Dominique de Roux : Apocalypse now
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 4 juin 2007 à 14:33 - Livres - #86 - rss
Longtemps ignoré, voire méprisé par les milieux intellectuels qui lui reprochaient sa farouche indépendance d’esprit et la «petite prose d’apocalypse» d’un style aussi éblouissant qu’assassin, Dominique de Roux, trop tôt disparu (1935-1977), a fini par s’imposer depuis quelques années, au fil des rééditions, comme l’un des derniers grands écrivains du XXe siècle. Philippe Barthelet nous restitue avec son génie, dans son dernier livre, cette âme-foudre.

Protéger la «liberté intérieure»
«Aujourd'hui, tout va à la négation, au néant, affirmait-il dans L’Écriture de Charles de Gaulle (1967). Choisir, aux risques les plus grands, le parti de l'être contre le parti du rien, l’Esprit Vivant contre la Lettre morte, c’est choisir à la fois la plus grande liberté et le prix qu’il faut toujours lui payer, la Croix.» On le voit : lire Dominique de Roux pourrait bien être devenu d’une urgence fondatrice. Avec son Dominique de Roux, Philippe Barthelet ne dit pas autre chose que cette urgence ; mais — sans doute parce qu’il est du même bois — il donne aussi à voir à quelle hauteur d’âme respira, jusqu’au dernier souffle, celui qui écrivait dans Maison Jaune : «Seule une poignée humainement impénétrable protégera la liberté intérieure. J’appelle le petit nombre, toujours destiné à se renouveler.» C’est assez dire que «l’âcre de Roux», en dépit de trompeuses apparences, est fondamentalement un écrivain de l’espérance — dont chacun sait qu’elle ne se lève jamais “malgré tout” mais bien, comme l’écrivait Bernanos, «au-delà de tout» : dans l’invariable milieu où jaillit éternellement la source de tous les commencements…
J.-M.B.
(1) Philippe Barthelet, Dominique de Roux, Coll. Qui suis-je ? Éd. Pardès, 2007, 124 p., 12 € - Lire aussi : Dominique de Roux, Il faut partir. Correspondances inédites 1953-1977, Fayard, 2007, 407 p. 25 €).

Philippe Barthelet. Photo : Louis Monier.
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de Philippe Barthelet (Chapitre10). Les inter-titres sont de la rédaction de la Lettre de Symbole.
La suite à donner
Philippe Barthelet
«Mais nous sommes là précisément pour leur interdire de conclure»
«Le monde, visage de Dieu, est le contraire de l’abstraction.» (1) Voilà bien l’assertion la plus scandaleuse que l’on puisse reprocher à Dominique de Roux. Et les injonctions qui s’ensuivent : «Alors regardez, vous qui n’aimez point du tout voir. Regardez, vous avez des yeux...» Encore un peu, et il soutiendrait que nous avons un corps, et une âme, et même un esprit, cette faculté supérieure dont la raison n’est que l’intendante et dont on veut nous amputer depuis Descartes. Dominique de Roux a bien appris la langue des oiseaux. «L’alchimie du verbe», cinq ou six générations de professeurs nous ont fait répéter que Rimbaud était notre plus grand poète, c'est-à-dire notre métaphoriste en chef. L’idée même que l’on puisse prendre le verbe au sérieux leur semblerait la plus indécente des galéjades, si jamais une telle idée pouvait les effleurer, même en rêve. Mais ils ne rêvent pas, ou si peu... C’est ainsi que les vaches et les élèves sont bien gardés.
Il y a une force alchimique dans l'écriture de Dominique de Roux, celle que met en œuvre son intention d’écrire. Scribere, le premier mot écrit par le jeune saint Bernard abbé de Clairvaux : «Scribere me aliquid et devotio jubet», «la dévotion me commande d’écrire quelque chose...», l’incipit de sa première homélie sur la Vierge Mère, qu’admirait tant le P. Irénée, et l’on veut croire qu’il en aura parlé à son beau-petit-fils — fût-ce en rêve. Qu’est-ce qui commande à un écrivain d’écrire? C’est bien la seule question qui devrait intéresser la critique. Dominique de Roux écrit pour restituer l'univers à sa splendeur. «Alors nous comprendrons toute parole affirmant que l’héroïsme est un retour au soleil… » (2)
L’alchimie est une voie de réintégration, puisqu’elle ne distingue pas l’ouvrier de son œuvre, ou plutôt qu’elle fait de l’ouvrier, c’est-à-dire de son salut, l’enjeu même de son œuvre. Poussée à son terme, qui est philosophal, elle devient une voie héroïque, qui permet le retour au soleil, à l’or de l’origine. Dominique de Roux, qui parle de la «démarche essentiellement orphique de Gombrowicz», qui affirme que «toute grande littérature n’est possible que dans l’équivoque théosophique» (3), sait de science non livresque — sait, tout simplement — ce qu’il y a d’alchimie dans son écriture, et, jusque dans ses obscurités, on sent la force électrique qui la parcourt. L’image ne vient pas au hasard, pour un qui fait du court-circuit le moyen de son art poétique.

Dominique de Roux (1935-1977).
La voie du trait de feu
Remarque de poète métaphysicien, Henry Montaigu : «Immédiatement contient un art poétique. Prière de briser l’écorce» (4). Qu'est-ce donc que ce livre, Immédiatement, «itinéraire entre le double miracle de l’apparition des choses et de leur disparition», qui semble nous enjoindre d’écrire ainsi, à l’école du monde, de son «effroyable et splendide mystère» ? (5) Le monde, en ce début de 1972, était singulièrement absent de la pensée des écrivains, abrutis d’onanisme théorique. «Pensée», le mot est d’ailleurs inadéquat, l’idéologie en tenait lieu, et avantageusement, comme, dans la vie matérielle, le formica, le béton et le plastique. En surprenant l’agitation mentale, en interrompant sa logorrhée, Dominique de Roux rendait l'écriture à la réalité des choses, en même temps que le concept à la réalité de la pensée. «Une relation substantielle existe entre le concept et l’écriture. Mais l’écriture peut éventuellement être véhicule de ce mensonge qu’est la vérité rêvée aussi bien que de la vérité objective. Lien blanc, lien noir, analogue à ceux qui nous rattachent au néant comme à l’être. Comme la dernière nuit de Nerval, l’écriture de la vérité est écriture blanche et noire, écriture qui arrive au bord de ce que l’on sait presque, un acte manqué.» (6)
Jusqu’au dernier instant, la partie n’est jamais gagnée — ni jamais perdue d'avance. Henry Montaigu voit dans Immédiatement «une rupture, la prise de conscience et la mise à nu de la faille profonde qui sépare Dominique de Roux de ses contemporains — et le fait ainsi rentrer dans la littérature classique», ce qu’il appelle «la voie du trait de feu» : Joubert — dont la silhouette passe d’ailleurs dans le livre —, le Baudelaire de Mon cœur mis à nu, le Cocteau d’Opium, «ramenant à une mise en ordre qui tient compte, enfin, du désordre» — auxquels il ajoute le Drieu des Notes pour comprendre le siècle, que Gallimard n'a jamais rééditées : «les vraies généalogies échappent toujours au vraisemblable».
«Les fortes absurdités d’Immédiatement participent de la rigoureuse discipline du classicisme français, du vers alexandrin — et l’invraisemblable est porteur au-delà du vraisemblable d’une vérité toute simple.» (7) Vérité toute simple, sans pli, comme le veut l’étymologie latine, «pure et simple», ajouteraient les proverbes, plutôt qu’impure et compliquée. Jil Silberstein caractérise Dominique de Roux par ce «besoin de signifier» qui le «taraude», «sa rage de vérité, ses combats sans masque par-delà toute littérature» (8) qui lui ont fait sentir, par contraste, le parfum d’imposture que dégagent les proses sublimes de Malraux. L’écriture comme révélatrice de vérité...
«Pour moi Céline s’éloigne.» L’aveu date d’Immédiatement, 1972. Il vaut aussi pour Bernanos, pour de Gaulle sans doute. Dominique de Roux n'est pas le conservateur de ses opinions. Ses passions littéraires, une fois éprouvées il ne les renie pas, mais il est déjà passé à autre chose. Un mot de Jünger lui convient à merveille : exuviœ, soit les peaux que le serpent abandonne après la mue — les œuvres faites, publiées. Un de ses livres apparaît-il que lui est déjà passé à autre chose, et chacun de ses livres, chacune des rencontres qui les a motivées ne valent à ses yeux, immédiatement, que pour ce qu’ils ont de vertu explosive et percutante.
«Le véhicule mis au point par Dominique de Roux ne peut être un produit sans suite, observe Montaigu, car sa principale vertu est d'indiquer aux pires copieurs de la littérature, que tout autre est le point de départ et que c’est le fond qui crée la forme.» Il ne craint pas d'ajouter que «c’est, à tout prendre, de l’ésotérisme : le retour à la parole originelle, une fois dépassées et brisées les structures de la langue post-cartésienne». (9)
Le poète de vingt-cinq ans qui écrivait au P. Irénée «Je suis fou de poésie» (10), en soulignant les mots avec une candeur émouvante, notera dans Immédiatement que «ce sont encore les chemins tragiques de la poésie qui nous ramèneront au centre...» Il répudie tout ce qui divise, la vocation ultime de l’écriture étant de rassembler ce qui est épars, réunir le corps morcelé d’Osiris : «Ni littérature ni langage en tant que séparation de l'être. Chaque mot devant nous faire souvenir de la nostalgie des dieux par rapport aux hommes, des dieux à qui il n’est pas donné d’avoir à choisir entre l’être et le néant.» (11)
Martyre de l’écrivain, au double sens de l’étymologie — «témoin» — et de la langue commune — «victime» —, si l’écrivain est celui qui choisit pour les autres, qui pour eux et par l’écriture court ce risque : «Ceux-là seulement qui écriront sans redouter de le faire terriblement sauront s’ils meurent dans leur écriture, ou s'ils commencent à écrire leur vie nouvelle, s’ils ont franchi le ruisseau nommé Néant !». (12)

"En surprenant l’agitation mentale, en interrompant sa logorrhée, Dominique de Roux rendait l'écriture à la réalité des choses, en même temps que le concept à la réalité de la pensée."
Cor adamantinum
La leçon poétique de Dominique de Roux, Henry Montaigu la résume à l’impératif : «Il faut écrire pour le jugement dernier.» Renversement de perspective : «Depuis les pré-socratiques la littérature était un but, il faut qu’elle redevienne chemin. Écrire c’est aussi ne plus s’avouer en dehors de la société mais s’y mettre. Nous avons cette chance qu’il nous soit demandé l’impossible.» (13)
Le monde qu’il s'agit pour l’écrivain d’«unifier», de «vaincre intérieurement», de «régénérer» (14), est aujourd’hui un monde dévasté. Henry Montaigu expliquait la conspiration du silence et de la calomnie qui environnait Dominique de Roux (calomnier l’homme pour mieux empêcher la lecture de l’œuvre) par ce refus de l’évidence que, lui, a signifié par ses livres : celle que «la littérature française ne produit plus que des épluchures d’avortons et qu’il ne reste plus à l’étalage que les produits morts-nés de la plus grande misère spirituelle qui se soit jamais abattue sur ce pays» (15). Depuis 1972, on est ainsi passé des «écrivains pour mulots» aux écrivains pour cafards, même aux écrivains pour mouches à viande. Cela s'appelle paraît-il de l’autofiction, et consiste à «donner la parole aux esprits». Les meilleurs et les plus tendres s’y tuent, à la lettre, mais la galerie en redemande. Les éditeurs et les critiques, eux, ne se tuent jamais. Ce que signifie Dominique de Roux à toutes les mains à plume, c'est la fin de la mythologie de «l’illustre écrivain», homme à tout faire et à tout penser, conscience du monde et cervelle de ses princes, âme du peuple et voix de Dieu, tourneur de tables et dompteur de diables, Voltaire, Rousseau, Michelet, Hugo, Zola, Malraux, Sartre...
«Les monstres désormais seront sans génie — et les génies s’il en demeure auront d'autres choses à faire que de se parer des écailles du dragon pour éblouir la galerie. Dominique de Roux a écrit le mot fin sur ce miroir aux illusions avec le dur diamant d’une plume qui dépasse les désenchantements et les désespoirs des générations précédentes.» (16)
«Le dur diamant...» : en quoi Dominique de Roux aura été fidèle à sa devise, Cor adamantinum. Que demander de plus à un gentilhomme? Il a fait passer le mot. «Toute vraie chasse est mystique ; Elle glisse, selon l’Art de Chasser avec les Oiseaux, dans l'air du rêve. Vers quoi, hélas ? Vers le désespoir ! Toute chasse serait-elle vaine ? Non, même si rien n’est plus rien, et que pas un seul mot ne soit resté soumis aux attractions de l’être, fidèle à l’ancienne chaleur du feu central de la terre, nous resterons quelques-uns, en cet obscur occident du monde, à penser que, dans l’avènement même de la perdition, persiste une ombre de vestige où se livrera au moins le risque du nouveau, précisément le Dernier Mot. Pour que le commencement vienne, arriver jusqu’au Dernier Mot. Nous y sommes, tout recommence.» (17)
PH.B.
(1) La Jeune Fille au ballon rouge. (2) Maison jaune. (3) Immédiatement. (4) Henry Montaigu, «Jeux de miroirs avec Immédiatement», La Place Royale N° 18, loc. cit. (5) Au P. Irénée (27 octobre 1962), Il faut partir. (6) Maison jaune. (7) Henry Montaigu, ibid. (8) Jil Silberstein, Loc. cit. (9) Henry Montaigu, ibid. (10) Au P. Irénée (23 novembre 1960), ll faut partir, op. cit. (11) Immédiatement. (12) Gombrowicz. (13) Immédiatement. (14) L’Ouverture de la chasse, «Mes littératures». (15) Henry Montaigu, loc. cit. (16) lbid. (17) Maison jaune.

Bibliographie
Romans :
- Mademoiselle Anicet, Julliard, 1960 ; réed. Le Rocher, 1998.
- L'Harmonika-Zug, La Table Ronde, 1963 ; réed. Folio-Gallimard, 1983.
- Maison jaune, Bourgois, 1969, 1989 ; réed. Bourgeois, 2007.
- Le Cinquième empire, Belfond, 1977 ; réed. "Motifs", 2007.
- La Jeune fille au ballon rouge, Bourgois, 1978 ; réed. Le Rocher, 2001.
- Le Livre nègre, Le Rocher, 1997.
Poésie :
- Le Gravier des vies perdues, Lettera Amorosa, 1974 ; réed. Le Temps qu'il fait, 1985.
Essais
- La Mort de L.-F. Céline, Bourgois, 1966, réed. la Table Ronde, 1994.
- L'Écriture de Charles de Gaulle, Editions universitaires, 1967 ; réed. Le Rocher, 1994.
- L'Ouverture de la chasse, L'Âge d'homme, 1968 ; réed. Le Rocher, 2005.
- Entretien avec Witold Gombrowicz, Belfond 1968 ; rééd. (Testament), Gallimard-Folio, 1996.
- Contre Servan-Schreiber, Balland, 1970.
- Gombrowicz, 10/18, 1971 ; réed. Bourgois, 1996.
- Immédiatement, Bourgois, 1972 ; réed. La Table ronde, 1995.
- Ne traversez pas le Zambèze, La Proue, 1973.
- La France de Jean Yanne, Calmann-Lévy, 1974.
- Lettres à Georges Londeix, 1958-1975, Le Rocher, 1997.
- Gamal Abdel Nasser, L'Âge d'homme, 2002.
- Il faut partir : Correspondances inédites (1953-1977), Fayard, 2007.
Études sur D. de Roux :
- Présence de Dominique de Roux, L'Âge d'homme, 1986.
- Dominique de Roux, L'Âge d'homme, 1997, coll. Dossiers H.
- Dominique de Roux et Ezra Pound, Cahier Dominique de Roux, au Signe de la Licorne, 2007.
- Jean-Luc Barré, Dominique de Roux. Le provocateur, Fayard, 2005.
- Rémi Soulié, Les Châteaux de glace de Dominique de Roux, Les provinciales-L’Âge d’homme, 1999.
- La Société des lecteurs de Dominique de Roux a publié, sous la direction de Pascal Sigoda, quatre cahiers aux éditions Au Signe de la Licorne, Clermont-Ferrand : Exil (H) (1996), De Roux/Céline (1997), Politique de Dominique de Roux (1998), L'Herne avant les Cahiers (2002).

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