L'art éternel de peindre
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 10 juillet 2007 à 15:38 - Livres - #95 - rss
Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, est cet homme qui encourut les foudres de notre bien-pensance politique pour avoir dit, quand l’Occident, de Malraux à l’extrême gauche de papier, béait d’admiration devant Mao, ce qu’il en était au juste d’un régime d’oppression et de ruine, l’un des pires que la terre ait portés. C’est qu’il en parlait en connaisseur, et que sa connaissance était de première main. La première édition traduite en français et commentée de Shitao, les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, date de 1970 ; Pierre Ryckmans (ou Simon Leys) y démontrait de la meilleure façon possible que la Chine était pour lui autre chose qu’un slogan ou une image exotique des dérèglements modernes de l’esprit.

«Je détiens l’Unique Trait de Pinceau, est c’est pourquoi je puis embrasser la forme et l’esprit du paysage». Tel est l’axiome de cette esthétique, et «l’Unique trait de Pinceau» est aussi le premier : «… le premier coup de pinceau attaque le papier et tous les autres le suivent d’eux-mêmes», puisque «du moment que l’on a saisi l’unique principe, la multitude des principes particuliers se déduira d’elle-même». «Le fondement de la règle de l’Unique Trait de Pinceau réside dans l’absence de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles». Quand Citrouille-Amère écrit que «l’origine de la peinture est céleste, et son achèvement est humain» , il rappelle en termes spécifiques ce principe général de toute métaphysique, que «le Ciel donne à l’homme dans la mesure où l’homme est capable de recevoir». C’est pourquoi le plus grand peintre sera par nécessité «l’homme parfait», celui qui a réussi à se dépouiller de la «vulgarité» et de la «sottise», et qui est devenu le pur miroir de l’intention du Créateur : «Sur la surface limitée d’une peinture, il ordonne le Ciel et la Terre, les monts, les fleuves et l’infinité des créatures, et tout cela d’un cœur détaché et comme dans le néant». La peinture est tout d’abord une discipline de ce détachement du cœur, qui s’exerce au moyen du pinceau et de l’encre ; en inverser la perspective est aller à la «poussière» et se condamner à «sa propre destruction» : «Si l’homme néglige le principe de la peinture pour s’attacher immédiatement à créer, alors le Ciel n’est plus en lui ; il aura beau calligraphier et peindre, son œuvre ne tiendra pas». Au lieu que, «quand le poignet est animé par l’esprit, fleuves et montagnes livrent leur âme !» C’est alors que le peintre éprouve que son art «qualifie les formes de tous les êtres de l’Univers» : «Si les monts, les fleuves et l’infinité des créatures peuvent révéler leurs âme à l’homme, c’est parce que l’homme détient le pouvoir de formation et de vie…» C’est parce que la peinture vise l’Un à travers la multiplicité des formes que Citrouille-Amère peut énoncer cette règle d’apparence paradoxale : «La peinture constitue le sens même du poème, tandis que le poème est l’illumination qui gît au cœur de la peinture». Ce que son traducteur formule autrement, en rappelant que l’art du peindre est d’«écrire l’idée des choses», non de décrire leurs apparences. Ce qui d’ailleurs pourrait bien être la seule façon de «sauver les apparences», précisément, selon le commandement platonicien dont M. Pierre Ryckmans trouvera peut-être la citation point trop inopportune…
PH.B.
Les propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, (Shitao), traduits et commentés par Pierre Ryckmans, Plon, 249 pages, 25 euros.

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