«Ami lecteur, toi qui entre ici, retrouve tout espoir» pourrait nous crier par-delà le passé ce très étonnant personnage que fut Eugène Aroux (1793-1859), écrivain catholique militant, avocat puis procureur du Roi, un temps député de Dieppe mais surtout admirateur inconditionnel de l’auteur de la Divine Comédie. Une admiration à laquelle il consacra une grande partie de sa vie — en traduisant notamment l’œuvre du Florentin — et pour laquelle il accepta de se ruiner tout en connaissant l’ironie et l’opprobre de ses pairs en littérature. Mystificateur de talent ? Fou génial ? Sans conteste, autant d’épithètes qui auraient pu le ranger définitivement parmi les productions délirantes de ce «XIXe siècle riche en “divulgations” de toutes sortes», comme le souligne Jean Gouliard, le préfacier de cet ouvrage. Car de quoi s’agit-il ? Ni plus ni moins que de la révélation et de l’explication au grand public du langage symbolique des Fidèles d’Amour — organisation initiatique chrétienne médiévale dont Dante aurait été membre et dont la Comédie serait le bréviaire. Car tel est le grand propos d’Aroux : dénoncer, au nom de sa catholicité et de sa fidélité au pape — auquel il dédie chacun de ses ouvrages en se soumettant à l’imprimatur — l’albigéisme dissimulé de Dante, érigé en sectateur de l’hérésie la plus noire ! Un Dante hérétique, socialiste et révolutionnaire paraît en 1854 chez Renouard (Rééd. Niclaus, 1939) qui sera suivi deux ans plus tard de sa traduction commentée et complétée de cette fameuse Clef qui fait aujourd’hui l’objet de ce reprint magnifiquement ouvragé par les Éditions du Moulin de l’Étoile. Alors, Dante suppôt du Malin ? Extravagance…

Savoir lire Aroux…

Si l’on s’en tient à la lettre, on pourrait assurément en rester là. Car nul aujourd’hui ne saurait contester l’immense portée symbolique de l’œuvre de Dante, ni le fait qu’elle peut être vue comme la sublime synthèse métaphysique, à l’automne du monde médiéval, d’une Chrétienté déjà en proie aux actions dissolvantes d’une modernité en gestation. Est-il utile de rappeler que la légende veut que l’illustre Florentin — témoin et acteur de la lutte fratricide entre l’Empire et Rome — ait assisté, à Paris, au supplice de Jacques de Molay et ainsi au naufrage de l’une des dernières structures traditionnelles de l’Occident, l’Ordre du Temple ? Ce qui le conduira tout naturellement à placer en enfer à la fois le Roi Philippe le Bel et le pape Clément V, tous deux fossoyeurs de l’idée même de Chevalerie. Est-il utile également de rappeler, comme le souligna Henri Martin dans son Histoire de France, les liens subtils qui peuvent se tisser entre le Temple agonisant — auquel aurait peut-être été lié Dante par le biais d’un Tiers ordre franciscain — et ces fraternités hermétiques chrétiennes, telles que la Fede Santa ou cette mystérieuse Massénie du Saint-Graal, qui fleurirent au XIVe siècle en poursuivant sur un autre mode l’héritage des moines chevaliers. Car comme le réaffirma Guénon dans son Ésotérisme de Dante, le fil de la Tradition de ne s’est jamais rompu en terre d’Occident : « Ce qui porterait encore à l’admettre (parlant de l’existence d’une tradition initiatique proprement occidentale), c’est que des Ordres fondés plus tard, et qui n’eurent jamais de contacts avec l’Orient, furent également pourvus d’un symbolisme hermétique, comme celui de la Toison d’Or, dont le nom même est une allusion aussi claire que possible à ce symbolisme. Quoi qu’il en soit, à l’époque de Dante, l’hermétisme existait très certainement dans l’Ordre du Temple, de même que la connaissance de certaines doctrines d’origine plus sûrement arabe, que Dante lui-même paraît n’avoir pas ignorées non plus, et qui lui furent sans doute transmises aussi par cette voie. » (1)
C’est d’ailleurs dans ce même ouvrage que le métaphysicien va donner un commentaire des plus éclairants sur le travail d’Aroux en en précisant la pensée mais sans en rejeter l’esprit. Ainsi, comme il nous y invite, il faut savoir lire Aroux, respecter l’énorme travail documentaire qu’il a inlassablement collationné, et se défier de jeter trop précipitamment le catholique militant avec la quintessence de son œuvre. Sur ce point, Aroux lui-même nous met en alerte dès son avant-propos et nous ne pourrons que suivre le préfacier de la Clef quand il écrit : «Et pourtant, dès les premières pages de cette fantasmatique litanie hérétique, le lecteur un tant soit peu habitué à fréquenter certaine littérature "chuintée" ne peut que ressentir un indicible malaise, entretenu d’ailleurs par Aroux lui-même qui, en guise de préambule, n’a de cesse de nous entretenir qu’il s’agit bien là de dégager la langue du poète des "bandelettes mystérieuses dont il l’a enveloppée" et de mettre en évidence le "système d’allégories" et les "artifices de style" employés au sein de la littérature courtoise méridionale. Plus loin, il ajoute encore : "Or, cette Clef (…) est l’ébauche encore incomplète — il manque en effet le commentaire du Paradis qui hélas ne sera jamais écrit… — d’un passe-partout à l’aide duquel il sera possible d’obtenir accès dans maints sanctuaires aujourd’hui fermés (aux) regards." Et l’auteur de citer avec justesse à l’appui de son propos l’œuvre de l’Arioste, ô combien hermétique à plus d’un égard…». On ne saurait, en effet, mieux souligner l’ambiguïté du “statut” de ce dévoilement-dénonciation…


Dante, par Botticelli, 1495.


Transmission

Et de citer à nouveau René Guénon : «Ceux mêmes qui ont entrevu ce côté ésotérique de l’œuvre de Dante ont commis bien des méprises quant à sa véritable nature, parce que, le plus souvent, la compréhension réelle de ces choses leur faisait défaut, et parce que leur interprétation fut affectée par des préjugés qu’il leur était impossible d’écarter. (…) La question, pour Aroux, s’est posée ainsi : Dante fut-il catholique ou albigeois ? (…) Pour notre part, nous ne pensons pas qu’il faille se placer à un tel point de vue car l’ésotérisme véritable est tout autre chose que la religion extérieure, et, s’il a quelques rapports avec celle-ci, ce ne peut être qu’en tant qu’il trouve dans les formes religieuses un mode d’expression symbolique ; peu importe, d’ailleurs, que ces formes soient celles de telle ou telle religion, puisque ce dont il s’agit est l’unité doctrinale essentielle qui se dissimule sous leur apparente diversité.»
Nous ne saurions donc terminer ces quelques lignes sans recommander très vivement la lecture de ce superbe petit lexique — tiré seulement par l’éditeur à cent exemplaires numérotés — à tous les «déchiffreurs de signes» qui, sans aucun doute, feront leur miel du trésor linguistique et ésotérique discrètement amassé par Aroux, dont nous ne saurions douter ni de l’orthodoxie, ni de son désir quasi explicite de transmettre un savoir… en toute discrétion. Oui, Eugène Aroux méritait d’être redécouvert, lui qui fut certainement, comme le rappelle le préfacier de la Clef, un «des maillons laborieux de cette chaîne initiatique jamais rompue et toujours vive qui court de la Bourgogne d’Edme Thomas à l’Auvergne de Grasset d’Orcet».

R.E.



(1) L’Ésotérisme de Dante, Éditions Gallimard, 1957, pp. 12-13.
Clef de la Comédie anti-catholique de Dante Alighieri, donnant l’explication du langage symbolique des fidèles d’amour. Éd. du Moulin de l’Étoile, 56 pages, 10 €. Disponible à la Fnac ou directement auprès de l'éditeur.