à l’origine elle paraît liée à une initiation spécifique), elle apparaît toutefois liée aux capacités propres de celui qui l’utilise. Cette dépendance peut être une limitation au développement de l’exégèse mais non pas une distorsion, du moins tant que seront respectées les données traditionnelles, puisque le caractère sacré du texte s’étend aux lettres, à leur ordre et à leur valeur numérique.» (4) Il fallait faire cette dernière citation en entier car elle semble très bien correspondre à la démarche qui est celle d’André Deghaye. L’auteur rencontre des séries de nombres et de représentations picturales — notamment une peinture anonyme représentant une Vierge dite alchimique du XVIIe siècle —, qui le mettent sur la piste de rapports mathématiques dont il va rechercher la signification. Comment en est-il venu à penser, à la suite de cela, qu’il faudrait considérer dans l’alphabet hébraïque, non pas seulement les 22 lettres que nous connaissons, mais également les 5 lettres finales dont la valeur numérique et la forme changent quand elles sont en fin de mots ? En tout cas, il est certain que les lettres Caph, Mem, Noun, Pé, Tsadé, ont des valeurs finales changeant respectivement en 500, 600, 700, 800 et 900. Il ajoute à cela la lettre Aleph, qui a pour valeur finale 1000, tout en précisant «que ce n’est qu’une hypothèse, mais nous devons tenir compte de la valeur 1000 puisqu’elle est citée dans le Zohar» (p136). De plus, elle serait en correspondance avec le «Messie encore attendu par les juifs. Ce serait également le Consolateur annoncé par le Christ, le Paraclet, ou encore le Tout en la réunification finale… de plus cette lettre constitue la solution rationnelle entre les harmoniques et l’alphabet sacré.» (pp 63-64). Une fois admises ces hypothèses de base, en suivant une méthode particulière que nous allons tenter de décrire, l’auteur va nous entraîner à considérer une série impressionnante de correspondances dans lesquelles on pourrait se perdre quelquefois, car il y a une grande diversité et on a un peu de peine à trouver le fil conducteur.

"Tout a été créé avec nombre, poids et mesure…"
Les mystères de la lettre Noun
Ainsi la lettre Noun de valeur 50 a pour valeur développée 50+6+50 = 106, ce qui traditionnellement correspond à une valeur secrète ou non manifestée de ce nombre. Si l’on considère la valeur finale du second “N” on obtient 50+6+700 = 756 qui constitue une base de calcul importante dans tout le livre puisque 756x2= 1512 — la suite des nombres 1008/1512/2016 constituant une médiété harmonique, et aussi mathématique, que l’on rencontre constamment. Pour mettre en évidence des relations entre ces nombres et faire naître du sens, André Deghaye utilise une (ou des) méthode(s) de comptage peu usitées, mais dont il nous donne à penser, à l’aide de quelques exemples, qu’elles ont pu être connues et utilisées de quelques initiés à l’intérieur du Christianisme, aussi bien des monastères que des artisans. Les Œuvres étudiées pour étayer sa thèse sont la Vierge alchimique déjà citée, une enluminure de la crucifixion du XIe siècle, le jugement dernier de Fra Angélico, un camée de la statue de sainte Foy, ainsi que les rapports harmoniques, à l’intérieur de la gamme, établis par Archytas, un musicologue disciple de Pythagore.
Mais voici un autre exemple avec le nom d’Adam : ADM de valeur développée 111+ 434 + 90 (le Mem étant développé avec un Iod), a pour valeur réduite 3+ (11) + 9 soit 3+2+9. On peut alors effectuer l’opération suivante : (3x2x9)x(3+2+9)= 756. On retrouve ainsi la lettre Noun qui est associée à l’idée de poisson et qui signifie Fils en Phénicien ; c’est à cette correspondance, enrichie de nombreuses autres, notamment avec le nom divin révélé à Moïse (p.152), que fait référence le titre du livre.
L’auteur précise lui-même son propos : «Nous pensons que des chercheurs, des spécialistes de l’art pictural religieux, des artistes peintres, en étudiant le symbolisme des nombres, ont pu découvrir celui de la médiété harmonique pythagoricienne dans diverses œuvres anciennes et, par suite, lui trouver des relations au symbolisme des nombres bibliques. Celui exprimé dans les œuvres citées dans cet essai, nous a conduit à une méthode de la multiplication des chiffres et à celle de leur somme par leur produit. Elle révèle une exégèse des nombres symboliques, inventée et pratiquée par quelques chercheurs chrétiens des premiers siècles. Les cinq valeurs des lettres finales de l’alphabet hébreu en sont la clef, elles font que la méthode est pertinente et exacte dans les relations symboliques qu’elle révèle. » On pourrait en donner un autre exemple, avec les valeurs réduites des mots pain (lechem) et vin (yaïn) (chapître 3, p. 61) avec les valeurs finales des lettres M et N ces mots ont pour valeur 638 et 720 ; ce qui en valeur réduite donne respectivement 6+3+8= 17 et 7+2 = 9. Le produit 17x9 =153 et leur somme 17+9 =26. 153x26= 3978 et 3x9x7x8= 1512 nombre médian de la suite Pythagoricienne dont les deux extrêmes sont donnés par la multiplication des chiffres réduits de pain et vin : 3x8x6x1x1x7= 1008 et la multiplication des chiffres des nombres 638 et 720 à savoir 6x3x8x7x2= 2016. On voit que cela donne un peu le vertige surtout quand l’auteur se demande si, avec le nombre 153, Jean ne nous indiquerait pas cette méthode d’extraction des nombres, en mettant en plus en évidence la nécessaire utilisation des 6 valeurs des lettres finales dont les valeurs de position (23ème, 24ème … etc. ) additionnées donneraient 23+24+25+26+27+28= 153. Il est certain que nous sommes là assez loin des méthodes de la tradition hébraïque pour entrer de plain-pied dans une arithmologie combinant des modes de calcul qui semblent quelquefois un peu “tirées par les cheveux” et pourrait constituer un parallèle numérique à la Langue des Oiseaux. L’auteur le reconnaît d’ailleurs lui-même quand il nous confie (p.71) : «La méthode utilisée dans cet essai pour le calcul des nombres cachés… est critiquable parce qu’inconnue ou perdue de nos jours. On pourra la trouver excessive, mais nous pensons que vouloir s’en tenir aux méthodes habituelles, jusqu’alors employées pour l’étude des nombres de l’Ancien Testament, est une pratique insuffisante, voire incomplète…».
Tout d’abord, à l’intérieur de la tradition chrétienne, il semble établi que les organisations artisanales ont souvent utilisé des méthodes de calcul qui se distinguaient de la Kabbale hébraïque, et à cet égard la référence à la tradition pythagoricienne paraît tout à fait légitime, d’autant plus que l’auteur semble aussi soucieux de montrer certaines continuités, également possibles par l’intermédiaire de Moïse, avec la tradition égyptienne. Par ailleurs si, comme l’avait remarqué Mgr Devoucoux «la raison d’être de tous ces calculs, c’est le nom du Sauveur…», il n’est pas interdit au cherchant d’entrer dans une découverte personnelle de cette dimension du Logos qui renouvellera peut-être sa vision et sa compréhension des Écritures — et cette perspective est, encore une fois, tout à fait légitime.
On pourrait multiplier les exemples donnés par l’auteur et reconnaître ainsi que tous ces calculs, qui s’opèrent sur la langue sacrée — dont il faut reconnaître que certains sont assez troublants —, sont rendus possibles par l’inépuisable richesse de son origine révélée et la toute puissance du Verbe. Qu’un homme de bonne volonté et de Désir, retrouve et découvre des choses qui ont pu être scellées depuis longtemps, c’est, pourrait-on dire, l’essence même d’un parcours initiatique et ce pourrait être là le sens le plus profond de tout ce travail. Mais, il n’est pas défendu d’exercer son esprit critique sur certains points. Ainsi les valeurs fluctuantes de certaines lettres donnent l’impression que l’on “force” un peu les correspondances numériques pour qu’elles tombent juste. Pourtant, il semble que ces valeurs soient légitimes et traditionnellement admises. Toutefois si l’on peut dire que le 7 est particulièrement en rapport avec l’Ancien Testament et avec le Shabbath, on ne voit pas très bien pourquoi le 9 serait en rapport privilégié avec le Nouveau… (p71). Si le Christ est mort vers la neuvième heure, cela indiquerait plutôt un rapport privilégié avec la mort ; mais du point de vue du Christianisme ce serait plutôt le 8 qui aurait une place privilégiée, en rapport avec la Résurrection. Il n’en reste pas moins que le 9 semble jouer un rôle important, car pratiquement tous les nombres mis en évidence dans ce livre ont 9 pour valeur réduite et en sont donc des multiples.

"Les 22 lettres formaient avec les dix sephira les trente-deux sentiers de la Sagesse"
Terrain glissant
Enfin, il faut dire que, derrière tous ces calculs, le propos n’apparaît pas toujours clairement, et le lecteur est fortement sollicité pour mettre en ordre tout ce qui lui est donné à méditer, qui n’est certes pas sans intérêt. Toutefois quand on nous dit que le sens de la pêche miraculeuse et des 153 poissons se résume à ce que les apôtres, sauf Saint Jean qui le tient du Christ, «cherchent en vain à comprendre l’écriture en utilisant seulement la valeur des 22 lettres : vaine recherche qui n’offre qu’une partie des vérités profondes et innombrables que la Parole recèle…», on reste un peu perplexe… Il a été reconnu qu’on pouvait faire dire aux nombres tout et son contraire ; c’est pourquoi un nombre tel que 666 peut également être regardé comme un nombre solaire en rapport avec le Christ, en même temps qu’il est le nombre de la Bête, de l’Adversaire et aussi un nombre d’homme. Et c’est loin d’être un cas unique en hébreu. Il faut peut-être rappeler Saint Jean : «Que celui qui a de l’intelligence pense en reliant les nombres» . Il faut donc qu’un discernement s’opère, une intuition ou une inspiration, que le calcul viendrait conforter et mettre en évidence. Si l’on reste dans la situation où les calculs conduisent — en s’emballant quelquefois —, une réflexion qui finit par se perdre devant la complexité des correspondances, les choses demeurent très théoriques et hypothétiques, rien n’est réellement mis en œuvre — incarné, pourrait-on dire.
Autant qu’on puisse en juger, si la méthode découverte par l’auteur témoigne d’une recherche et d’un parcours original, le fond du propos, si on peut le percevoir, n’a peut-être pas été si ignoré des anciens, et même de certains assez proches de nous dans le temps. Citons deux passages d’un article de René Mutel sur la Trinacria paru dans les Études Traditionnelles : «En révérant le Verbe de Dieu sous la forme du poisson, le Christianisme s’est conformé à la Tradition Universelle qui voyait immémorialement et unanimement en celui-ci le symbole du Principe Divin, sous ses aspects majeurs :
1. d’ “Etre des êtres ”, Source ontologique de la manifestation universelle ;
2. de Générateur, de Fécondateur et de Vivificateur (ce qui est le sens du mot Noun)
3. Enfin de Conservateur, de Sauveur et de Révélateur.»
Et de souligner que «s’il est légitime de figurer le Saint Esprit sous la forme d’un oiseau (généralement la Colombe), “Habitant du Ciel” (Eaux d’en-dessus), il l’est non moins de symboliser le Verbe, le Fils, sous la forme du poisson, “Habitant des eaux” (Eaux d’en-dessous), puisque le Christ est la seule Personne Divine qui réalise l’Incarnation.» On y trouvera également des considérations sur la symbolique de l’Ichthus et l’expression «Fils de l’homme» employée par le Christ, qui ne sont pas sans rapport, semble-t-il, avec le sujet du livre d’André Deghaye.
Il est certain que ce travail s’aventure sur un terrain glissant, où l’on s’écarte des méthodes traditionnelles pour avancer selon une méthode propre et finalement assez empirique. Mais ce n’est peut-être pas au point de faire de l’auteur le champion de la réconciliation entre l’évolutionnisme et la tradition, comme l’affirme dans sa préface Antoine Faivre, qui nous assène à ce propos «qu’André Deghaye… cet admirateur des découvertes de la science moderne, se démarque des vues dites “traditionalistes” ou “pérénialiste” de l’école Guénonienne» (voilà qui demanderait à être explicité…). C’est un domaine où beaucoup se sont égarés, ce qui pourrait expliquer la méfiance des autorités traditionnelles devant les recherches, souvent débridées, en arithmologie ou en numérologie. Toutefois dans le cas qui nous occupe, il y a une petite musique (celle des harmonies musicales sans doute) et d’autres choses qui affleurent et nous interpellent, tout en demandant à être approfondies par ceux qui ont le goût et les références suffisantes pour s’aventurer dans cette symbolique des nombres si riche et si complexe.
L’Esprit souffle où il veut, du moment qu’il n’est pas nié dans sa Vérité essentielle. Et nous ne pouvons qu’être d’accord avec l’auteur quand il nous dit que «si son ouvrage conforte le Chrétien dans sa conviction que le Christ est bien le Fils de Dieu, il devrait aussi… apporter la certitude que l’annonce à venir d’un Divin Fils est également dans l’Écriture, une attente de l’Ancien Testament.»
1. Il s’agit des dix sephira de “l’arbre séphirotique”.
2. Au cœur de l’Écriture. Méditations d’un prêtre catholique, par Nicolas Boon (recueillies et présentées par Monique André-Gillois, Éd. Dervy, 1987.
3. À la recherche de l’Unité, par Roland Bermann, Éd. Dervy, 1996. Lire aussi, du même auteur : Voie des lettres, voie de la sagesse, Éd. Dervy, 2002.
4. Ibid.

Le Nombre du Fils, d’André Deghaye, préface d’Antoine Faivre, Éd. Dervy, 2007.

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