De Solesmes à l’advaïta : l’itinéraire d’Henri Le Saux
Par CEAPT Symbole copyright, mercredi 5 septembre 2007 à 12:10 - Livres - #112 - rss
Figure de feu que celle de Dom Henri Le Saux, un moine bénédictin de la très orthodoxe congrégation de Solesmes, qui sentit l’appel à évangéliser l’Inde et, après sa rencontre avec Ramana Maharshi, puis Shri Gnanananda, plongea dans l’expérience de l’advaïta — la “non dualité”. Un livre retrace son itinéraire.

Le Père Henri Le Saux-Swami Abhishiktananda.
Or, son œuvre soulève des questions à la fois brûlantes et épineuses, qui demandent à ses lecteurs chrétiens une profonde maturité spirituelle pour être résolues. Son livre Prayer (que l’on retrouve en partie dans Éveil à soi éveil à Dieu, Bayard) par exemple, est une magnifique introduction à la contemplation. Mais n’aiguille-t-il pas ses lecteurs chrétiens sur une fausse piste en conseillant à partir de la fameuse phrase du Christ «Il est bon que je m’en aille» (Jn 16, 7) une prière au-delà des formes ? Il faut relire la farouche opposition de sainte Thérèse d’Avila, proclamée Docteur en vie mystique par le Magistère romain, à cette thèse que défendait déjà des jésuites du XVIe siècle. Si le chrétien peut être élevé à une contemplation au-delà des formes au plus haut degré de la vie spirituelle, commencer par là serait s’engager sur une impasse (2). C’est d’ailleurs peut-être le drame de la médiatisation de l’œuvre de Le Saux, qui rappelle pourtant que l’advaïta fut un secret dévoilé par le guru aux seuls disciples prêts à l’entendre, de vulgariser cette voie. La vulgarisation de la pure spiritualité, de ce que certains appellent du mot souvent mal compris d’ésotérisme, n’a-t-elle pas d’ailleurs toujours été la source des hérésies ? C’est ce que pensaient plusieurs Pères de l’Eglise (3). Mais l’œuvre vibrante de Le Saux est également à la source d’une recherche aussi passionnante que celle de son ami Jacques Dupuis (s.j.), recherche synthétisée il y a quelques années dans Vers une théologie du pluralisme religieux. Le Saux est encore une des figures tutélaires du Dialogue Interreligieux Monastique ou du groupe Les Voies de l’Orient. Il est d’ailleurs dommage que la journaliste anglaise auteur de La Grotte du cœur n’évoque pas les grandes lignes de la postérité spirituelle de Le Saux, qui est étendue et profonde.
Chemin non linéaire
L’un des apports du livre est cependant de contribuer à faire connaître le personnage et l’itinéraire de Le Saux que certains comme Marie-Madeleine Davy (qui a cependant eu l’immense mérite de le faire connaître) ont eu un peu tendance à idéaliser. Je me souviens par exemple d’une conférence où cette dernière évoquait l’arrivée d’un renonçant dans la grotte où vivait Le Saux à Arunachala. Devant cette visite inattendue, l’indien lui disait : «Le Soi appelle le Soi». L’anecdote est exacte, mais elle ne précisait ni qu’il l’avait croisé le matin même ni l’identité de ce dernier. Harilal, c’était son nom, était certainement un remarquable spirituel comme en témoigne Souvenirs d’Arunachala, mais certainement pas un . Le Saux fut d’ailleurs attristé d’apprendre la conduite que cet homme marié tint par la suite avec des disciples occidentales… ce qui le fit d’ailleurs méditer sur la pérennité de certains états spirituels de la voie «advaïtine». Le Saux fréquenta également un drôle d’oiseau, le Dr Mehta, médecin de Gandhi, qui, bien que non-chrétien, recevait pour lui des messages du Christ qui l’impressionnèrent d’abord. Abhishiktananda n’en est que plus attachant et plus vrai, car le chemin de celui qui cherche avec un profond désir peut difficilement être linéaire en un monde où la connaissance spirituelle semble de plus en plus voilée.
Plus que cette biographie, la publication annoncée du journal de Marc Chaduc, un jeune séminariste lyonnais qui, sous le nom d’Ajatananda (joie du non-né), fut à Abhishiktananda ce qu’Elisée fut à Elie, devrait nous faire découvrir la dimension de maître spirituel qui caractérisa le religieux breton à la fin de sa vie.
De Le Saux, il faut lire : Éveil à soi éveil à Dieu (un traité limpide sur la prière nonobstant les réserves que nous signalons dans cet article), Introduction à la spiritualité des Upanishads (Le Saux y revient à la source de l’advaïta avant même ses codifications védantines et réveille chez les chrétiens le sens profond de la lectio divina), Souvenirs d’Arunachala, Gnanananda et Une Messe aux sources du Gange (trois récits autobiographiques, très vivant).
J. T.
(1) Shirley du Boulay, La Grotte du cœur. La vie de swami Abhishiktananda Henri Le Saux, Paris, Le Cerf, 2007, 428 p.
(2) Voir sur ce point le chapitre «Le Bon Jésus» dans l’excellent Je Veux voir Dieu du carme Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus.
(3) Voir à ce sujet Ésotérisme et christianisme de Jérôme Rousse-Lacordaire, p. 261-297.
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Père H. Le Saux-Swami Abhishiktananda : Hymne à OM
L’ouvrage de Shirley Du Boulay offre de nombreuses citations, dont beaucoup inédites, de propos ou de textes du Père Henri Le Saux-Swami Abhishiktananda ; parmi celles-ci ce magnifique poème écrit en 1956, qui est un hymne à OM, introduit par l’auteur qui cite le Père Le Saux lui-même. Voici cet extrait (pp. 331-332) : «Les chrétiens enclins à réciter le OM, écrit Shirley Du Boulay, ne doivent pas rencontrer de problème, bien qu’Abhishiktananda ne recommande pas l’usage de OM aux personnes d’autres confessions sans discrimination, car ce serait alors un son insignifiant s’il est prononcé par des personnes qui n’ont pas commencé à avoir l’expérience intérieure à laquelle il correspond. Mais pour celui qui «a été initié à la tradition de l’Inde, si surtout il a accepté l’enseignement total de l’Évangile [...], alors il a autant de droit que son frère hindou à murmurer le OM, signe ultime de l’abîme de Dieu et de soi». Le christianisme est exprimé dans ses trois éléments ; cela lui donne une résonance trinitaire et «(OM) introduit l’homme au mystère de l’Esprit, la Personne en Dieu qui n’est ni proférée ni engendrée, celle pourtant qui seule révèle le mystère du Fils». Elle est identique au Verbe du quatrième évangile, tout comme l’est le Tao, la Voie. En fait, le Dr Wu, un converti au catholicisme, traduisit ces lignes ainsi : «Au commencement était le Tao, et le Tao était avec Dieu et le Tao était Dieu» (1). «C’est en cette parole même faite chair, esprit et mot d’homme en Jésus-Christ, que montent vers le Tout-Puissant toutes nos prières et toutes nos adorations.»
Pendant sa retraite silencieuse à Mauna Mandir, Abhishiktananda écrivit un de ses étranges poèmes en prose, comme si cette prose ne pouvait contenir l’intensité de l’émotion. Une section de l’un de ces poèmes est un hymne à OM :
Le OM qu’entendirent nos rishis résonner en leurs âmes, quand ils descendirent au plus profond d'eux-mêmes,
plus profond que leurs pensées et plus profond que tous leurs désirs,
dans la solitude existentielle de l’Être.
Le OM qui résonne au bruit des feuilles frémissant sous le vent,
le OM qui mugit dans la tempête et gémit dans le zéphyr,
le OM qui rugit au torrent impétueux et le son très doux du fleuve qui descend paisible vers la mer,
le OM de la course des sphères au travers du firmament,
et le OM qui vrombit au noyau de l’atome.
Celui qui chante au chant des oiseaux,
celui qui se délivre aux cris des bêtes de la forêt,
le OM du rire des hommes et le OM de leurs sanglots,
le OM qui vibre en leurs pensées, et en tous leurs désirs,
le OM de leurs mots de guerre, d’amour ou bien d’affaires,
le OM que fait le Temps et l’Histoire en marchant,
le OM que fait l’Espace en entrant dans le Temps.
Ce OM éclata soudain tout entier en un coin de l’espace et en un point du temps,
en son indivisible plénitude,
quand au sein de Marie naquit Fils d'homme
le Verbe, Fils de Dieu. (2)
1) Bede Griffiths, The Golden String, Nouvelle éd., Tucson, Ariz., Medio Media, 2003, p. 170.
2) 1er décembre 1956, Journal, p. 233.
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Contacts :
• Abhishiktananda Society
Brotherhood House, Delhi
Site web: www.abhishiktananda.org
Organisations affiliées :
• Association Jules Monchanin - Henri Le Saux (France)
Présidente: Mme Françoise Jacquin
31, place Bellecour
F-69002 Lyon
monchaninlesaux.lyon@wanadoo.fr
• Centro lnterreligioso Henri Le Saux (Milano, Italy) - Le Centro Le Saux fut fondé en 1974 par le professeur Caterina Conio. Après sa mort, le Dr Elvira Bemareggi devint directrice.
Adresse : Via Carroccio 4,1-20123 Milano (Italie).
• Saccidananda Asbram-Sbantivanam
Fondé en 1950 par Henri Le Saux et J. Monchanin, dirigé par B. Griffiths (1968-1993).
Adresse : Saccidananda Ashram, P. O. Tannirpalli 639107, Kulitallai, Dist.
Karur, Tamil Nadu, India
E-mail : saccidananda@hotmail.com
• Befe Griffiths Shanga
Beech tree Cottage,
Selling, Faversham
Bg.sangha@btinternet.com

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