Le chevalier du Roi
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 10 juillet 2007 à 15:37 - Livres - #94 - rss
Dans le Prince d’Aquitaine, Henry Montaigu écrit que selon la perspective gnostique, qui seule doit nous importer ès choses littéraires, «Zévaco, finalement c’est plus sérieux que Proust». Il le soutenait à propos de Pardaillan ; le Capitan est de la même veine, et lui aussi est «plus sérieux» que beaucoup de supposées grandes œuvres offertes à l’admiration des lecteurs. La même veine, celle des romans de la Table Ronde, et l’on s’émerveillera de retrouver ce monde intact sous la plume d’un journaliste anarchiste, candidat socialiste aux élections, ami de Séverine, de Louise Michel et de Jaurès.

Un héros
Il vient d’un autre temps, à pic du nôtre, que nous appelons «mythologique» pour mieux, peut-être, en interdire l’accès. Quand au début du roman, sur la route de Meudon il déjoue l’enlèvement de Giselle d’Angoulême par Concini et sa bande, c’est un centaure qui surgit : «À ce moment, quelque chose d’impétueux, d’irrésistible, quelque chose de semblable à un boulet sortit, jaillit de la forêt dans un grand bruit de branches fracassées (…) Giselle, palpitante, eut la soudaine, rapide et prestigieuse vision d’un cavalier qui lui apparaissait dans une gloire, un flamboiement de beauté furieuse (…) Il fût mort, là , dans cette minute, sans s’apercevoir qu’on le tuait. Les blessures, il ne les sentait pas. Le sang, il ne le sentait pas. Il vivait un rêve fantastique et terrible». Capestang ne fait qu’un avec son cheval Fend-l’Air : «Et ce fut alors une de ces rapides visions comme en engendre la fièvre. Fend-l’Air, le gigantesque Fend-l’Air, l’apocalyptique Fend-l’Air, comme pris de vertige et de délire, tenait toute la route en ses bondissements prodigieux ; il était ici, il était là : il détachait de formidables ruades ; il pointait, plongeait, se dressant tout debout, voltait, virevoltait, face en avant, face en arrière, écumant, hennissant, se secouant, s’ébrouant… non, non ! pas moyen de passer… (…) et toute cette scène frénétique était dominée par la voix plus frénétique de Capestang : «On ne passe pas !» On retrouve le Titan qui se bat à un contre cinquante, toujours contre les hommes de main de Concini, à l’auberge du Grand Henri, en assommant ses adversaires avec l’enseigne de l’auberge, soit le portrait d’Henri IV ; on le retrouve enfin dans les ruines du «château enchanté» de Meudon, qu’il fait sauter en délivrant sa fiancée Giselle, assiégée une fois de plus par Concini et ses spadassins.
Voilà bien un héros, au sens précis que le mot a pour les Grecs et les Latins ; Hercule en est le modèle, un homme qui excède la mesure humaine et qui, par là même, est la propre figure de l’homme. Rétablir les droits du pouvoir légitime, quand il est bafoué ou méconnu ; ramener à l’obéissance ses serviteurs naturels, tenté par sa faiblesse et incités aux pires aventures ; faire reculer l’enfer et ses monstres, et Dieu sait qu’avec Concini et son démon femelle, la Galigaï, «deux âmes bourrées de haine jusqu’à la gueule», et ses innombrables obligés, Capestang a de quoi combattre ; enfin, et tout en sauvant les droits de l’amour et de l’amitié – la chronique galante et heureuse de Cinq-Mars et de Marion Delorme ensoleille l’histoire, malgré l’ombre naissante de Richelieu qui attend son heure – une dernière tâche attend le héros, la plus redoutable sans doute, et qu’il mène à bien en détruisant le château de Meudon : celle de rompre les funestes enchantements du passé.
Rompre le charme
Ce «château enchanté» «avait un aspect seigneurial. C’était une façon de castel construit dans ce goût charmant de la Renaissance. Le parc qui l’entourait était immense. Mais la maison semblait à demi ruinée, rongée par le temps ; mais le parc était touffu comme la chevelure inculte de quelque Polyphème». Capestang le découvre par hasard, comme un château de féerie, le soir où épuisé, affamé, ruiné, en lambeaux, il y trouve table mise ainsi qu’un vêtement neuf et la bourse qui lui manque. Mais la fée qui l’habite est prisonnière du plus terrible des sortilèges : c’est une folle. Violetta, la mère gitane de Giselle a perdu la raison le jour où Concini a tenté d’abuser d’elle. Son mari, le duc d’Angoulême, est le propre fils de Charles IX et de Marie Touchet ; pour elle, la vie s’est arrêtée avec le règne d’Henri III : «Comme c’est loin, ce temps d’héroïsme, d’éclatante jeunesse et d’amour radieux…» Pour le duc, bâtard de Valois, l’histoire s’est arrêtée aussi avec l’avènement du roi Bourbon : ce qu’il refuse, s’inventant des droits au trône pour nier un présent qui le nie. La légende dorée d’un temps révolu devient ainsi prétexte à la révolte. Le Capitan détruira le château, et amènera le duc à résipiscence, en le délivrant de la Bastille de la façon la plus audacieuse et la plus farce. Quant à la duchesse, elle recouvrera la raison au moment précis où le nain sorcier, qu’elle avait recueilli et qui l’avait trahie en la livrant à Concini, meurt assassiné par l’émissaire de la Galigaï qu’il a su réduire à l’impuissance : il lui aura été permis de se racheter en sauvant Giselle et Capestang au prix de sa propre vie, dont il fait le don avec joie. Ce démon transfiguré par l’amour à travers la mort offre une saisissante démonstration du dogme de la réversibilité des mérites, expression du mystère de l’entrelacement infini des destinées.
Un autre trait encore dépeint le héros antique : la gaieté. C’est la façon qu’il a de forcer les grilles du Louvre en barbouillant les Suisses avec les pots de badigeon qu’il trouve sur un échafaudage. Il déjoue in extremis l’empoisonnement du roi et s’évanouit d’épuisement. «Alors, ce fut une autre rumeur qui éclata dans la chambre royale. Un éclat de rire fusa, monta, gronda, un homérique éclat de rire qui fit trembler les vitraux et ce fut ce rire immense qui réveilla Capestang». La leçon de cette histoire, c’est-à -dire l’exemple, l’incitation, le germe qu’elle contient pour tout lecteur de bonne foi, c’est évidemment le Roi qui la tire, Louis XIII, Concini abattu en duel par Capestang, désormais assuré de son trône : «… L’homme qui vient de prouver au monde que LA BRAVOURE, LA FORCE D’ÂME et LA NOBLESSE DE CŒUR sont encore les armes les plus terribles qui aient été mises au service de l’humanité». Les majuscules sont de Zévaco.
PH.B.
Michel Zévaco. Le Capitan, Alterédit, 671 pages, 9,90 euros.

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