Dire que le traité de Shitao est « tardif » - il n’a été écrit qu’au XVIIIe siècle – ne serait que sacrifier bien inutilement à notre superstition de la chronologie ; que si la rédaction est «tardive», l’enseignement du traité est intemporel. Peindre, c’est en quelque façon ramener le monde à la Suprême Simplicité qui le précède. «La peinture exprime la grande règle des métamorphoses du monde, la beauté essentielle des monts et des fleuves dans leur forme et dans leur élan, l’activité perpétuelle du Créateur, l’influx du souffle Yin et Yang ; par le truchement du pinceau et de l’encre, elle saisit toutes les créatures de l’Univers, et chante en moi son allégresse». Le peintre doit se faire l’ami du Créateur, et par là son fidèle interprète. Si l’on nous permet cet emprunt à la philosophie classique, son art vise la natura naturans, non la natura naturata ; ce n’est pas la nature en tant que spectacle des choses créées qui lui importe, mais le mouvement même de sa création. «Aussi le plus important pour l’homme est de savoir vénérer» : «Il faut d’abord que la pensée étreigne l’Un». Ce que le traducteur rend ici par «réception» lui permet d’écrire : «Avant de peindre, la discipline du peintre est d’abord celle d’un voyant». Dès lors tout s’enchaîne : «La peinture résulte de la réception de l’encre ; l’encre, de la réception du pinceau, le pinceau, de la réception de la main ; la main, de la réception de l’esprit ; tout comme dans le processus qui fait que le Ciel engendre ce que la Terre ensuite accomplit, ainsi tout est fruit d’une réception».

«Je détiens l’Unique Trait de Pinceau, est c’est pourquoi je puis embrasser la forme et l’esprit du paysage». Tel est l’axiome de cette esthétique, et «l’Unique trait de Pinceau» est aussi le premier : «… le premier coup de pinceau attaque le papier et tous les autres le suivent d’eux-mêmes», puisque «du moment que l’on a saisi l’unique principe, la multitude des principes particuliers se déduira d’elle-même». «Le fondement de la règle de l’Unique Trait de Pinceau réside dans l’absence de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles». Quand Citrouille-Amère écrit que «l’origine de la peinture est céleste, et son achèvement est humain» , il rappelle en termes spécifiques ce principe général de toute métaphysique, que «le Ciel donne à l’homme dans la mesure où l’homme est capable de recevoir». C’est pourquoi le plus grand peintre sera par nécessité «l’homme parfait», celui qui a réussi à se dépouiller de la «vulgarité» et de la «sottise», et qui est devenu le pur miroir de l’intention du Créateur : «Sur la surface limitée d’une peinture, il ordonne le Ciel et la Terre, les monts, les fleuves et l’infinité des créatures, et tout cela d’un cœur détaché et comme dans le néant». La peinture est tout d’abord une discipline de ce détachement du cœur, qui s’exerce au moyen du pinceau et de l’encre ; en inverser la perspective est aller à la «poussière» et se condamner à «sa propre destruction» : «Si l’homme néglige le principe de la peinture pour s’attacher immédiatement à créer, alors le Ciel n’est plus en lui ; il aura beau calligraphier et peindre, son œuvre ne tiendra pas». Au lieu que, «quand le poignet est animé par l’esprit, fleuves et montagnes livrent leur âme !» C’est alors que le peintre éprouve que son art «qualifie les formes de tous les êtres de l’Univers» : «Si les monts, les fleuves et l’infinité des créatures peuvent révéler leurs âme à l’homme, c’est parce que l’homme détient le pouvoir de formation et de vie…» C’est parce que la peinture vise l’Un à travers la multiplicité des formes que Citrouille-Amère peut énoncer cette règle d’apparence paradoxale : «La peinture constitue le sens même du poème, tandis que le poème est l’illumination qui gît au cœur de la peinture». Ce que son traducteur formule autrement, en rappelant que l’art du peindre est d’«écrire l’idée des choses», non de décrire leurs apparences. Ce qui d’ailleurs pourrait bien être la seule façon de «sauver les apparences», précisément, selon le commandement platonicien dont M. Pierre Ryckmans trouvera peut-être la citation point trop inopportune…

PH.B.



Les propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, (Shitao), traduits et commentés par Pierre Ryckmans, Plon, 249 pages, 25 euros.