«Un nombre surprenant de penseurs distingués, à chaque période de l’histoire, ont soutenu, ou à l’occasion considéré favorablement, l’idée d’existences répétées sur cette terre», dit la préface d’un ouvrage récent et lourdement documenté sur le sujet (1). Et un ethnologue, J.H. Hutton, écrivant dans l’Encyclopédie Britannique (quatorzième édition), nous dit que l’âme, dans les traditions germaniques, s’échappe par la bouche sous la forme d’un serpent, d’une fouine ou d’une souris ; et d’un insecte, en Inde. Les Bakongs de Bornéo penseraient que leurs morts sont réincarnés dans des chats sauvages, tandis que certaines tribus de l’Assam pensent que les guêpes et les frelons sont des âmes des morts, ou que les chanteurs peuvent devenir des cigales, mais que le reste des gens doivent devenir des bousiers. A en croire la même autorité, les Akikuyus de l’Afrique Orientale imaginent que les âmes des défunts vivent dans des ficus ; tandis que les Nagas Konyaks de l’Assam sont persuadés que les âmes peuvent se trouver dans des cistes phalliques contenant des crânes humains. Quand le même ethnologue nous raconte que les âmes de Tristan et d'Iseult se réincarnèrent sous forme d’arbres enlacés au-dessus de leurs tombes, autant croire que Shakespeare entendait que les statues d’or élevées à la mémoire de Roméo et Juliette devaient être des réincarnations des célèbres amants. C'est toujours la même erreur classique : celle de confondre la réalité et le symbole, ou plutôt, c'est la complète ignorance de l’existence même d’un langage des symboles basé sur des correspondances que l’on trouve dans tout l’univers. Un moine tibétain peut, de façon justifiable, identifier un beau poisson rouge avec un lama décédé à l’instant : le poisson peut effectivement symboliser une qualité de lama, ou indiquer un état paradisiaque qui a été atteint. Et aucun Indien d’Amérique ne confondrait jamais un quadrupède, un oiseau ou une plante, avec son «secret», à savoir le message dont il est porteur pour ceux qui sont capables de lire le langage.

Confusions et incompréhensions

Il serait inopportun de récapituler en détail les matières traitées à fond par René Guénon dans L'Erreur Spirite et ailleurs. Ainsi qu’il l’explique, la longévité, la matérialisation, la transmigration, la palingénésie, la métempsychose et autres phénomènes (y compris le côté plus sinistre qui se rapporte aux résidus psychiques et à la possession) ont été confondus par manque de définitions adéquates et de compréhension, avec ce qu’on appelle «réincarnation». Et pour traiter vraiment exhaustivement le sujet, il faudrait prendre appui sur une étude de la nature de l'âme elle-même (2), nature si peu connue de l’homme contemporain (3). Bref, la thèse “réincarnationniste” est issue d’une incompréhension des doctrines de la transmigration (le passage d’un être à d’autres états de l’existence) et de la métempsychose (le transfert d’éléments psychiques d’un être à un autre), et elle est elle-même fondée sur une double erreur : 1) qu’il puisse y avoir une continuité du moi individuel si celui-ci quitte la condition humaine et transmigre à travers des états successifs d’existence ; 2) qu’un être (jîvatmâ, bhûtâtmâ) puisse répéter un état déterminé. Ces deux positions impliquent une scission dans l’unité de la Nature Divine, alors que la doctrine des états multiples de l'Etre présuppose comme corollaire l’unicité du Principe Suprême : «Dieu est à la fois Un et toutes choses», dit Hermès ; «non pas que le Un soit deux, mais que ces deux sont un ; car le tout qui est fait de toutes choses est un». Alors que la multiplicité des naissances est le lot du soi passible et illusionné (bhûtâtmâ), qui n’est tel individu que par rapport à une seule vie, la connaissance des naissances est seule attribuée au Soi : «Il (Agni) connaît toutes les naissances» (Rig Veda) ; — «Ô Arjuna, toi et moi sommes passés à travers bien des naissances. Je les connais toutes, mais tu ne les connais pas, ô Parantapa » (Bhagavad-Gîtâ) ; — « L’homme naît une fois, je suis né bien des fois» (Dîvâni Shamsi Tabriz) ; — « Aucun homme n’est monté au ciel sauf celui qui est descendu du ciel» (Saint Jean) ; — « C'est toujours une seule et même naissance, aussi souvent que l’âme naisse à nouveau à Dieu, de même que le Père engendre son Fils unique» (Eckhart). C’est précisément cette Personne engendrée une seule fois qui peut être «omni-progéniture», et par là-même omniprésente, et ainsi nécessairement omnisciente et capable de se «rappeler» ses naissances : «S’il y avait vraiment des “autres”, ou quelque discontinuité à l’intérieur de l’unité, chaque “autre” ou “partie” ne serait pas omniprésente au reste, et le concept d’une omniscience serait impossible» (Coomaraswamy, On the One and Only Transmigrant).


"L’homme naît une fois, je suis né bien des fois" (Dîvâni Shamsi Tabriz).


«Vous ne pouvez tremper deux fois vos pieds dans le même flot…»

Pour comprendre l’impossibilité métaphysique pour un être (bhûtâtmâ) de passer deux fois par le même état, on peut suivre la démonstration de René Guénon (dans L'Erreur Spirite, chapitres II et VI) et envisager les états multiples de l’être dans leur simultanéité comme autant de modalités du Soi, pour lesquelles la succession est logique ou causale plutôt que «chronologique» (la condition «temps» étant, de même que la condition «espace», une particularité de notre état). L’être en question apparaît alors «fragmenté» en une indéfinité de déterminations, dont chacune comprend un ensemble de conditions composant essentiellement un seul état, à peu près de la même façon qu’un être humain contient «embryonnairement» toutes les possibilités de sa vie terrestre et, par extension, de son état, dès avant sa naissance. Prétendre que l’être peut passer deux fois par le même état équivaudrait à dire qu’il peut être déterminé deux fois par la même détermination — ce qui est une contradiction manifeste. Dans les propres termes de Guénon : «Deux possibilités identiques ne seraient qu’une seule et même possibilité ; pour qu'elles soient véritablement deux, il faut qu’elles diffèrent par une condition au moins, et alors elles ne sont pas identiques» (op. cit., p. 213). Lorsqu’il est parlé de possibilités identiques, ce n’est pas l’« accident» d’une naissance particulière, à un moment particulier, à l’intérieur d’un certain monde, qui importe, mais ce sont les conditions essentielles déterminant intégralement ce monde comme tel dans sa totalité, qui comptent comme formant un ensemble unique. C'est seulement à l’intérieur des portions finies de tout état ou ensemble qu’il peut y avoir ce que nous appelons «répétition», car l’Infini (qui est nécessairement au centre de tout état dans son archétype incréé) exclut par définition toute répétition. Chaque état, en fait, peut être considéré comme résumé dans un archétype «statique» dont les possibilités sont épuisées pour l’être qui le «devient», même d’une façon périphérique ou fragmentaire. Ainsi qu’Héraclite l’exprime : «Vous ne pouvez tremper deux fois vos pieds dans le même flot, car se sont d’autres eaux qui coulent sans cesse». Et un signe pour nous, dans cette vie même, est l’absolue irréversibilité du temps.

Mais laissons de côté pour le moment cet exposé métaphysique et supposons que nous admettions la possibilité d'existences répétées sur terre ; cela nous confronte encore avec un enseignement qui se trouve dans toutes les traditions et qui fait que la question de la réincarnation semble plutôt académique : c’est que toutes les possibilités d’existence, sans exception, qui ont été manifestées dans le cours d’un cycle cosmique, doivent être récapitulées à la consommation de ce cycle, dans une discrimination finale, un décompte, ou Jour du Jugement, ou l’intention et la destinée ultimes de chaque chose créée se trouvent fixées pour l'éternité (4), du moins par rapport a nos critères de «durée». Tous les êtres humains (car c'est cela qui nous intéresse ici) qui ont fait leur salut, sont par là affranchis de toute implication ultérieure dans le «Courant des Formes», et il n’y a pas de motif pour qu’un être rejette l’illimitation d’un état supra-formel pour l’emprisonnement dans un état d’individuation (la question des Bodhisattvas et Avatâras n’entre pas dans ce contexte). Qui donc serait “réincarné” ? Non pas les âmes du Purgatoire, car leur salut éventuel est assuré, et toute probation, quelle qu’elle soit, est terminée quand le jugement général a lieu. Non pas les âmes des damnés, car les issues de l’enfer sont scellées, quels que soient les termes d’évolution de la durée que nous prenions comme mesure. Il reste donc la catégorie des gens qui ne sont ni assez réels pour être «sauvés», ni assez méchants pour être «damnés», et l’on peut envisager la possibilité d’un état «limbaire» dans lequel ils demeurent jusqu’à la culmination du cycle, où ils sont alors relâchés ou plutôt rejetés dans le sangsâra (5) : «Parce que tu es tiède, et non chaud, ni froid, je te vomirai de ma bouche». De toute façon, il n’y a pour eux aucune possibilité d’obtenir une deuxième naissance à l’intérieur du même cycle, ou dans un autre état d’existence, avant que le cycle courant ne soit terminé et que les comptes soient rendus à la Balance, dans l’équilibre final (6). Le Coran est inflexible sur ce point : «Quand la mort vient vers l’un d’entre eux il dit : “Mon Seigneur ! Renvoie-moi, que je puisse faire le bien dans ce que j'ai laissé derrière moi !” Mais non ! c’est simplement un souhait qu’il exprime ; et il y a derrière eux une barrière (barzakh) jusqu’au Jour ou ils ressuscitent». Et quand ce Jour des Comptes arrive, tout ce qui touche à la réincarnation aura perdu de son urgence, pour dire le moins : «Quand la trompette sonnera, ce jour-là, il n’y aura plus de parenté entre eux qui tienne et il ne s’enquerront guère les uns des autres» (Sourate XXIII 99- 101).


"Parce que tu es tiède, et non chaud, ni froid, je te vomirai de ma bouche".


Croyance populaire

La théologie chrétienne est également inexorable ; par la renaissance dans d'autres corps, passant «à côté» du Jugement, on expierait des péchés dont on n’a pas connaissance». «D’autre part, il n’y a pas de raison de croire qu’une nouvelle probation devrait suivre, après la mort. Car dans ce cas l’homme, qui maintenant est incité à la vertu par l’incertitude du moment du trépas et la certitude de la rétribution éternelle, serait tenté par la perspective d’une nouvelle probation de se laisser aller à ses passions dans la présente vie, et de retarder sa conversion et le service de Dieu jusqu’après la mort... d’où l’exhortation du Christ d’œuvrer pendant qu’il fait jour avant que la nuit (de la mort) ne vienne, quand nul homme ne peut plus travailler (7)» (W. Wilmers S.J. : Handbook of the Christian Religion, N.Y., 1891, Sect. 210).
Revenons maintenant à la destinée de ceux qui sont «vomis» dans le Sangsâra (c’est bien le mot qui convient ; la perte de l’état humain — donc d’un état central — est ce que Guénon appelle «une terrible possibilité») ; les traditions asiatiques enseignent que de tels êtres peuvent être obligés de passer à travers des éons d’existences périphériques avant que la bénédiction d’une naissance centrale ne leur échoie une fois encore (8). Mais si nous supposons, pour servir notre démonstration, qu’une naissance centrale soit finalement atteinte dans quelque cycle subséquent d’humanité terrestre, quelque manvantara futur ou même un kalpa ultérieur avant le mahâ-pralaya — même en concédant tout cela, les chances semblent bien lointaines pour que cette naissance coïncide avec cet unique et insignifiant moment, dans un cycle entier, où la question de la “réincarnation” puisse encore se poser.
On devrait insister, pour finir, sur le fait que, pour un oriental, cette «croyance populaire» dans la réincarnation est rendue virtuellement inoffensive, vu l’héritage traditionnel qui le conduit à saisir par intuition l’essentiel sans s’empêtrer dans des définitions. L’occidental cependant, qui a été tenu à l’abri de ces perspectives par sa formation monothéiste, devient, quand il s’y trouve exposé, vulnérable et prêt — avec ses facultés critiques et son imagination passionnelle —, à les pousser dans des directions déviées qui peuvent faire apparaître comme risibles la théologie et les doctrines traditionnelles concernant les états posthumes de l'être.
«Il n’y a pas d’essence particulière qui renaisse», dit le Milinda Pânha ; et il suffit de se rappeler comme il est dit dans le Satapatha Braâhmana, que les morts sont partis «une fois pour toutes».

W. N. P.



* N° 395, mai-juin 1966 (1) Reincarnation, an East-West Anthology, rassemblée et éditée par Joseph Head et S.L. Cranston, chez Julian Press lue, New York, 1961. (2) Telle l’étude que Guénon a bien faite dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta. - Le fait qu'on puisse se demander, même en plaisantant à moitié, si les compteurs électroniques pourraient un jour éclipser l'intelligence de l'homme, prouve pour le moins que les gens d’aujourd'hui ne savent même plus ce qu’est la conscience. (3) «Il va sans dire que le penseur bouddhiste rejette la notion du passage d'un «moi» individuel d’un corps dans un autre», (Dr. B.C. Law, cité par Coomaraswamy dans Gradation, Evolution et Réincarnation) ; «Les Brahmanes ne savent rien d’une telle doctrine» (Coomaraswamy : On the One and Only Transmigrant.) «Les Bouddhistes condamnent la croyance que le «moi» repose sur quelque base réelle ou permanente que ce soit. Pour eux le prétendu individu est une masse d’activités, se rencontrant et se dissolvant, et passant dans d’autres activités. Ils ne contredisent pas, bien sûr, le fait évident d'une certaine existence quasi-individuelle dans le monde phénoménal de la Roue cosmique. Le nier serait absurde. Mais ils nient la réalité de la chose, disant que, une fois que ses composantes sont dissociées l’individualité elle aussi cesse d’être, du fait qu’aucun élément isolé, d’entre ces composantes, n’a le droit d'agir comme le noyau de la chose ou de continuer à porter son nom». (Marco Pallis : Peaks and Lamas, p. 159). (4) Cf. R. Guénon, Le Règne de la Quantité, Ch. XXIV. (5) Limbus veut dire «frontière» ou «bord», ce qui associe étymologiquement l’idée avec des états périphériques d’existence. Lucain, dans la Pharsalia cite un enseignement des Druides, selon lequel «la mort est le centre, et non la fin, d'une longue vie». (7) St Jean, IX, 4. (8) On utilise l’image d’une tortue dans la mer, à laquelle il est permis de monter à la surface une fois tous les cent ans. Sur l’océan flotte une planche dans laquelle un nœud de bois a laissé un trou. Quand la tortue et la planche sont manœuvrées par les courants de la Destinée dans une position telle que la tortue arrive à passer sa tête dans le trou, alors une naissance centrale est atteinte.



Distinguer pour ne pas tout confondre…



Dans un court texte de René Guénon, paru dans Le Voile d'Isis (1928, pp. 389-390) à propos de la publication d’un ouvrage du Dr Eric de Henseler, intitulé L’Ame et le dogme de la transmigration dans les livres sacrés de l’Inde ancienne, (Ed. de Boccard), l’auteur de L’homme et son devenir selon le Vêdantâ revient sur la distinction essentielle qu’il convient d’opérer entre «transmigration» et «métempsychose» — et sur les raisons pour lesquelles ces termes ne doivent pas être confondus avec les théories “réincarnationnistes”. R. Guénon souligne que celles-ci (impliquant le retour à un même état d’existence) n’ont aucun fondement métaphysique ni traditionnel dans les doctrines orientales. Il rappelle au passage que «ce terme de “réincarnation” ne s’est introduit dans les traductions de textes orientaux que depuis qu’il a été répandu par le spiritisme et le théosophisme»…

Le titre de cet ouvrage nous avait tout d’abord favorablement impressionné, parce qu’il contenait le mot de «transmigration» et non celui de «réincarnation», et aussi parce qu’il faisait supposer que les conceptions modernes avaient été entièrement laissées de côté. Malheureusement, nous n'avons pas tardé à nous apercevoir que la question était étudiée en réalité, non point «dans les Livres sacrés de l’Inde ancienne», mais tout simplement dans les interprétations qu’en ont données les orientalistes, ce qui est entièrement différent. De plus, peut-être à cause de l’insuffisance du mot «âme», qui peut désigner à peu près indifféremment tout ce qui n’est pas «corps», c’est-à-dire des choses aussi diverses que possible, l’auteur confond constamment la «transmigration», ou les changements d’états d’un être, avec la «métempsychose», qui n’est que le passage de certains éléments psychiques inférieurs d'un être à un autre, et aussi avec la «réincarnation» imaginée par les Occidentaux modernes, et qui serait le retour à un même état. Il est curieux de noter que ce terme de «réincarnation» ne s’est introduit dans les traductions de textes orientaux que depuis qu’il a été répandu par le spiritisme et le théosophisme ; et nous pouvons affirmer, que s’il se trouve dans ces textes certaines expressions qui, prises à la lettre, semblent se prêter à une telle interprétation, elles n'ont qu’une valeur purement symbolique, tout comme celles qui, dans l’exposé des théories cycliques, représentent un enchaînement causal par l’image d'une succession temporelle. (…)

R.G.