Avec sa lucidité prophétique, l’auteur de Fusées, — titre déjà prophétique en soi —, a décrit ce que serait le chaos de notre temps. Il est curieux de constater que celui-ci étant marqué par la fragmentation et la discontinuité, les visions qu’en a laissées Baudelaire sont elles-mêmes fragmentaires et discontinues.

***



Le jeune homme languit sur sa couche. Réduit à imaginer la fiancée dont il ne sait rien encore : son nom, ses yeux, ses cheveux et leur couleur, sa taille, son caractère, son nom, son signe astrologique. A peine surgit-elle : il la reconnaît, alors même qu’elle ne répond à aucun des traits qu’il lui avait prêtés. Le coup de foudre balaie d’un revers de lumière toutes les sinuosités d’une rêverie infondée. Sous le trait de l’évidence, toutes les fabulations s’effondrent comme châteaux de pétales.

***



Allongé sur le lit, je vois notre jardin, planté entre mon visage et les meubles, en face du lit. A la chaise s'agrippe une vigne vierge ; des mésanges prennent leur essor de la serrure de l’armoire. En fermant les paupières se précise la vision, puis la réalité seule réapparaît, où s’est évanoui le jardin. Puis, sur l’armoire et le jardin viennent se superposer des visages, dont celui de ma mère. Vrilles de la vigne dans ses cheveux ; feuilles de platane sur ses épaules. Autour de la serrure, le bois sculpté forme un visage qui s’impose au précédent. Les lèvres plus épaisses dépassent et frangent celles de l’autre. Les oiseaux du jardin gazouillent dans les yeux de ma mère.

***



Avant de se former, les larmes sourdent comme une infime sueur, une rosée sur toute la rotondité de l’œil. On pense à La Quintinie, jardinier de Louis XIV à Versailles, écrivant : «Quand on coupe la pèche avec le couteau, on voit tout le long de la taille du couteau comme une infinité de petites sources».

***



Il y avait dans la chambre un petit objet de fer. Une nuit, en rêve, je le jetai dans l’eau. Au réveil, je remarquai qu’il était rouillé.

***



“Idiosyncrasie”. Reçu comme une injure parce qu’on ne retient toujours que la moitié de ce qu’on entend.

***



Il y a dans l’œuvre des grands créateurs une œuvre qui ne ressemble en rien au reste de cette œuvre, comme si leur esprit s’exerçait alors à réaliser son propre contraire. On pourrait citer dans Shakespeare, Le Songe d’une Nuit d’été, dans Racine, Les Plaideurs, dans Zola, Le Rêve, dans Hugo, Mille francs de récompense ; comme il y a dans Offenbach, Les Contes d'Hoffmann.

***



A la suite de résorptions successives, il ne reste plus du cadavre, dit-on, qu’un os minuscule appelé luz chez les Hébreux, qui contient le germe de la résurrection. De même, de toute l’œuvre d’un auteur, des pans entiers s’effondrent, dont il ne reste rien. La mode, le goût, l’esthétique qui lui succèdent se font les complices de l’oubli. Il ne restera peut-être de tout Corneille qu’un seul vers : «Cette obscure clarté qui tombe des étoiles» ; qu'un seul vers de tout Hugo : «Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèles». Avoir tant travaillé pour en arriver là !... La tentative d’un Mallarmé consiste au contraire à faire que tout subsiste du cadavre, que le cadavre tout entier soit luz.

***




"En fermant les paupières se précise la vision, puis la réalité seule réapparaît, où s’est évanoui le jardin."


Des millions d’hommes sont asservis aux pires conditions, et auront vécu leur vie sans avoir même jamais pu soupçonner l’existence du chant grégorien, l’art des icônes, les danses sacrées ; sans avoir jamais entendu parler de la doctrine des cycles cosmiques, des apophtegmes du Désert ou de la prière hésychaste ; rien su du symbolisme des Écritures, des méthodes yoguiques d’investigation, de l'ésotérisme soufi, du zen, du taoïsme ; rien su du sens de leur vie, de la signification de ce monde et de la transcendance divine. Les plus chanceux d’entre eux auront, leur vie durant, desséché leur esprit au feu glacé de soi-disant systèmes philosophiques, qui les auront démolis, désaxés, sans soupçonner jamais que la vérité est là, au fond d’eux-mêmes, à portée de prière, et qu’il leur suffirait d'un peu de silence intérieur pour en percevoir l’interpellation permanente.

***



Le S est l’hiéroglyphe du Serpent, lequel correspond à la multiplicité.
En français, cette lettre sert précisément à marquer le pluriel.

***



Le cercueil de la Sirène.
On l’ouvrit. Rien n’en restait que les cordes vocales.

***



L’Adagio d’Albinoni, pour violon et orgue ; d’une insondable profondeur, toute mûrie par l’épreuve, brisée, purifiée, sanctifiée, élevant vers un Dieu caché, toujours inaccessible, un hymne d’apaisement, ruisselant de gratitude.

***



Reprends l’étude du sanskrit. Le sanskrit suffit à mon contentement avec ses quarante-sept lettres et ses deux cent douze ligatures. Les formes de ces signes sont, dit-on, des aspects de la divinité en train de songer les mondes, ou plutôt de les danser. Je les contemple, amusé, chacune sous son petit auvent semblable à une visière pour se protéger des rayons trop puissants du soleil de l’Absolu, et se contorsionnant, comme une chauve-souris qui pratiquerait le hatha-yoga en s'accrochant par une griffe au rebord d’un toit. Sourires d’encre sur la page. Méandres rêvassants. Éclairs en vrilles...

***



Je me promenais hier à la Croix de Mouguère, un mamelon dominant Bayonne. Ici, le Maréchal Soult tint tête aux troupes de Wellington ; ici, se déroula la bataille de Saint Pierre d’Irube. J’entends soudain l’écho d’une mine, dans le lointain. Me voilà transporté dans l’instant au jour du combat. Ce son puissant me catapulte dans le passé ; je m’envole d’une colline à destination d’une année ; et de ce curieux voyage, le point de départ est un lieu géographique, le terme, un moment historique. Comme par un coup de canon magique, cette plaine devint une après-midi de 1813.

***




"Le phare fait de l’œil à la nuit qui s’effare."


Une cascade, entre deux arbres, comme un œil entre ses paupières. Un arc-en-ciel danse sur la roche ; ses reflets claquent contre les feuillages. Et dans le délire des gouttelettes, froissée, brisée, mystique à plaisir, l’eau s'écroule perpétuellement sur soi, au pied d’une croix en fer plantée là-haut dans le rocher, dont se devine l’incliné.

***



Le regard humain est ce livre qui contient tous les livres, qui en dit tellement plus, et dont on lit les deux pages à la fois.

***



Pour le chrétien, ce monde-ci est une «vallée de larmes» ; d’où : «Mon Royaume n’est pas de ce monde».
Pour le bouddhiste, ce monde-ci est une vallée de larmes («Tout est souffrance»), dont faire une vallée de perles ; d'où : «Le Samsâra est le Nirvâna».

***



Le moment de la mort est unique en ce sens qu’il est le seul où l’on soit confronté à l’Unique.
Les jurons me font l’effet de blasphèmes affligés de nanisme.

***




"Le regard humain est ce livre qui contient tous les livres, qui en dit tellement plus, et dont on lit les deux pages à la fois."


Chaque année, chacun de nous vit un jour qui est par anticipation celui de sa mort. Il ignore lequel. C’est pourquoi il peut être bon de considérer chaque jour comme le jour anniversaire de sa future mort.

***



Ô toi qui vas moins vite que l’Esprit, Lumière !

***



Pour l’abondance du e, le français a quelque chose d’aquatique ; il ressemble à la langue des poissons, à la mer hyaline de l’Apocalypse. Par le jeu incessant des voyelles, — arcs-en-ciel du langage —, l’italien offre à l’oreille une fête scintillante comme la mer ensoleillée qui baigne Capri. Par la prononciation rocailleuse des consonnes, — squelettes du verbe —, l’arabe évoque la sécheresse gutturale du désert. Par le fréquent retour de la nasale m, le sanskrit reproduit l’univers vibratoire des origines, se prolongeant dans tout ce qui est maternité bovine.

***



En relisant Montaigne. Ou plutôt en le découvrant.
Essais, III, 13. Les sephiroth Hesed et Dîn. L’âme jouit «des fonctions molles et flatteuses pour lesquelles il lui plaît (à Dieu) compenser de sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat à son tour». Les origines juives de Michel Eyquem ?
Essais, III, 10 : Dans le bonheur même, se dire qu’il n’est pas constant ; savoir en jeûner. Non perdre son âme dans le plaisir, mais se trouver. «La volupté même est douloureuse en sa profondeur». C'est pur taoïsme.

***



On qualifie les mystiques de névrosés. Il n’y a jamais eu aussi peu de croyants qu’aujourd'hui, et jamais autant de névrosés.

***



Une hirondelle qui n’a pas eu le courage de partir avec ses compagnes s’est réfugiée contre une fenêtre de ma classe. Or, cette quatrième traduisait un petit texte latin, Olim hirundini beata vita in agris fuit. «Autrefois, l’hirondelle avait une vie heureuse aux champ »... Se sentant concernée, celle-là resta toute l’heure à nous écouter.
L’an dernier déjà, remarqué cette coïncidence. L’explication en classe du Bourgeois gentilhomme, II, 4, où le maître de philosophie apprend à M. Jourdain de prononcer DA, DA. - De retour ici, je reprends la Brihadâranyaka-upanishad, V, 2, où je lis : «La voix divine résonne sans cesse répétant Da ! Da ! Da !...».


"Les icônes sont en quelque sorte des portraits d’archétypes. Elles ne sont pas représentation du monde des reflets, de l’apparence ; elles sont bien plutôt elles-mêmes des reflets de la transparence."


***



Les chambres de l’hôtel reflétées dans le lac : les poissons s’abritent dans les tables de nuit...

***



Les icônes sont en quelque sorte des portraits d’archétypes. Elles ne sont pas représentation du monde des reflets, de l’apparence ; elles sont bien plutôt elles-mêmes des reflets de la transparence.

***



L'“allégresse” de l’Orient ; le «sens du tragique» de l’Occident. C’est qu’en Orient, l’individu ne s’oppose pas à l’Universel mais en fait partie intégrante, en est une dimension interne. Pas de malédiction, pas de dolorisme sanglant, pas de tragédie grecque, pas de dramaturgie musicale, pas de littérature égotique, pas de dieu méchant, jaloux ou absent. Sans doute y a-t-il destruction de l’individuel (Shiva s’en charge) ; mais ce qui est vraiment réel ne peut être détruit ; la destruction ne peut être qu’une transformation ; l’essence qui se cache derrière l’ego est indestructible. Le dieu destructeur ne conduit pas au néant, il ramène à l’Absolu, au véritable Moi que je suis. Retour à l’Unité. Ce que la destruction détruit, c’est l’illusion, l’ignorance, le limité.

***



Ce sens du tragique vient en Occident du judéo-christianisme : la solitude du Christ à Gethsémani, sa déréliction sur la croix, les tiraillements théologiques entre Foi et Raison, chair et Esprit, Nature et Grâce... Et dans les temps modernes, ceux de la mort de Dieu, le tragique de la mort de l’homme : l’homme réduit à l'état d’animal sociologique, d’entité économique ; le temps de l’Histoire divinisée, de l’homme collectivisé, dilué dans la massification totalitaire au lieu d'être fondu dans la totalité transcendante. Un homme possédé par l’avoir au lieu d’être libéré par l’être ; créateur du vide existentiel, caricature de la Vacuité métaphysique ; d’où l’Enfer de l’absurde, de l’horreur, de la terreur pour un homme pulvérisé dans un monde aseptisé.

***



La cellule sous le toit.
De là-haut, je vois l’éventail de tous les verts. Délire immobile des branches, senteurs, oiseaux lâchés de la main créatrice comme des étincelles de plumes. Telle est la paix et telle la bénédiction qui descend que l’on n'a rien d’autre à faire qu’à remercier. Les deux noyers, dont maintenant se rejoignent les branches, se transportent par effraction dans la chambrette, à moins qu’ils l’attirent à eux de tous leurs oiseaux. Plus loin, la prairie à foins dévale la colline, avec ses traînées de fleurs, ses pommiers ralentis de gui, ses cerisiers sauvages et ses avoines brillant dans l’humide tiédeur. Le silence n’est semé que de quelques archipels sonores : le chant fiorituré du merle, l’enrouement laborieux d'un coq, la danse, un instant affolée, d’une sonnaille.

***



«Joug» et «yoga» sont le même mot, à ceci près que le premier réduit à servitude, le second mène à libération.

***




"En Orient, l’individu ne s’oppose pas à l’Universel mais en fait partie intégrante, en est une dimension interne."


Interpellant les hommes Dieu pourrait leur dire : «Me voici ! Mais vous pouvez le constater, je ne suis en rien tel que vous m'imaginiez». Chacun à sa manière, Râmakrishna et Berdiaev ont dit la même chose. Dieu est tout autre que ce que les hommes imaginent à son sujet, au point qu’ils ne le reconnaîtraient pas, si Dieu se manifestait à eux. Innombrables sont les rêveries qu’ils ont construites autour de lui, innombrables, les projections dont ils l’ont accablé, le faisant beaucoup plus sortir de leur esprit que ne se haussant eux-mêmes au sien. Si Dieu venait à se montrer à eux tel que l’ont conçu les hommes, il ne leur dirait pas : « Mes enfants », mais se sentirait le devoir de leur dire : «Mes pères».

***



Notre vieille grand-mère paternelle s’est éteinte, à treize heures. Elle était née en 1874 à Saint-Etienne de Baïgory. Il y a quelques semaines, on lui avait présenté mon neveu Xavier, emmailloté dans ses cinq mois. Le XIXème et le XXIème siècles se sont entre-regardé quelques instants. Quand nous lui disions qu’elle était bien capable de devenir centenaire, — «Oh ! non, par pitié, disait-elle en joignant les mains, pas ça !» Et elle gémissait en pleurant : «Je n'ai même plus de larmes pour pleurer». Elle se plaignait de n’avoir plus de salive et de ne pouvoir prier ; elle pouvait seulement dire encore : «Je vous salue, Marie» (Cela rappelle l’importance et l’utilité de la prière brève.). Elle en avait assez de s’éterniser hors de l’éternité. Ce monde n’était plus le sien ; la mort l’en a retirée doucement. Et pourtant, à quatre-vingts ans, elle protestait qu’on ait mis quelques cheveux blancs dans sa perruque.

***



Aujourd'hui, on ne fait plus attention aux détails : on enfile sa veste n’importe comment, on écrase un homme sans s’arrêter : on n’a pas le temps de s’excuser. Les détails sont l’énorme quantité négligeable, la multitude prolétaire sur laquelle on souffle pour passer, les atomes de l’insignifiant, les détritus de la politesse. Ils sont les petits, les obscurs, le troupeau des sans-importance ; le vil bétail des détails. Tant pis pour ceux qui ne peuvent pas suivre. On ne vend plus qu’en gros. On embrasse des ensembles.
Mais si, un jour, tous les détails se liguaient contre ceux qui les piétinent ? Si tous les grains de poussière du monde s’unissaient pour chasser sans délai tous les coupables de lèse-civilisation ? Alors, la vie peut-être redeviendrait vivable, et l’on saurait que des grains de sable peuvent peser plus lourd que l’univers dans la balance des destinées.

***



Je demande, et le sais, énormément aux jeunes. Mais je sais en même temps que je n’ai pas à les juger, que la jeunesse a ses exigences à satisfaire, et que je n’ai à en forcer aucun à me suivre.
Parmi eux, il en est qui disparaissent en cours de route, certains jouent seulement le rôle d'intermédiaires, puis s’esquivent, certains enfin viennent à moi parce que déjà acquis à ce que je vais leur dire. Il serait faux d’exiger d'autrui le goût des choses spirituelles. Le mieux qu’on ait à faire à l’égard des autres, c’est de rejeter ses propres pensées et désirs à leur sujet. On voudrait trop souvent les voir se transformer selon sa convenance ; en somme, nous ressembler. Instinct de possession. Les accepter tels qu’ils sont. Ne pas regretter de les voir s’éloigner de moi, et m’oublier, — est-ce bien de l’oubli ? ; ne pas regretter tant d’heures à eux consacrées, peut-être en pure perte ; mais accepter qu’ils suivent d’autres chemins ; renoncer aux fruits de l’effort ; refuser de juger. On n’a aucun droit sur personne. Yi King : «Toute volonté délibérée de produire une influence ne ferait que détruire cette influence».