Le retour des dieux*
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 4 septembre 2007 à 10:28 - Christian Charrière - #106 - rss

"Les hommes vrais ont quitté le pouvoir et les cercles de la domination. Ils se tiennent aux franges, se gardant de participer à la noire démesure du monde moderne."
Les dieux ont donc décidé de se mêler à cette sinistre affaire et se sont donnés rendez-vous, non dans le rien, mais dans les petits riens. Aujourd’hui, Athéna — l’Araka des Celtes — n’est pas à rechercher au détour de Charybde et Scylla mais dans nos petites cuisines, entre le fourneau et le frigidaire. Quant à Zeus, Zeus l’indélicat, il se tient dans nos bureaux, près de l’ordinateur. Peut-être, oui, est-il l’ordinateur lui-même ou la corbeille à papier. Quant à Hadès, il a changé de place, il est désormais à la terrasse des cafés, dans les supermarchés où personne ne se parle, dans les labyrinthes de la société moderne où les âmes se convulsent dans une recherche sans but, et surtout, sans étincelle.
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Le lien entre les dieux et les hommes s’appelle maîtrise de la pensée ou encore : silence. Quiconque réussit à s’imposer le silence divin de la pensée, de la riche pensée, est aussitôt dans la gestion des dieux. Les dieux le gèrent, le digèrent, et sont en même temps gérés par l’humain. Énergies composites, les dieux, en réalité, ne sont pas des dieux. Ils sont les pas du Dieu unique pour rencontrer, au mieux, la réalité humaine et terrestre. Dans chaque dieu se trouve une étincelle de Dieu. C’est pourquoi il n’y a ni monothéisme ni polythéisme, il n’y a que l’Absolu et rien d’autre.
Autre est le rien. Le rien, où se situent les titans, en réalité, n’est rien. Le néant n’a pas d’existence, il est illusion infâme, tromperie sur la qualité, ganache qui se donne pour caviar. La solitude humaine est exposée à la puissance des titans, lesquels, n’étant rien, se nourrissent de l’être des hommes pour devenir quelque chose. Les titans sont donc les dieux inversés, l’ombre des dieux qui, parce qu’elle est ombre, se complait dans l’obscurité, dans le non-dit, dans l’inertie et la torpeur. C’est par la torpeur que les titans ont accès à l’âme humaine : là où règne la torpeur, là sont les titans.
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Les émotions qui envahissent aujourd’hui les corps des hommes sont de trois sortes. Premièrement, il y a l’émotion du calcul du temps qui reste : plus l’homme d’aujourd’hui vieillit ou mûrit, plus il s’interroge à propos du temps restant. Cela crée chez lui une tendance, très vive et très dangereuse, à la peur de la mort. Plus les hommes sont égoïstes, intéressés uniquement par leur ambition et les moyens de l’assouvir, plus ils ont peur de la mort. La seconde émotion qui étreint la gorge de l’homme moderne est celle de l’instabilité de sa situation. Plus l’homme est angoissé par l’insécurité, plus il est éloigné du divin. Le divin a une finalité dans le corps humain : c’est lui qui arrose ce corps comme une fleur afin qu’il donne son meilleur parfum. L’eau limpide que le divin verse sur la terre du corps se nomma : alliance ou lien. Quand le lien n’est pas, le corps s’exténue sans raison, se prive ou absorbe, danse avec les loups ou ne danse pas avec les puissances de la nuit. Le lien manque à l’homme moderne, raison de sa démesure inquiète et de son manque de courage quand l’épreuve vient le frapper. La troisième, la plus subtile, moins décelable, plus corsée aussi : c’est l’émotion devant le devenir erroné. Les hommes s’engagent dans des directions qui ne sont pas les leurs, ils se donnent à des travaux qui ne leur conviennent pas, ils entrent dans des carrières, sinistres et répétitives où ils ne brilleront ni ne se réaliseront. Le drame contemporain s’appelle : destins manqués. La question du destin est une question vitale en Europe, et en Europe seulement.
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Les Européens avec leurs manies de vouloir s’asseoir aussitôt qu’ils sont sortis des amphithéâtres ou des lieux d’éducation, sont à l’origine d’un dévoiement subtil d’une espèce extraordinaire. On n’entend plus les vocations, on n’entend que les erreurs de la destinée, les troubles occasionnés par une fausse direction, par un devenir illogique, par un manque d’alignement avec les idées de sa vie. Faut-il rappeler que nous sommes les fils de nos idées, qu’elles sont des mères, qu’elles nous portent et non le contraire. Une idée, une seule idée, suffit à la réalisation d’un homme déterminé. C’est pourquoi il faut célébrer son idée, son idéal, son projet, si petit qu’il puisse paraître aux yeux des autres : pourvu qu’il soit le nôtre, il acquiert une brillance de nature à orner notre corps, notre face, notre destin, avec la lumière des projets sacrés que le double, ce maître intérieur, nous a distribué à la naissance de notre code d’immortalité.

"L’homme a perdu l'habitude de se tenir en silence, il ne sait plus comment faire pour se vider du mental effervescent. Quand le mental s’agite, le lien avec les dieux est coupé."
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Double langage : Nous vivons dans une société où le dominateur use sans arrêt du double langage, croyant vérifier une vieille théorie selon laquelle toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Or les vérités sont, en effet, bonnes à dire mais à des degrés différents selon l'accointance de l'interlocuteur avec l'essentiel. La vieille image de l'escroc qui arme sa malignité avec des mots moralisateurs ou simplement benoîts, prévaut désormais dans les échanges entre les hommes. Il est devenu rare d'observer ou d'écouter la vérité qui change le monde. Les hommes vrais ont quitté le pouvoir et les cercles de la domination. Ils se tiennent aux franges, se gardant de participer à la noire démesure du monde moderne. La vérité n'est pourtant pas un courant anti-moderniste, bien au contraire : c'est elle qui fonde l'avenir de notre temps. Etre vrai, c'est se résoudre à agir sur les lendemains, tant il est vrai que seule la vérité peut accoucher le monde de ses traits dominants et de ses formidables retour en arrière.
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Nous vivons le temps des retours en arrière, non pas par malignité du destin humain, mais par nécessité. Les temps modernes ont manqué cruellement d'enracinement spirituel. Rien n'est plus anti-religieux que le spirituel. La religion n'a rien à voir avec le spirituel, elle en est même, avec ses dogmes, ses mollahs idiots ou ses prêtres secrètement défroqués, l'antithèse. Le spirituel, c'est le devenir, tout devenir, y compris celui qui nous fait chuter. Etre spirituel, c'est accepter son devenir, son destin. L'idée de destin est à nouveau une idée neuve. Tout être humain, tout ce qui existe — y compris la libellule — a un destin que l'on peut nommer aussi le Plan. Le Plan contient une foule, une multitude de destins microcosmiques et infiniment détaillés. Oser être dans son destin, même si celui-ci nous recommande de danser avec les loups, c'est cela même qui nous fiance au Plan. Le retrouver, le Plan, vivre son plan particulier, c'est aussi rencontrer les dieux, ces archétypes de la protection du Plan. Là où est le Plan, là sont les dieux.
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Retour à l'envoyeur : cette expression familière au monde de la poste exprime bien le grand devoir métaphysique de l'homme. Il lui faut non pas progresser mais revenir à son premier départ, à son lâcher dans la nature, à son déboîtage de la prise. Le divin est source, toute source contient le divin en correspondance. La théorie des correspondances est ce qu'il y a de plus sacré dans la pensée humaine : là où nous percevons une correspondance, nous percevons juste et nous évoluons vers la source qui, pareille à la Banque de France pour la monnaie, nous a émis (1). L'humanité est une émission divine, un lâcher de ballons qui se doivent à eux-mêmes de revenir, par leurs propres moyens, à la main qui les a lâchés. Il y a une constance dans notre vie qui peut s'exprimer ainsi : nous ne sommes que si nous revenons. Revenir est la seule manière d'amener l'être humain à son degré maximum, à son éternel combat contre le poids qui l'empêche, justement, de se tourner vers la légèreté de la prise initiale. Le poids, c'est l'ombre, l'ombre accumulée au cours des siècles et des siècles, sur le chemin d'une impossible réalisation personnelle. Nous n'arriverons à rien sur cette terre, sinon à nous placer sur la voie du retour.

"Là où l'âme a mal, là est certainement la poignée du retour à la source, le sentier, douloureux mais discret, qui conduit à la sécurité finale de l’appartenance à la source."
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Soyons discrets. Les hommes qui ne nous entendent pas, qui n'appréhendent pas les lois du devenir, peuvent très bien s'employer à contredire nos élans. Aujourd'hui, le mystique est nécessairement secret, calculateur, courageux. Il n'y a rien à gagner dans la chose mystique sinon des déboires, sinon des incompréhensions, sinon la pauvreté spirituelle. Celle-ci n'est pas un moyen ordinaire : elle est une nécessité. Nul ne peut évoluer, accepter son devenir qui ne se soit séparé des attributs brillants de la fausse réussite. Quand l'homme est réduit au plus simple, à la vie quotidienne la plus garantie et la plus sobre, l'esprit, cet inconnu, peut s'incarner et trouver un point de chute où il s'élèvera avec son porteur. L'esprit n'est rien d'autre, à l'intérieur de nous, que notre âme, notre âme brimbalante, dans les siècles des siècles, et qui n'approche de l'absolu que lorsqu'elle croit terriblement s'en éloigner. Là où l'âme a mal, là est certainement la poignée du retour à la source, le sentier, douloureux mais discret, qui conduit à la sécurité finale de l'appartenance à la source. Il nous est demandé, aujourd'hui plus que jamais, de réintroduire cette idée de source dans notre esprit. Nous sommes loin de notre source. Cependant elle bruit dans notre esprit et nous l'entendons, parfois, cascader sous le feuillage de notre âme ombrageuse. Le corps contient toujours un souvenir de la source. En corps, on se ressent mieux comme appartenant à notre démesure initiale. C'est en se logeant dans son corps que l'homme peut vraiment atteindre son esprit-source.
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Au cours des derniers millénaires, en particulier de ceux qui ont précédé la naissance de la civilisation romaine, la plus odieuse de l'antiquité, une idée s'est peu à peu fait un chemin dans l'esprit humain, celle qui amenait les hommes à douter de leur emprise sur les forces de la nature. Celles-ci ont, peu à peu, été déconnectées de l'homme, au point que ce monde réalisé par l'instinct divin pour acheminer les âmes vers le retour à Lui, est devenu un système d'éloignement qui, loin de réaliser les hommes, les rend perfides et, comme les Romains, odieux. Les Romains, les Latins en général, avaient perdu toute la connaissance radieuse, ils étaient égarés au milieu d'une nature qu'ils ne comprenaient plus. Ils ont crée un monde inversé pour domestiquer la nature, faire de celle-ci une esclave, voire une complice. La nature considérée en tant que vassal a toujours donné des catastrophes et des disharmonies au sein de la réalité intérieure complexe des hommes en recherche. La latinité fut une tragédie et continue à l'être. L'esprit latin est à l'origine du monde moderne, à l'origine des tentatives forcenées pour s'introduire dans le cycle naturel et le rendre corvéable à merci. La nature a une entrée, toujours la même, pour s'offrir à l'homme : la porte de l'humilité. Là où sévit l'orgueil humain, là apparaissent les forces noires qui, dans le coeur sombre de la nature, n'attendent que le signal de la fatalité pour se jeter sur l'homme qui ne procrée plus en fonctionnant avec la nature mais en voulant la soumettre, la mutiler. Le sida vient de cette mauvaise distribution des rôles. Il frappe surtout ceux qui ont perdu le contact avec le plan secret de la nature, avec les esprits du monde naturel. Hors nature, point de salut, hors humanité, inhumanité, point de nature.
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Le seul cas litigieux qui peut contredire le passage précédent est celui des pays du tiers-monde, aujourd'hui frappés par deux extrêmes galopants : le sida qui les rongent, l'émigration des élites qui les appauvrit et les rend dépendants de ces attroupements économiques que sont les multinationales, sans âme et sans but non lucratifs. Si l'Afrique est aujourd'hui un continent à la dérive, c'est qu'elle a été mutilée dans sa relation aux forces secrètes, discrètes de la nature. Les Africains se doivent de réagir, en particulier en persévérant dans leur être et en s'abstenant formidablement de répercuter les principes morbides de la civilisation occidentale. L'Asie, fort heureusement, a résisté. Elle est capable de s'organiser, désormais, autour de ses valeurs. L'Amérique a été dévorée par les bourgeois conquérants et les hispaniques orgueilleux. Il ne reste plus en ce monde qu'un seul îlot d'où pourrait repartir une réelle civilisation traditionnelle : l'îlot celtique qui persévère à l'intérieur même des pays occidentaux, comme une chance que nous pouvons ressaisir. Merlin l'enchanteur n'a jamais été aussi honoré qu'à notre époque : innombrables sont les livres et les films qui lui sont consacrés. La vieille magie celtique revient, à travers des représentations maladroites ou parfois inspirées — un exemple : Le cercle des poètes disparus — elle revient aussi à travers quelques êtres rares qui ont appris à se méfier des enseignements du monde moderne et qui, en cherchant avec ténacité, peuvent, à travers les rêves, à travers le sommeil, se fiancer à un intermonde dont la sagesse n'a pas bougé d'un lichen ou d'une feuille d'érable depuis que l'enchanteur Merlin, un homme du néolithique nommé Arkor, a fermé ses yeux sur la réalité matérielle pour se retourner et, dans la mort, les ouvrir sur Irtaki.

"La nature a une entrée, toujours la même, pour s'offrir à l'homme : la porte de l’humilité. Là où sévit l’orgueil humain, là apparaissent les forces noires qui, dans le coeur sombre de la nature, n’attendent que le signal de la fatalité pour se jeter sur l'homme."
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Au cours des siècles passés il y eut toujours un plan d'intention divine non réalisé. Ce plan inassouvi compose aujourd'hui une force pressante qui pousse en avant, de façon déréglée, les hommes et les institutions qu'ils ont créées. Un certain retard a été accumulé, à cause de la réticence humaine à concevoir une vie à nouveau sur les genoux des dieux. Le silence nécessaire à la relation avec le nouvel Olympe est difficile à réaliser. L'homme a perdu l'habitude de se tenir en silence, il ne sait plus comment faire pour se vider du mental effervescent. Quand le mental s’agite, le lien avec les dieux est coupé. C’est pourquoi la pratique, instruite par les Orientaux, de la méditation et, en particulier, de la méditation transcendantale, est le seul moyen pour revenir au degré zéro du mental. Silence dans les rangs ! Il convient aujourd’hui de se taire pour mieux parler. Il est indispensable de regagner ce silence, à défaut de quoi l’inassouvi du Plan continuera à peser sur l’humanité, la rendant incapable de promouvoir le nouveau.
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Les femmes sont en train de redevenir ce qu’elles furent dans le monde archaïque : à la fois des mères et des esprits. L’esprit féminin a manqué au monde pendant plusieurs siècles. Pour s’en affranchir les hommes avaient décidé d’interdire aux femmes le droit de penser. Accablées par les tâches ménagères, réduites à néant par le refus de l’homme de lui faire place dans les systèmes où ils souhaitent briller, les femmes se sont tenues en lisière du monde, en lisière de la pensée. C’est pourquoi, entaché d’absentéisme féminin, le mouvement des idées, le mouvement des Lumières qui tant radota, est en train de vivre ses derniers soubresauts. L’homme a détruit le monde, avec un esprit incapable de concevoir les structures secrètes et les nécessaires liaisons avec le divin. Aujourd’hui il n’existe qu’une seule méthode pour amener le nouveau monde à nous faire entendre sa symphonie : obliquer de façon résolue vers la vie intérieure, vers les espaces immenses du dedans. Le ciel est dans l’homme, mais l’homme n’est pas encore dans le ciel. La femme prend en main, à sa manière douce et insistante, le devenir de l’humanité, recomposant les sociétés, obtenant des hommes qu’ils acceptent de se rendre dociles à leur esprit. Les années qui viennent seront infiniment ténébreuses, à cause de la résistance masculine au plan divin. Les fous vont lever le poing, avec d’autant plus de hargne que les femmes les auront quittés. Aimer la femme, c’est aimer le nouveau. Comprendre la femme, c’est comprendre le retour des dieux.
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La règle d’or pour fonder l’homme nouveau consiste à se brancher sur son double. L’homme, tout homme, contient un double, c'est-à -dire un autre, c'est-à -dire l’Autre. Quand l’homme ne va pas bien, l’Autre prend le pouvoir et le conduit à travers les embûches vers la délivrance. Le double est le joker mystérieux que l’homme contient dans ses abysses et qu’en temps ordinaire, il ne manifeste jamais. Ce qui a changé désormais, c’est que la république des dieux a réactivé le double à l’intérieur de chacun.
C. C.
* Ces textes sont extraits d’un manuscrit inédit de Christian Charrière. Nous remercions Dominique Charrière, son épouse, d’avoir bien voulu les confier à Symbole à l’occasion de cet hommage. (NDLR).
(1) Ces lignes ont été écrites en 2001, avant le passage à l’euro.
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