Jan van Ruysbroeck : Le Miroir du Salut éternel
Par CEAPT Symbole copyright, dimanche 6 mai 2007 à 17:33 - Etudes - #81 - rss
Maître spirituel incontesté, le Bienheureux Jan van Ruysbroeck (1293-1381) éclaire de son œuvre féconde la mystique médiévale. Se faisant écho en pays brabançon de la pensée de Maître Eckart, il donnera tour à tour à la Flandre les fondements de sa langue par la ciselure toute littéraire de ses écrits – et en particulier son chef-d’œuvre avec L’Ornement des noces spirituelles – mais aussi les fondements de sa mystique dont les surgeons susciteront avec Geert Grote ou Thomas a Kempis la grande réaction de la Devotio moderna. Une dernière et sublime efflorescence qui fut tout à la fois l’âge d’or des béguinages et le dernier éclat d’un Moyen Âge à l’agonie. Dominée comme celle du maître thuringien par une rédaction en langue vulgaire, son œuvre se partage entre une intense production théologique, toute «pratique» car marquée par la « Vie commune », et une prédication qui feront de cet homme «simple en esprit» une des lumières spirituelles de son temps, béatifié en 1908 par le pape Pie X. Ainsi, en ce dernier printemps de la foi, l’immense figure de l’ermite de Groenendal célèbre - comme avant lui saint Bernard – ces noces spirituelles de l’âme et de Dieu qui annonce – ou plutôt «incarne» en un mode subtil - celles tout aussi spirituelles et «chymiques», un siècle plus tard, de Christian Rosenkreutz. D’une Reformatio l’autre…
Jean Gouliard

Jan van Ruysbroeck (1293-1381)
Chapitres XVII et XIX
De la vie contemplative, et premièrement de la vie spirituelle supérieure qui est en nous (1)
Il se rencontre des âmes qui, dépassant la simple pratique des vertus, découvrent en elles-mêmes et reconnaissent une vie supérieure (2), c'est-à -dire une vie où s'unissent l'incréé et le créé, Dieu et la créature. Vous devez savoir, en effet, que nous possédons une vie éternelle dans l'exemplaire divin qui est la Sagesse de Dieu. Cette vie demeure toujours dans le Père, elle s'écoule avec le Fils et elle est réfléchie avec le Saint-Esprit dans la même nature et ainsi vivons-nous éternellement dans notre image de la sainte Trinité et de l'Unité paternelle. Et de là nous avons une vie créée, s'écoulant de la même Sagesse en qui Dieu connaît sa puissance, sa sagesse et sa bonté: et c'est son image par laquelle il vit en nous. De cette image de Dieu notre vie tire trois propriétés, qui nous donnent la ressemblance avec l'image reçue : car notre vie a l'être, elle contemple et elle retourne sans cesse vers la source de notre nature créée (3) . Là nous vivons de Dieu et pour Dieu; Dieu vit en nous et nous en lui. C'est une vie supérieure qui est en nous tous essentiellement et par nature; car elle est au-dessus de l'espérance et de la foi, au-dessus de la grâce et de toute pratique de vertus. Et c'est pourquoi son essence, sa vie et son action, c'est tout un. Et cette vie est cachée en Dieu et dans la substance de notre âme.
Mais comme elle est en nous tous par nature (4), il y en a qui peuvent la percevoir en dehors de la grâce, de la foi et de toute pratique de vertus : ce sont là gens qui s'adonnent au recueillement naturel au-dessus des images sensibles, dans la simplicité nue de leur essence : ils croient alors être saints et bienheureux.
D'autres rêvent même qu'ils sont Dieu; pour eux rien n'est bon ni mauvais, pourvu qu'ils puissent se dépouiller d'images, découvrir et posséder leur propre essence dans un état de vide absolu. Hommes hypocrites et sans foi, dont j'ai parlé plus haut dans la septième catégorie, et à qui on ne doit pas donner le saint Sacrement. Ils sont absolument dans le faux et portent la malédiction de Dieu et de la sainte Église.
Mais maintenant élevez vos yeux au-dessus de la raison et au-dessus de tout exercice de vertus, et regardez avec un esprit aimant et des yeux attentifs cette vie supérieure qui est la racine et la cause de toute vie et de toute sainteté. On peut la considérer comme un glorieux abîme de la richesse de Dieu et comme une source vivante où nous nous sentons unis à Dieu, et qui jaillit dans toutes nos puissances en grâces et en dons multiples, chacun recevant en particulier suivant ses besoins et selon qu'il en est digne. Dans cette source de vie supérieure nous sommes tous unis à Dieu; mais dans les ruisseaux de grâces qui s'en échappent il y a distinction, chacun de nous recevant en particulier ce qui lui convient.
Cependant nous demeurons toujours mutuellement unis par la charité et la communauté de nature humaine, mais surtout par la vie supérieure où nous sommes tous unis à Dieu. Cette union avec Dieu dépasse la raison et les sens : elle nous donne un seul esprit et une même vie avec Dieu. Et cette vie, nul ne peut la voir, la découvrir, ni la posséder, s'il n'est, par l'amour et la grâce de Dieu, mort à lui-même dans la vie supérieure, baptisé dans cette source, ayant reçu de l'Esprit de Dieu nouvelle naissance dans la liberté divine. Puis il faut qu'il demeure toujours intérieurement uni à Dieu dans la vie supérieure et par la richesse et la plénitude de son amour, se renouvelant sans cesse et faisant jaillir, sous l'influence de la grâce, toutes les vertus (5).
Voyez, c'est là une vie éternelle et céleste, née de l'Esprit-Saint et alimentée sans cesse par l'amour entre Dieu et nous ; car Dieu opère éternellement dans le vide de notre âme, et nous avons tous une vie éternelle avec le Fils dans le Père, et cette même vie jaillit du Père et naît de lui avec le Fils; elle est éternellement connue de lui avec le Fils et aimée dans le Saint-Esprit.
Nous possédons ainsi une vie supérieure, qui éternellement est en Dieu avant toute création. C'est d'après cette vie que Dieu nous a créés, non qu'il nous ait tirés d'elle ni de sa propre substance, mais créés de rien. Et notre vie créée est attachée à la vie éternelle que nous possédons en Dieu comme à sa cause éternelle, qui lui est propre par nature. C'est pourquoi notre vie créée est, sans intermédiaire, une seule vie avec celle que nous possédons en Dieu. Et la vie éternelle que nous possédons en Dieu est sans intermédiaire une avec Dieu. Car il est un exemplaire vivant de tout ce qu'il a créé; il est la cause et le principe de toutes les créatures; c'est d'une seule vue enfin qu'il se connaît lui-même et connaît toutes choses. Et tout ce qu'il connaît distinctement dans le miroir de sa sagesse, images, ordre, formes, raisons, tout cela est vérité et vie, et il est lui-même cette vie, car en lui il n'y a rien autre que sa propre nature. Cependant toutes choses sont en lui comme en leur cause, sans existence propre. C'est pourquoi saint Jean a dit : «Tout ce qui a été fait était vie en lui (6)», et cette vie c'est lui-même.

"Cette union avec Dieu dépasse la raison et les sens : elle nous donne un seul esprit et une même vie avec Dieu."
Nous avons donc tous, au-dessus de notre être créé, une vie éternelle en Dieu, comme en notre cause vivante qui nous a faits et créés de rien; mais nous ne sommes pas Dieu et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Nous ne sommes pas non plus émanés de Dieu, selon la nature; mais parce que Dieu nous a connus et voulus éternellement en lui-même, il nous a faits non par nature, ni par nécessité, mais dans la liberté de son vouloir. Il connaît d'ailleurs toute chose, et tout ce qu'il veut il peut l'accomplir au ciel et sur la terre. Il est en nous lumière et vérité; il se montre au sommet de notre être créé, élevant notre pensée en pureté, notre esprit jusqu'à la liberté divine et notre entendement jusqu'à une nudité sans images. Il nous éclaire de la sagesse éternelle et il nous apprend à regarder et à contempler sa richesse insondable. Là il y a vie sans labeur, au sein de la source de toute clémence. Là se trouvent goût et sentiment de béatitude éternelle, satisfaction entière sans que le repos y soit jamais fastidieux.
Hâtons-nous donc de dépasser
tout ce qui fuit avec le temps,
pour pouvoir d'amour exulter;
car l'éternité nous attend.
Au commencement du monde, lorsque Dieu voulut faire le premier homme et lui donner notre nature, il dit, dans la Trinité des personnes: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance» (7). Or, Dieu est un esprit : parler, pour lui, c'est connaître, et opérer c'est vouloir; il peut tout ce qu'il veut et toute son œuvre est gracieuse et bien ordonnée.
Il a donc créé chaque âme à l'état de miroir vivant où il a imprimé l'image de sa nature. De cette façon il vit en nous par son image et nous en lui; car notre vie créée est, sans intermédiaire, une avec cette image et avec cette vie que nous avons éternellement en Dieu. Et la vie que nous avons en Dieu est, sans intermédiaire, une avec Dieu. Elle vit dans le Père avec le Fils non produit au dehors, elle naît du Père avec le Fils et elle coule de l'un et de l'autre avec le Saint-Esprit; et ainsi vivons-nous éternellement en Dieu et Dieu en nous (8). Notre être créé, en effet, vit dans l'image éternelle que nous avons dans le Fils de Dieu, et notre image éternelle est une avec la Sagesse de Dieu et vit dans notre être créé. Et c'est pourquoi la génération éternelle et la procession du Saint-Esprit se renouvellent toujours et sans cesse dans le vide de notre âme; car Dieu nous a éternellement connus et aimés, appelés et élus.
Si, à notre tour, nous consentons à le reconnaître, à l'aimer et à nous attacher à lui, nous serons saints et bienheureux, élus pour l'éternité. Notre Père céleste nous montrera alors, au sommet de notre âme, sa clarté divine ; car nous sommes son royaume et il habite et règne en nous. Et de même que le soleil du ciel pénètre de ses rayons, illumine et féconde toute la terre, de même la clarté de Dieu, qui règne dans la partie supérieure de notre esprit, répand dans toutes nos puissances de brillants et clairs rayons, c'est-à -dire ses dons divins de science, de sagesse, de claire intelligence, de considération raisonnable et de discrétion dans toutes les vertus. C'est là le vrai ornement du royaume de Dieu dans notre âme.
Mais l'amour sans mesure qui est Dieu lui-même règne dans la pureté de notre esprit comme un brasier de charbons ardents. Il fait jaillir des étincelles brillantes et enflammées, qui remuent et embrasent d'un amour de feu le cœur et les sens, la volonté et le désir, toutes les puissances de l'âme, dans une tempête, un emportement, une impatience d'amour sans mesure.
Ce sont là les armes avec lesquelles nous luttons contre le terrible et immense amour de Dieu, qui veut consumer tous les esprits aimants et les engloutir en lui-même. L'amour, en effet, nous arme de ses dons et illumine notre raison; il nous donne commandement, conseil et avis de nous opposer, de lutter et de maintenir contre lui notre droit à l'amour, aussi longtemps que nous le pouvons, nous dispensant pour cela force, science et sagesse. Par lui toutes nos puissances sensibles sont entraînées vers un sentiment intérieur; il fait que notre cœur aime, désire et goûte, et il donne à notre âme de contempler et de fixer son regard; il répand en nous la dévotion et nous fait monter en flammes brûlantes. C'est dans l'amour enfin que notre intelligence puise la connaissance et le goût de la sagesse éternelle ; c'est lui qui excite la puissance aimante et fait brûler et fondre de révérence notre esprit devant sa face.
Voyez, il faut ici que notre raison s'écarte ainsi que toute œuvre distincte; car nos puissances deviennent simples dans l'amour, elles se taisent et s'inclinent en présence du Père. Cette révélation du Père, en effet, élève l'âme au-dessus de la raison, à une nudité sans images. L'âme y est simple, pure et sans tache, vide de toutes choses, et c'est dans cet état de vide absolu que le Père montre sa clarté divine.
À cette clarté ne peuvent servir ni raison ni sens, ni considération ni distinction : tout cela doit rester en dessous; car la clarté sans mesure aveugle les yeux de la raison et les oblige à céder à la lumière incompréhensible. Mais au-dessus de la raison, au plus profond de l'intelligence, l'œil simple est toujours ouvert, il contemple et fixe la lumière d'un regard pur, éclairé de la lumière même, œil contre œil, miroir contre miroir, image contre image. Ce triple procédé nous rend semblables à Dieu et nous unit à lui ; car la vue, pour notre œil simple, est un miroir vivant que Dieu a fait pour son image et où il l'a imprimée. Son image, c'est sa divine clarté dont il a rempli tout le miroir de notre âme, pour que nulle autre clarté ni image n'y pût entrer. Mais la clarté n'est pas intermédiaire entre nous et Dieu; elle est cela même que nous voyons et la lumière qui nous le fait voir, mais non pas notre œil qui voit. Car bien que l'image de Dieu soit sans intermédiaire sur le miroir de notre âme et lui soit unie, cependant l'image n'est pas le miroir et Dieu ne devient pas créature. Mais l'union de l'image au miroir est si grande et si noble que l'âme est appelée l'image de Dieu.
De plus, cette même image de Dieu que nous avons reçue et que nous portons dans notre âme, c'est le Fils de Dieu et le miroir éternel de la sagesse divine, où nous sommes tous vivants, imprimés éternellement. Pourtant nous ne sommes pas la Sagesse de Dieu; car nous nous serions créés nous-mêmes, ce qui est impossible et contre la foi. Mais tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons nous vient de Dieu et non de nous-mêmes; et bien que la noblesse de notre âme soit grande, elle demeure cachée au pécheur ainsi qu'à beaucoup de bons. Et tout ce que nous pouvons connaître dans la lumière naturelle est imparfait, sans goût et sans saveur; car nous ne pouvons pas contempler Dieu, ni découvrir dans notre âme son royaume sans le secours de sa grâce et notre application assidue à son amour.

"Le toucher de Dieu, cet effort intime et profond de la créature, c'est le dernier intermédiaire entre nous et Dieu, où nous nous unissons à lui dans une rencontre mutuelle d'amour."
De l’état de vide dans la nature simple et la pureté de l’esprit
Comprenez maintenant en élevant bien haut votre esprit; car ici l'homme dépasse toutes ses puissances et leur activité, et parvient à un état de vide dans la nature simple et la pureté de l'esprit.
Or, cet état de vide, c'est en nous l'évanouissement de toutes images. La nature simple, c'est le regard tourné vers la vérité éternelle. La pureté de l'esprit, c'est l'union avec l'Esprit de Dieu, là où nous nous sentons unis avec Dieu, unité en Dieu, un même esprit avec Dieu et nous dépassant en Dieu.
Cette union vivante que nous expérimentons avec Dieu est active et se renouvelle toujours entre nous et lui. En effet, le baiser et l'embrassement nous montrent une dualité qui ne nous permet pas de demeurer en nous-mêmes. Vivant au-dessus de la raison, nous ne sommes pourtant pas sans raison, et nous avons conscience de toucher et d'être touchés, d'aimer et d'être aimés, de recommencer toujours et de rentrer en nous-mêmes, d'aller et de venir comme l'éclair dans le ciel. Car de lutter ainsi et de combattre en l'amour, c'est remonter un courant : nous ne pouvons ni franchir ni dépasser notre nature créée.
Le toucher de Dieu, cet effort intime et profond de la créature, c'est le dernier intermédiaire entre nous et Dieu, où nous nous unissons à lui dans une rencontre mutuelle d'amour. De cette source vive, en effet, de l'Esprit-Saint, agent de notre union à Dieu, jaillit avec abondance un flot si puissant, si divinement impétueux, que nous ne pouvons pénétrer dans l'abîme de son amour sans fond: c'est le toucher de Dieu. Et c'est pourquoi nous nous tenons toujours en nous-mêmes, au-dessus de la raison et sans images, les yeux fixés sur la beauté incompréhensible et tendant vers elle de toutes nos forces (9).
Ce sont là les trois propriétés de la nature de l'âme, sa vie et son action, et c'est ainsi qu'elle est semblable à Dieu dans sa partie la plus haute et la plus noble, là même où elle répond à la sainte Trinité de Dieu (10). Là , en effet, elle est vide, sans images, habitation du Père, son temple et son royaume. Et le même Père engendre son Fils, sa clarté infinie, devant les yeux de l'âme grands ouverts et attentifs; il fait écouler son Esprit, il donne son amour comme prix de cet intime effort de l'esprit humain tendu vers l'éternité.
Lorsque nous agissons, nous gardons toujours la ressemblance dans la pureté de notre esprit; car nous reconnaissons en nous-mêmes que notre regard et notre effort tendent vers un autre que nous-mêmes; en cela nous avons ressemblance. Mais lorsque c'est Dieu qui agit, son Esprit exerce sur nous son influence et nous soumet à la transformation de sa clarté et de son amour; dès lors il y a plus que ressemblance, nous devenons fils de Dieu par grâce.
Et lorsque nous sentons en nous que notre activité et notre effort vont vers lui, et que, d'autre part, nous soutenons son action et son travail, c'est par l'effet de sa lumière, tandis que dans son esprit nous goûtons son amour. L'union nous rend un même esprit, un même amour, une même vie avec lui, mais nous demeurons toujours créatures car, bien que transformés dans sa lumière et ravis par son amour, nous reconnaissons bien et sentons que nous sommes autres que lui.
Aussi faut-il sans cesse tendre vers lui nos regards et nos efforts : c'est notre œuvre pour l'éternité. Car notre être créé, nous ne pouvons ni le perdre, ni tellement le dépasser que nous ne demeurions à jamais autres que Dieu. Le Fils de Dieu, en effet, a bien pu prendre notre nature et se faire homme lui-même, il ne nous a pas faits Dieu; beaucoup d'hommes vivent encore dans le péché et sont impies, et ils portent leur condamnation.
Mais le même Fils de Dieu a une âme, créée du néant, et aussi un corps formé du sang très pur de la Vierge Marie, âme et corps qui sont tellement siens et si bien unis, qu'il est tout à la fois le Fils de Dieu et le fils de Marie, Dieu et homme dans une seule personne. Et de même que l'âme et le corps ne font qu'un seul homme, de même le Fils de Dieu et Jésus le Fils de Marie ne sont qu'un même Christ vivant, Dieu et Seigneur du ciel et de la terre; car son âme sainte est informée par la Sagesse de Dieu. Elle n'est pas Dieu cependant, ni de la nature divine, car Dieu ne devient pas créature. Mais les deux natures demeurant distinctes sont unies en une seule personne divine: c'est Jésus-Christ notre cher Seigneur.
Il est seul avec Dieu au-dessus de toutes créatures, prince vivant et tout-puissant au ciel et sur la terre, et personne autre ne lui ressemble. Car son humanité est comblée de tous les dons de Dieu et possède la plénitude de toute sainteté; et tandis que tout ce que les autres saints ont reçu depuis le commencement du monde et peuvent encore recevoir à jamais est divisé entre eux, selon la volonté de Dieu, l'humanité de Notre-Seigneur a reçu à elle seule la plénitude indivisée de toutes les grâces, qui, de là , s'épanchent ensuite sur toutes les créatures qu'elles vont renouveler. Et il est seul la source de tout le bien que nous possédons ou pouvons obtenir de Dieu.
(1) Ce traité du Miroir du Salut éternel, qui porte aussi celui du Livre du Saint-Sacrement, fait partie du fonds des manuscrits ayant appartenu à la bibliothèque de Groenendaal et doit avoir été rédigé ou dicté par Ruysbroeck vers 1359. Dédié à une clarisse, peut-être cette Marguerite van Meerbeke à qui le solitaire avait déjà dédié le Livre des Sept clôtures, l’ouvrage se présente comme une instruction spirituelle à une âme pieuse sur le difficile chemin de la perfection. D’où une série de conseils et d’exhortations dans lesquelles figurent notamment l’importance de l’imitation de la vie du Christ - en s’abandonnant à sa volonté -, la pratique d’une vie simple et le travail de l’âme pour faire le vide en elle par l’exercice quotidienne et «pratique»des vertus. La notion de la vie contemplative y tient également une place centrale – ce que Ruysbroeck nomme «découvrir le royaume de Dieu en nous» - par la transformation opérante de l’Esprit-Saint. C’est «la vie anéantie dans l’Amour». Puis, au-delà de l’Amour surgit la notion de «fruition éternelle» et alors il ne s’agit plus seulement d’union mais d’unité avec Dieu : la distinction principielle entre Dieu et sa créature subsiste de toute éternité mais l’homme peut ainsi être réintégré dans son Unité primordiale qui est aussi le signe de son accession à une vie supérieure. Peut-être inspirée par Eckart, cette notion n’est pas sans rappeler l’idée de Déité chez le maître thuringien. Alors est atteint l’état le plus élevé auquel puisse prétendre toute créature avec la cessation de toute activité ou perception au profit d’un non-savoir délivrant qui se conçoit selon Ruysbroeck comme «une vie qui meurt et une mort qui donne la vie».
(2) Levende leven : littéralement une «vie vivante», selon la traduction des Bénédictins de l’abbaye de Saint-Paul de Wisques. Cette expression se rencontre déjà sous la plume de Guigue le Chartreux (†1137). Cf. MIGNE, Patrol, lat., CLXXXIV, 353, et dans le sermon n°17 de saint Bernard «Ibi vere vivitur, ubi vivida vita est et vitalis.»
(3) Ceci revient à dire que nous portons en nous l'image des trois personnes de la Trinité : l'image du Père dans notre être, l'image du Fils dans notre intelligence qui contemple, l'image du Saint-Esprit dans notre volonté qui fait retour vers Dieu en quête de l’Unité.
(4) Cf. Collationes Brugenses, 5952, p. 432 et suiv.
(5) L’union de l’homme à Dieu se réalise au niveau de l’essence comme à celui de l’activité divine. Au niveau du plan de l’essence, l’âme est l’image de Dieu, ou plutôt, elle a son image en Dieu, laquelle est alors sa cause exemplaire et finale ; et cette union est sans intermédiaire. C’est le thème de l’ «union essentielle» qui est central dans l’œuvre du mystique flamand.
(6) Jean., 1, 3-4.
(7) Gen., I, 26.
(8) Cf. Royaume des Amants, ch. XXV, Å’uvres de Ruysbroeck, t. II, p. 141.
(9) Cf. L'Ornement des Noces spirituelles, 1. II, ch. LI.
(10) Les propriétés de l'âme dont parle Ruysbroeck sont celles qu'il a énumérées au commencement du chapitre : l'état de vide, la nature simple et la pureté de l'esprit.

Le béguinage de Bruges. À l'instar de la vie à Groenendaal, sa discipline privilégie tout à la fois la vie contemplative, l’humilité et l’oubli de soi que la pratique d’activités concrètes.
Repères
1293 : Naissance dans le petit village brabançon de Ruysbroeck, entre Bruxelles et Halle, qui lui donnera son nom.
1304 : Enfant très précoce et brillant, il est confié dès ses onze ans à un oncle, chanoine de la collégiale Sainte-Gudule à Bruxelles. De ces années de formation intellectuelle et religieuse, Ruysbroeck va acquérir une profonde érudition théologique et patristique.
1327 : En octobre, il est signalé comme chapelain à Sainte-Gudule. De cette période date la partie la plus féconde de sa production littéraire avec six chef-d’œuvres dont L’ornement des noces spirituelles, qui magnifie et commente une citation de Mathieu (XV, 6) : «Voici l’Époux qui vient, allez à sa rencontre». C’est par cet ouvrage majeur que la doctrine du mystique flamand se répandra dans les pays rhénans puis en France où elle suscitera les commentaires, parfois critiques, de Gerson. Suivront notamment Le Royaume des Amants de Dieu, Le Livre des douze béguines, ou encore L’Anneau de la pierre brillante.
1343 : D’abord prieur pour le petit groupe de fidèles qui se réunissent autour de lui dans la maison de son oncle, Ruysbroeck quitte Bruxelles pour la forêt de Groenendaal, non loin de là , et son ermitage mis à sa disposition par le duc de Brabant, Jean III. La petite communauté qu’il forme autour de lui n’entend pas vivre en cloître. Sans règle ni supérieur, la vie à Groenendaal se veut toute intérieure, avec très peu d’observances, mais avec une large place laissée à l’expérience de la Vie commune. Ouverte aux laïcs, en réaction à la scolastique de son temps, sa discipline privilégie tout à la fois la vie contemplative, l’humilité et l’oubli de soi que la pratique d’activités concrètes telles que l’enseignement ou les travaux de la communauté. C’est cet exemple qui inspirera à Geert Grote en 1380 la création à Deventer de la première maison des Sœurs et Frères de la Vie commune – où vivra Thomas a Kempis de 1392 à 1399 – tout en jetant les bases de la Devotio Moderna. Ainsi, la production littéraire de cette période de retraite reflète essentiellement son activité de conseiller spirituel aussi attentif qu’infatigable. Très vite, on vient de loin entendre l’enseignement du maître qui reçoit tout aussi bien moniales que béguines ou simples pèlerins. À l’instar d’Eckart, le solitaire prêche et écrit en langue vulgaire, n’hésitant pas à sillonner les Flandres pour instruire ou consoler les communautés faisant appel à lui. Cette activité inlassable lui vaut le cognomen d’ «Admirable».
1350 : D’informelle, la communauté finit le 10 mars de cette même année par adopter la vie canoniale augustinienne en revêtant, des mains de l’évêque de Cambrai, la tunique blanche à chape noire.
1381 : Ruysbroeck s’éteint à Groenendaal en odeur de sainteté mais il faudra attendre 1908 pour qu’il soit béatifié par le pape Pie X. Il convient de noter que cette date est aussi celle donnée allégoriquement par la Fama Fraternitatis comme étant la date de naissance de Christian Rosenkreutz…

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