La Clé des Songes de Christian Charrière, ce peintre des mots
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 4 septembre 2007 à 17:02 - Christian Charrière - #108 - rss
Christian Charrière pratique la fusion à tout instant. C’est un roi de l’étincelle, un forgeron des rêves, un alchimiste aux prises avec une autre réalité : l’invisible. Là où son esprit le conduit, il entraîne son interlocuteur dans une valse à mille temps, aussi brillante qu’effrénée. Sa drogue, son opium, c’est le rêve. Rêve-t-il ou fait-il rêver ? Mystère ! Les rêves des autres, ce sont aussi les siens…

"Tantôt symboliste, thérapeute malgré lui, parfois poète, souvent charmeur, Christian arpente les antichambres du gigantesque et curieux château de l’inconscient."
Enfanteur d’âme et enchanteur de la réalité
Christian c’est un voyage à lui tout seul, un embarquement pour Cythère, une croisière au pays des Argonautes, une escapade dans les bras d’Alice au pays des merveilles, une ballade romantique sur les bords du Danube, une nocturne de Chopin, une vapeur rose devant la cheminée du poète. Les mots sortent de ses lèvres comme les étincelles d’un volcan. Geysers, jaillissements, poésie ? Christian est-il musicien ou écrivain ? Vingt-cinq ans plus tard, je me demande encore. Charmeur de serpents, où cache-t-il donc cette plume traversière, cet instrument que moult auteurs à succès ne pourront jamais se vanter de savoir manier ? Ses paroles s’enchaînent et s’emboîtent dans un tourbillon de notes, comme une palette de couleurs inespérées. Il peut être Robert Mitchum dans La nuit du chasseur, déchiré entre l’amour et la haine, ou encore Orson Welles dans Citizen Kane, épris d’un bouton de rose qui manqua jadis de fleurir dans son enfance. Il joue, il danse, il emballe, il charme, il décode, il mélodise, il fredonne. Entrez dans la danse. Avant d’écrire, Christian a toujours su parler !
Orphelin d’une mère qu’il a aimée sans la connaître, Christian Charrière est un grand blessé de l’amour. Il cherche sans arrêt ce ventre qui l’a porté, cette matrice, la caverne de sa première méditation. Retrouver sa mère, se blottir contre elle, tel est son inavouable rêve. Il visite les rêves des autres à la recherche du sien. Comme pour Don Juan, la maîtresse est un substitut de la mère, l’épouse une vierge sacrée. Baudelaire a bercé ses premières émotions littéraires. Maudit de très bonne heure par la vie, il s’est escrimé à lui proclamer en retour son fol amour, à lui faire entendre cette longue et mystérieuse litanie. Christian est initié et initiant, accoucheur de destin, faiseur d’émotions, enfanteur d’âmes, enchanteur de la réalité.
Dans le marc de l’esprit de la nuit
Mardi 14 septembre 1982, 18 heures passés de 15 minutes. Je m’enroule dans la porte à cylindre de la Closerie des Lilas, à Paris, dans le 6ème arrondissement, à la frontière du 14ème. Je sens mon cœur qui bat. Très vite, je devine la voix caverneuse de Christian Charrière, une mélodie qui ne s’oublie pas. J’essaie de me présenter. Inutile, il sait déjà qui je suis. Il m’attendait. Sans me poser la moindre question, pour mon bien, il commande deux Cuba libre au barman. Nous sommes assis dans l’angle, au fond de la salle, à droite, après le bar, à la place qu’occupait jadis Ernest Hemingway, ce grand pécheur d’espadons, papa Hem pour les intimes. Une admiratrice de Christian s’approche de moi. C’est une ancienne chanteuse, dont le succès s’est évanoui mais dont la jalousie redouble de férocité. Elle me dévisage et me lance comme une tigresse : — «Christian Charrière, ce n’est pas le pape ! Que lui voulez-vous ?»
Christian, le sourire chaud et les yeux brillants, ne lui prête pas la moindre attention. Le moment est étrange. Avec lui, la vie n’est jamais fade. Homme pressé, à la Paul Morand, Christian force le destin pour qu’il devienne époustouflant. Il brise ce qui est étroit, il révolutionne la tristesse. Il bombarde ce qui est morne. Il plastique l’indifférence. Christian franchit les portes du mystère. Penaud, un manuscrit inachevé sous le bras, je ne sais plus très bien quoi faire. Faut-il me retirer, insister ou bien disparaître ? Je commence par hésiter et puis tout compte fait, je reste.
Comme Artémidore d’Ephèse, Christian Charrière actionne la clé des Songes. Il s’empare du manuscrit, le feuillette, le secoue, à son tour le griffe pour savoir ce qu’il a dans le sac. La femme des mers profondes, ce tout premier écrit d’un jeune homme encore trop tendre, patiente dans le fond d’un tiroir. Il attend de voir venir son heure, de courir sur la ligne de l’horizon, là-bas dans le feu cramoisi du soleil. Cofondateur dans les années 1980 du «Bureau des rêves», cette formidable tour de contrôle des messages de la nuit, Charrière démêle le mystérieux écheveau des énigmes oniriques. Christian interprète les rêves et interpelle les rêveurs. Lire dans le marc de l’esprit de la nuit c’est une passion, encore plus une profession, pour lui une respiration. Tantôt symboliste, thérapeute malgré lui, parfois poète, souvent charmeur, Christian arpente les antichambres du gigantesque et curieux château de l’inconscient. D’une incohérence, d’une absurdité, Charrière fait jaillir le sens. Il démasque, il retourne, il décode, il traduit, il déforme, il transmute pour faire renaître. Symboliste, il sait l’art d’user d’une clé pour ouvrir une autre clé. Il fascine. Sa vision suscite l’espoir. Habile artificier, il fait naître les étincelles du merveilleux au creuset de son regard. Christian excelle à semer l’inquiétude pour mieux rassurer l’instant d’après. D’une énigme, il tire le fil d’Ariane, il remonte le courant de la rivière, comme un saumon en marche vers le lieu de ses origines. Christian actionne les charnières silencieuses d’une porte dérobée, celle qui conduit au petit escalier en colimaçon de notre âme.

"Foisonnement, richesse, émerveillements, le vieux sage de la nuit fait résonner ses paroles dans un tourbillon de sens."
Un chevalier démasqueur
Christian rêve en français. L’onirisme est une affaire littéraire. Ainsi, ses mots deviennent paroles. Le bon sens vient souvent au secours des proverbes pour sculpter dans le marbre le trait d’une pensée. Christian a pour maîtresse l’inconscient collectif du peuple gaulois. Des rêves, il en interprète encore et encore. Il les tisse, les tresse et les raccorde. Il est familier, intime devrais-je dire, des éternelles angoisses qui frappent et impriment la psyché des dormeurs de l’hexagone. Du labyrinthe, il sait ressortir pour dénicher l’idée sous le symbole. Entraînant le rêveur par la main, Christian décrypte les songes. Il leur fait avouer un ultime secret qu’il ne faut pas répéter. Il montre ce qui doit rester caché. Il prédit, il voit, il guide, il déchiffre, il explique. En route pour un grand voyage sur le tapis volant des âmes !
Armé de son intuition comme d’un piolet, il vibre et il chasse les pépites de sens dans les profondeurs d’un puits sans fond. Il sait l’art de voyager dans les secrets de famille, de faire jaillir les vérités emprisonnées depuis des lustres. Il dissipe les brumes familiales, dévoile les tabous d’une société bourgeoise recroquevillée sur le socle de sa bienséance sociale. Christian Charrière est un chevalier démasqueur grimpé sur les chevaux galopants de l’onirisme. Charrière entraîne la rêveuse dans les écheveaux de sa propre aventure. Ses paroles se tissent comme les fils d’une toile nouée à la lumière de l’esprit. Christian retourne dans le rêve, le développe et le déroule, comme s’il avait lui-même participé à son élaboration. La distanciation n’est pas sa tasse de thé. Il pratique la fusion à tout instant. C’est un roi de l’étincelle, un forgeron des rêves, un alchimiste aux prises avec une autre réalité : l’invisible. Là où son esprit le conduit, il entraîne son interlocuteur dans une valse à mille temps, aussi brillante qu’effrénée. Sa drogue, son opium c’est le rêve. Rêve-t-il ou fait-il rêver ? Mystère ! Les rêves des autres, ce sont aussi les siens. Les interdits, il ne connaît pas. Pythie de la nuit, Charrière s’engage comme un étrange joker dans les sombres ruelles des souvenirs de l’inconscient.
De la musique de sa voix transpire une foule d’expériences, la plupart fort anciennes. Terrible guerrier dans une autre vie, le corps blessé, tantôt empereur, la tête couronnée, tantôt conseiller d’un roi, il habite ses vies antérieures comme d’autres arpentent la salle des pas perdus d’une gare imaginaire. Conseiller du prince Sihanouk au Cambodge, compagnon de Mircea Eliade dans un monastère tibétain, la réalité de sa vie se mélange avec les ombres du mythe de sa légende. Christian n’a ni passé, ni avenir, il baigne dans un éternel présent. Inutile de tenter de séparer le rêve de la réalité. Christian Charrière est là pour nous faire plonger dans l’univers des contes de la nuit et ne plus jamais en ressortir. Foisonnement, richesse, émerveillements, le vieux sage de la nuit fait résonner ses paroles dans un tourbillon de sens. Comme un pic assiette soudain devenu Picasso, Christian nous entraîne dans le grand rêve de sa vie. Arsène Lupin des messages nocturnes, il sait ouvrir toutes les portes, délivrer les messages capiteux enfermés dans des flacons jadis scellés par de lourds secrets. Que les parfums s’échappent ! Christian est un vaporisateur d’inconscient.

"Tantôt empereur, la tête couronnée, tantôt conseiller d’un roi, il habite ses vies antérieures comme d’autres arpentent la salle des pas perdus d’une gare imaginaire."
Décoiffant spirituel
Toujours en partance pour ailleurs, Christian Charrière s’enrubanne dans la spirale de ses propres rêves pour entraîner toujours plus loin ses auditeurs. Au fond, à qui appartiennent les rêves ? À entendre Christian Charrière, on ne sait plus très bien. Ou plus exactement, on acquiert la certitude que les songes sont le reflet de la musique du cosmos, une petite chanson destinée à faire communiquer les hommes avec les dieux. Jungien par moments, freudien en cas de besoin, Christian est capable de faire sécession à tout instant, de rompre les amarres avec toute école de pensée et de s’engouffrer dans une étonnante vision créatrice. Spécialiste de la civilisation perdue de l’Atlantide, Charrière ne craint jamais de s’égarer. Il manie avec aisance le sabre spirituel. Il fonce tête baissée dans le grandiose. Il fracture les portes du palais, s’immisce dans la cité interdite pour atteindre les coffres emplis de nos plus intimes secrets. De tout ça, il se repaît et s’empare pour dire à la conscience du rêveur ce que l’instant d’avant il ne voulait pas entendre. Il est idée pour Christian Charrière que le sens, au fond, doit toujours déranger l’ordre établi. Sinon à quoi bon donner la parole à l’inconscient ?
Grand navigateur sur l’océan de l’imaginal, Christian fond sur ses proies comme un fou de Bassan pénètre les eaux, comme un aigle bicéphale conscient de la double nature du monde. Christian porte le glaive entre ses serres, comme la foudre s’abat sur un chêne au milieu de la clairière. Il bouleverse. Il secoue le rêveur par une interprétation qui fait parfois couler des larmes. Il juge impérieux d’atteindre l’objectif de sa mission. Intermédiaire, proxénète au sens grec du terme, thérapeute cruel, l’instant d’après il console et rassure contre son cœur.
À la question du tort et de la raison, Christian ne répond jamais. Avec lui, il faut quitter les rivages de la dualité, les rayonnages de la petite morale de supermarché. La valse chatoyante des symboles, l’étrange corrida des mots, ce formidable feu d’artifices d’émotions, réclame de l’audace, toujours de l’audace. Les rires et les pleurs se mélangent. Charrière est un décoiffant spirituel, un agitateur de symboles, un combattant engagé au plus profond des fécondes tranchées du grand mystère humain.
Cette fidèle trace d’amour
Charrière fait avouer les symboles, tel Hermès le dieu des voyageurs qui n’hésite pas à égarer son interlocuteur pour mieux le faire renaître par le jeu délicat d’une inavouable alchimie. Il joue sur les mots pour leur faire rendre la musique qu’il veut entendre. Sous le prénom d’Elisabeth, il entend «Elle lie sa bête». Il joue, il plaisante, il rend léger pour laisser l’âme prendre son envol. Charrière aime déclencher le rire. Il soulève admiration et passion. Il ne supporte pas l’indifférence. Comme un ogre sorti de la forêt d’un conte de fées, il aime vagabonder. Toujours il sait cacher son jeu. Il n’est pas menteur, il est secret. Il sautille pour dénoncer la grisaille et fracturer la citadelle du silence. Chirurgien du message étrange, Charrière ne bute jamais sur un rêve, il rebondit toujours et encore. Pour lui, le grand livre de la nuit n’en finit plus d’ouvrir le bal fascinant des mots.
Au gré des orages et des tempêtes, Christian Charrière évoque les massacres ou quelques abus sexuels passés, ce bataillon de tragédies et de misère qu’il n’hésite pas à soulever. Christian déstabilise le récipiendaire sur les bases étroites de sa petite certitude. L’initiatique réclame sa part d’inattendu. Il faut fracturer pour créer la brèche et laisser l’esprit s’y engouffrer en toute lumière. Abolisseur d’ombre, Charrière est un brillant semeur de doute, un démultiplicateur d’angoisses, le magicien d’un monde venu d’ailleurs. À mille coudées d’un monde positiviste scientifique, Charrière est un onirologue qui ne manque jamais d’audace.
Libre de tout dogme, défroqué de toutes les écoles de pensée, Christian Charrière marque les cœurs et les consciences par le scintillement lumineux qu’il dépose dans les regards, cette fidèle trace d’amour. Certains amis ont beau avoir essayé de me convaincre que Christian Charrière serait mort le samedi 10 septembre 2005 dans la soirée, pour moi, comme dans un festival de rêves, il est toujours présent.
S. L. L.
Autres textes sur Christian Charrière :
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En souvenir de l'âme…
Le retour des dieux

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