Nous venons de faire une brève rencontre avec Mikael, le Prince des archanges associé à la Vierge Marie : mais celle-ci est parfois symbolisée par le “monde” au sens scolastique du terme, d’où un certain jeu de mots entre “Olam”, le monde, et “Alma”, la Vierge. Pour le kabbaliste, cette Vierge est bien évidemment la Communauté d’Israël, Knesseth-Israël, mais c’est plus encore le royaume des saints, le peuple royal, «race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple acquis», comme il est écrit dans l’Épitre de Saint-Pierre (1 Pierre 2,9). C’est qu’il y a, on le voit, une étroite connexion entre ces notions de virginité et de royauté sacerdotale, et ce, au niveau le plus élevé qui est d’ordre métaphysique. Qui a compris cela a trouvé la raison suffisante et irréfutable de la virginité mariale et de la pureté immaculée de sa conception sans tache. «Dès le début, j’ai été formée avant les origines de la terre. Le Seigneur me posséda dès le commencement de ses voies, avant ses œuvres, depuis toujours», tel est le passage de l’Épître tirée du Livre de la Sagesse, lu pour la fête de l’Immaculée Conception.

Une “prise de mesure” entre l’ange et l’homme

Pour le kabbaliste, cette Vierge est épousée après la Rédemption : elle est alors assimilée au monde des sept sephiroth inférieures, car elle synthétise l’humilité, la pauvreté et la justice. Trois attributs qui font penser aux “Béatitudes” et à la constitution dogmatique Lumen Gentium, élaborée le 21 novembre 1964, qui enseigne que la Vierge «occupe la première place parmi ces humbles et ces pauvres du Seigneur, qui espèrent et reçoivent le salut de Lui avec confiance».
Trois attributs qui font écho au nom de l’ange Michel “Qui est comme Dieu ?” — car, en effet, qui peut tirer la gloire de lui-même ? Qui peut “tirer la Schekinah de Dieu” si ce n’est Dieu seul, par son Verbe ! Or, saisir cela, c’est encore épouser ici-bas, l’humilité, l’absence de possession extérieure et mentale, le dépôt des bagages du “moi”, et le “moi” lui-même, et c’est alors s’ouvrir à la vraie justice divine, la Tsedeka, qui n’est point justice ministérielle ou égalitariste et nivelante, mais détermination royale complémentaire et génératrice du Schalom, la Paix ! Bref, cette Vierge totalisant les «états supérieurs de l’être» ou degrés angéliques, est Principe de sanctification du corps, de l’âme et de l’esprit dans la perspective paulinienne. Elle est en effet : sainte, sanctifiée et sanctifiante, et par elle s’atteignent l’Unité, la Bénédiction et la Sainteté : là, nous découvrons le mystère du face à face avec ce que Henry Corbin appelait «l’ange de ton âme».
Ce point semble important pour notre démarche intellectuelle et spirituelle : un passage, un gué, car c’est bien de cela qu’il s’agit, un gué sur le chemin du retour au Pays natal, un gué où intervient un affrontement entre l’Ange et l’homme élu. Yakob, un lieu “imaginal” qui est le théâtre d’une prise de mesures, au sens des “middoth” hébraïques dans la construction du Temple, une prise de mesures entre l’ange et l’homme. Laissons libre place, ici, à la vision du cœur et oublions l’érudition livresque. Visualisons cette “joute” spirituelle.
L’unité ? c’est Yihouda, en hébreu. La Bénédiction ? c'est Berekha, dans la langue sacrée. La Sainteté ? c'est Kedouscha dans la même langue. Or ces trois mots commencent, le premier par Yod, le second par beth, et le troisième par Koph ; mais voilà l'étrange, c’est que ces trois initiales forment le nom de Yakob, Jacob en Français, et inversées elles forment le nom du gué où ce même Yakob affronte l’ange en Genèse XXXII. 32, le gué du Yabok. C’est ici le mystère de l’action angélique de la Schekinah, mystère cryptogrammique de Yod, Beth, Koph. mystère de la présence angélique que récapitule la Toute-Pure, mystère enfin de la «Réalisation spirituelle».
Souvenons-nous qu’à Luz, l’amande et l’emplacement futur de Bethléem, Jacob voit en songe l’échelle des 72 états angéliques de montée et descente, de prières ascendantes et bénédictions descendantes, états traversés par la Bienheureuse Vierge Marie à l’Assomption, pendant sa brève «dormition» — car il y a un lien entre la «dormition», l’état de «songe» qui est celui de Jacob à Luz, l’action en mode subtil, l’un des modes propres aux interventions angéliques. Au Yabok, au contraire, Jacob affronte l’ange toute une nuit, mais dans l’état d’éveil, il réalise une prise de possession des états angéliques ou supérieurs de l’être et devient “Israël”. Qui vit cette expérience au lieu de passage de Yod Beth Koph : Yabok, et dans l'état de Yod Koph Beth : Jacob, celui-là s’identifie au Yod de l’unité, Yihoudah, au Koph de Kedousha, la sanctification et au Beth de Berekha, la Bénédiction, et cela au situs de Péniel, dit la Bible, face de Dieu. Ce lieu de force est aussi celui de la Schekinah, titrée dans la mystique juive de «Mère supérieure», la vierge gubernatrice, médiatrice, rédemptrice et consolatrice qui régente le monde angélique.
Ajoutons encore que les initiales précitées Yod, Beth, Koph, sont aussi celles de «Yaneni Bayom Kreano» invocation qui est traduite ainsi : «Exauce-moi au jour où nous t’invoquons» ; elles forment alors une autre variante vocalisée Yabek, qui signifie : «il te conservera», te «rendra puissant». La valeur de ces trois initiales est 112, équivalent aux trois Noms divins Ehyeh, Adonaï, IHWH, elles-mêmes référées au psaume 91, dit du Bouclier ou de la Protection.


"La Schekinah ou la Vierge et l’Archange Mikaël sont en quelque sorte associés, mais Metatron et Michel se joignent dans l’exercice d’une fonction sacerdotale, celle du Pontife Suprême".


L’ange de la Délivrance

Pourtant, dans toute cette cohorte angélique, cette noriah subtile entre Ciel et Terre, nous avons dit qu’il faut réserver une place singulière à Michel, le Prince de la milice céleste, et à celui que l’on nomme “l’ange de la Face”, intermédiaire personnifié, Parèdre et corps ou vêtement de la Schekinah. Qu’on ne s’étonne pas de ces qualificatifs : ici, entité nommément désignée et distincte du reste, et là, partie d’une autre entité ou aspect de celle-ci. Ceux qui ont une certaine expérience du monde angélique, des phénomènes subtils, comprendront ce que nous voulons dire. Il n’y a plus la séparativité stricte du corps grossier, mais la fluidité des phénomènes d’osmose, des chatoiements difficiles à concevoir dans notre stase corporelle. Ici, Metatron peut être un aspect de la Schekinah et inversement, etc. C’est d'ailleurs en raison de ce flou formel, permettant de traverser les formes apparentes, que les esprits du mal, comme le dit l’apôtre Paul, menteurs et rusés comme leur maître le roi de ce monde, peuvent séduire par les «puissances de l’air» et le déguisement en «anges de lumière» (2 Cor XI.14). C’est justement là qu’il faut avoir recours au discernement spirituel et au Prince des milices célestes, Michel, celui qui combat entre Ciel et Terre pour l’Unité de Dieu.
La Schekinah ou la Vierge et l’Archange Mikaël sont en quelque sorte associés, mais Metatron et Michel se joignent dans l’exercice d’une fonction sacerdotale, celle du Pontife Suprême. Selon Rabbi Menahem Rekanati, «Moi le Dieu de Beth-el» (c’est-à-dire le Dieu de Luz ou de la future Beth-lehem), désigne la Schekinah, le monde angélique dans sa réalité divine. D’où le fait que la Schekinah elle-même est appelée ange et que le monde qu’elle gouverne est désigné par le mot «Maleakh-Elohim» : «l’ange de Dieu, l’ange dans lequel est Dieu, dans lequel agit et réside le Nom de l’Eternel».
L’Écriture, de son côté, précise en Exode XXIII,21 : «Mon Nom est en Lui». Donc, tout le pouvoir de l’ange tient d’une participation à cette “résidence du Nom”, et nous avons vu que la Schekinah tire son nom de la racine Schakan : résider, demeurer.
Depuis Guénon et Vulliaud, on sait aussi qu’il existe une équivalence guématrique entre Maleakh et Elohim, l’un et l’autre valant 91, nombre du mot Amen en hébreu et 9 + 1, soit 10, désignant le cercle novénaire et son centre unique, symbole du soleil, nombre du Minian synagogal et nombre des Sephiroth, nombre du Iod divin ou «blessure du cœur» dans l’iconographie. Ce dénaire, notons-le en passant, est aussi la qualification du nombre correspondant au nom d’Elie, El-Iah, le prophète transporté au Ciel dans le char de feu solaire, la dénomination biblique d’Elia-hou, étant composée de El-Iah, soit 46, soit 4 + 6 = 10 et de hou : «lui».
Tout ceci renvoie donc à la Shekinah, sorte d’intégrale mathématique du monde angélique, et l’on pense à la Vierge Marie, Reine des anges et des archanges, que l’Eglise identifie dans sa liturgie à la Femme vêtue du soleil, la tête couronnée d’étoiles et la lune sous ses pieds selon la version de l’.
L’ange ? c’est aussi l’envoyé de Dieu pour la délivrance des créatures. «L’Ange de la Face les a délivrés» écrira P. Vulliaud. Il est remarquable que cette spécificité angélique, celle de la libération, soit exemplifiée dans le le rôle de Mikaël, le grand prêtre, holocauste et oblation devant Dieu. Prince de la clémence, Hesed, et «dispensateur des pardons du péché», parce que vainqueur de Satan dans le grand combat quotidien, perpétuel et finalement eschatologique. Nous pouvons donc affirmer qu’il y a dans cette mission une parenté spirituelle entre la Vierge et Saint Michel. Celle-ci n’est-elle pas en effet pleine de miséricorde, Melea ha Hesed, et invoquée comme «refuge des pécheurs» ? Alors que Michel se voit attribuer la tâche de présenter au Ciel les âmes des Justes. Je cite encore Vulliaud : «Dans tous les passages de l’Ecriture où l’on parle de l’apparition de Mikael, il s’agit de la gloire de la Shekinah». Aussi, les figures de la Vierge compatissante mais combattante, et de l’Archange Michel, Prince des Milices, mais aussi de la Clémence, n’appartiennent pas à quelque imagerie dépassée, mais à la réalité la plus réelle, à l’actualité la plus immédiate et jusqu’au temps de l’affrontement définitif avec le Tentateur. Heureux sont-ils, ceux qui sont conscients du grand drame cosmique qui se joue jusque dans les détails du quotidien, avec toutes nos faiblesses utilisées par l’Adversaire, tels les désirs de l’ego, l’avidité de la domination et d’honneurs, gloire de ce monde, la soif de puissance terrestre et institutionnelle, et dont, illusion des apparences, ce qu’on désigne parfois avec humour sous le nom de “cordonnite” n’est pas le moindre ! Combat permanent, avons-nous dit, et qui implique aussi la permanence de Mikael, tant et si bien que lorsque les negro-spirituals chantent «Mikaël est de retour, Alleluiah», ils sont pleinement dans le vrai !


"La Schekinah est un miroir réverbérant tout comme elle est la force michaelite de l’Eternel. On en revient sans cesse aux appellations des litanies : Soleil de Justice et Sagesse Éternelle pour le Christ, et Miroir de Justice et Trône de la Sagesse pour la Vierge".


La consubstantialité spirituelle du “Fiat

Abordons maintenant un autre sujet qui tient à la fonction de guide “psychopompe” de Mikael. La mystique juive voit l’ascension de l’âme s’opérer dans le char, la «Merkaba», constitué lui-même par les diverses classes d’anges avec à leur tête, Mikaël, Uriel, Gabriel et Raphael. Pourquoi Mikael est-il en tête ? Précisément parce qu’il est en symbiose spirituelle avec l’Ange de la face, Metatron, parèdre de la Schekinah, c’est alors celui que l’on nomme Michel-Metatron ou le petit tétragramme IHWH en lequel réside pleinement le nom de l’Eternel. Le Christ Jésus, dira : «J’ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde» (Jean XVII.6). De son côté, le Zohar (I,237b) assure que la Schekinah se manifestera dans l’avènement du schiloh, issu de la race de Juda et qui recevra le sceptre et le bâton de commandement (Genèse XLIX, 10). Or, l’Envoyé, Schiloh, c’est aussi le Christ, celui qui a reçu l’onction : c’est à sa naissance que s’est épiphanisée la fonction métaphysique, cosmologique et humaine de Marie, la fille de Sion. Au retour du Christ, elle se manifestera à nouveau par le symbole de la Cité Sainte, la Jérusalem céleste, résidence de l’Eternel et descendue du Ciel pour épouser la Jérusalem d’En-Bas, dont elle est «l’Ange de son âme» dans la terminologie de Henry Corbin.
Ainsi, celle qui était nuée lumineuse, orbe entourant, pour le réfléchir en même temps que le protéger de toute profanation, le Triangle sacré, devient-elle l’enceinte de chair de l’Incarnation, puis l’enceinte de pierres de la Cité Sainte dont le Tout-Puissant est le Temple et l’Agneau la lampe... Mais la Parousie ultime succède à deux évènements associant toujours la Vierge Marie et Saint-Michel, à savoir : d’une part, l’ouverture pour un temps très court de l’Arche d’Alliance “Fœderis Arca”, dans le Ciel, et d’autre part, le dernier combat des ailes blanches et des ailes noires avant l'heure du Jugement, qui est proprement celle de l’archange Michel.

Revenons brièvement sur les notions exposées précédemment. L’union entre l’Ange de la Face, Metatron, le Prince des Milices célestes, Saint-Michel l’archange et la Schekinah, gloire de l’Eternel, personnifiée en la Bienheureuse Vierge Marie, tient dans une sorte de “consubstantialité spirituelle” : celle du «Fiat» sans détour, celle de la délivrance des messages divins, celle du service du Roi du Monde et Soleil de Justice, celle du service du Christ, adversaire de l’Antéchrist ou soleil sombre, face inversée du Christ et personnifiée par l’ange Samael, ange de la mort, et par le Satan de l’adversité. Et, puisque nous sommes au jugement des âmes, rappelons-nous que si Mikael est aussi le Prince de la Clémence, Satan, nous apprend la Bible T.O.B., est le nom commun d’origine hébraïque, désignant l’accusateur auprès d’un tribunal, l’Adversaire des hommes et l’Adversaire de Dieu ; on ne saurait être plus explicite.
Michel, Metatron et la Schekinah sont les messagers de la puissance et de la miséricorde divines. Ils ont des attributions angéliques et théophaniques, aussi, dit-on que Metatron, écrit sans la lettre Iod, s’entend de la fonction angélique que lui confère la Schekinah, alors que lorsque son nom s’écrit avec cette lettre Iod, il s’entend de la fonction propre à la Schekinah. Cet échange et ces permutations fonctionnelles peuvent expliquer que les kabbalistes voient dans Metatron, le manteau de la Schekinah ... et dans la Schekinah, le “Metatron” de l’Eternel, Dieu lui-même ou sa gloire enveloppante, rayonnante et protectrice de toute profanation. Elle est un miroir réverbérant tout comme elle est la force michaelite de l’Eternel. On en revient sans cesse aux appellations des litanies : Soleil de Justice et Sagesse Éternelle pour le Christ, et Miroir de Justice et Trône de la Sagesse pour la Vierge.
D’ailleurs, la Schekinah est considérée comme une personne, ce qui référe une fois de plus à la Bienheureuse Vierge Marie. Elle est, nous apprend le Judaïsme, âme des lumières créées et corps de l’âme divine. Faut-il alors, comme d’aucuns, s’étonner que Marie soit la chair du Seigneur, comme l’a si bien montré Saint Grignion de Montfort ? Et c’est encore à Vulliaud que nous laisserons la parole. La Schekinah, écrit-il, «a une face, des membres ; elle parle, agit, chante, pleure, souffre, s’irrite, réprimande, punit, s'apaise, monte et descend. Elle possède tous les attributs que la Kabbale donne aux Sephiroth. On dit qu’elle offre, sous l’aspect de Binah, tant de ressemblance avec Hokmah, la Sagesse, qu’elle paraît se confondre avec elle et se confond vraiment par un certain côté. Comme elle (Hokmah), elle participe de l’être, du principe premier.»
Nous dirions qu’elle préfigure le sort posthume des baptisés, appelés à être «participants de la nature divine» (2 Pierre 1,4) : dans cette proximité entre le Siège de la Sagesse et la «Sagesse Eternelle du Dieu vivant» comme le chante la liturgie romaine ; dans cette conjugaison picturale, ne reconnaissons-nous pas les pieta de nos vieilles églises ? Ou les saintes icônes de l’Orient chrétien, lorsque la Theotokos nimbe le Christ, en l’exposant sur elle-même ?


"En ce temps là se lèvera Michel, le grand chef, pour lutter en faveur des enfants de ton peuple. Ce sera un temps de détresse tel qu’on n’en a encore jamais vu de pareil depuis qu’il existe des nations jusqu’à ce jour" (Daniel XII, t-2).


Symbiose sacrée

Ainsi la Schekinah, par sa position quasi médiane entre l’Eternel et son Verbe d’un côté, la nature créée de l’autre, se trouve située comme la Vierge Marie du “Magnificat” entre, d’une part, la glorification du Tout Puissant par l’exaltation de l’âme et l’exultation de l’esprit et l’acclamation «Saint est son Nom !» — et, d'autre part, la bénédiction de la postérité charnelle et spirituelle d'Abraham et Jacob, consacrée par les paroles : «Le Schaddaï a fait pour moi de grandes choses : Il a secouru Israël son serviteur ; Il s'est souvenu de sa miséricorde en faveur d ‘Abraham et de sa race à jamais.» (Luc 1.46-55).
Ne croirait-on pas entendre le chant même de la Schekinah, cette fille de la Voix ? Bath Kol ? Bien sûr, à un autre point de vue, est-il nécessaire de rappeler que la Vierge ne saurait être confondue avec Dieu, l’Unique — c'est tout le sens de la question posée par le nom de Mikael. A Dieu seul appartient la Gloire, le Kavod ; c’est tout le sens du «Gloria in excelsis Deo». Mais, par le «Fiat» virginal, et d’abord métaphysiquement par la conception immaculée qui est sienne, la Vierge procède de l’acte créateur de par la génération “ad extra” et devient ici synthèse principielle du monde angélique, tout comme la Schekinah est la synthèse des Sephiroth. Révélant la sagesse de Dieu, elle l’épiphanise dans le monde en donnant naissance au Fils «descendu parmi les hommes». On retrouve les deux aspects de la Vierge : une face tournée vers l’Eternel et une face tournée vers les hommes, dans une autre description de la Schekinah, dite «Schekinah des faces», des «Panim» en hébreu, d’où le nom de Péniel, «face de Dieu», donné au Jabok par Jakob, car, dit celui-ci : «J’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauvée». (Genèse XXXII, 30).
La Schekinah des faces est tournée vers les Sephiroth intellectives, dites de l’Invisible et de la Connaissance, et situées “devant Dieu”, toutes ces définitions étant, bien entendu, à saisir de façon symbolique. Il s’agit, ici, de la grâce extérieure et d’une révélation épiphanique de Celui que «personne n’a jamais vu» selon l’expression du Prologue de l’Evangile de Saint Jean et à quoi fait écho le chant marial : «Montre-nous ton Fils».
Avec ces expressions imagées de “devant Dieu” et “derrière Dieu”, on pourrait évoquer une révélation résurrectionnelle dans le premier cas, le «face à face» dont parle Saint Paul et une révélation par reflet dans le second, mais connaissance quand même par le miroir de la Vierge. Aussi le Zohar parle-t-il d’un «aspect intérieur» de la Schekinah, sous-jacent à Binah, l’Intelligence, et impliquant la «Techouvah» ou conversion et le repentir devant Dieu, et d’un «aspect extérieur» qui est sous-jacent à Malkouth, le Royaume et l’assemblée sainte, ou comme le dit Saint Pierre «peuple saint, sacerdoce royal». Cependant, Binah est si proche de Hokmah, la Sagesse, que, vue d’en bas, de Malkouth, l’assemblée sainte, elle se confond presque avec cette Sagesse dont elle est le Siège. N’est-ce pas ainsi qu’en priant la Vierge nous honorerons finalement son Fils dans la Trinité des Personnes ?
Schekinah unie à Metatron, Prince des Armées de l’Eternel, c’est déjà l’annonce de cette symbiose sacrée entre la Reine des Cieux et l’Archange Michel dont le rôle spécifique est évoqué dans le Livre de l’Apocalypse et dans le Livre du Prophète Daniel. Apocalypse XII,7 : «Michel et ses anges combattirent contre le dragon…». Daniel XII, t-2 : «En ce temps là se lèvera Michel, le grand chef, pour lutter en faveur des enfants de ton peuple. Ce sera un temps de détresse tel qu’on n’en a encore jamais vu de pareil depuis qu’il existe des nations jusqu’à ce jour. Alors seront délivrés parmi ton peuple tous ceux qui seront inscrits dans le livre». On a reconnu, en fin de citation, le “Livre de Vie” fermé aux sept sceaux — d’où le vœu des Juifs pieux pour l’an nouveau et avant la grande expiation et conversion des dix jours de Kippour : «Que ton Nom soit inscrit au Livre», car c’est le Livre du jugement identique à l’Arbre de Vie planté au centre de l’Eden.


"Il est remarquable que cette spécificité angélique, celle de la libération, soit exemplifiée dans le le rôle de Mikaël, le grand prêtre, holocauste et oblation devant Dieu. Prince de la clémence, Hesed, et «dispensateur des pardons du péché», parce que vainqueur de Satan dans le grand combat quotidien, perpétuel et finalement eschatologique".


La Compassion dans le Jugement

Quant à Michel, protecteur du peuple juif, héraut d’armes de la Sainte Vierge et protecteur de la royauté et du lys de France, c’est lui qui, précisément, sauvera le prophète Daniel (Daniel IX,21), comme, d’ailleurs, le reconnaît Daniel : «Mikael, un des principaux chefs, est venu à mon aide... il n’y a personne qui me protège contre les chefs ennemis sinon Mikaël, le chef.» Archange du jugement, du combat, mais aussi, comme nous l’avons signalé, archange de la compassion, cette vertu totalement et absolument étrangère, par construction pourrions-nous ajouter, à la nature de Satan, l’Accusateur et l’Adversaire, fruit corrompu du mystère, d’iniquité dans l’inversion du Christ : l’Antéchrist.
L’Épître de Jude nous montre cette compassion “michaelite” dans le jugement qu’exerce Michel : «Or, l’archange Michel lorsqu'il contestait avec le diable et lui disputait le corps de Moïse, n’osa pas prononcer contre lui (le diable), une sentence injurieuse : il dit seulement : “Que le Seigneur te punisse”. » Encore un nouveau témoignage de la parenté entre Michel et Marie. Certes, pour l’un et pour l’autre, il y a combat du mal, mais il y a d’abord soumission à la volonté divine, seule maîtresse de ses voies qui ne sont point nôtres. Pour l’un, il y a sans cesse l’interrogation gouvernant son être «Qui est comme Dieu ?» ; pour l’autre il y a le : «Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole». Il est très important de retenir tout cela avant de songer aux actes de l’archange et au destin glorieux de la Vierge, car aussi bien le nom de Michel que la réponse de Marie à Gabriel donnent la clef de la Connaissance de Dieu : dans les deux cas, nous avons affaire à l’antithèse du démon qui veut s’égaler à l’Eternel et refuse de plier le genou devant Dieu. Aussi, pour ce qui est de la Vierge, son destin “mikaélite” est déjà tracé en ce passage de la Genèse III, 15 que rappelle la fête de l’Immaculée Conception : «Je mettrai une hostilité entre toi (le serpent, le tentateur), et la Femme (la féminité mariale), entre ta descendance et la sienne».
Inaccessible aux artifices de l’Adversaire, elle est la Dame du Chevalier pur du Saint Graal, tout comme Michel est le Chef de la Chevalerie célestielle. Écoutons l’antienne de la fête de Notre Dame du Rosaire : «Vierge majestueuse et puissante telle la Tour de David, mille boucliers y sont suspendus et toute l’armure des braves». Belle description, certes, mais qui est aussi celle de l’Héroïne du Cantique des Cantiques que, justement, la mystique juive identifie à la Schekinah ! Écoutons le “Chant des Chants” ; il magnifie cette Bien Aimée «rangée en bataille comme une armée» pour la défense de ses enfants et de ses serviteurs : Terribius ut castrorom acies ordinata (Cantique des Cantiques, 6,6) : «Ton cou est comme la Tour de David bâtie pour les trophées ; mille boucliers y sont suspendus, tous les carquois des héros» (Cantique des Cantiques, IV,4) : «Tu es belle, mon amie, comme Thirtsa, Pleine de charme comme Jérusalem, Majestueuse comme une armée rangée en bataille» (Cantique des Cantiques, VI,4) ; «Mais qui est donc cette femme qui parait soudain comme l’aurore ? Belle comme la lune, radieuse comme le soleil, Redoutable comme une armée rangée en bataille ?» (Cantique des Cantiques, VI,10).
Pour tout cela donc, la Vierge-Schekinah mérite bien cette place précellente à la tête des milices célestes qu’elle englobe dans sa quiddité sacrée ; la liturgie de la fête de l’Assomption nous le rappelle en ces termes : «Exaltata est sancta Dei Genitrix - Super choros angelorum ad caelestia Regna».


"Mikael est en symbiose spirituelle avec l’Ange de la face, Metatron, parèdre de la Schekinah, c’est alors celui que l’on nomme Michel-Metatron ou le petit tétragramme IHWH en lequel réside pleinement le nom de l’Eternel".


Marie, aux confins de l’Infini et du Fini

Après cette rapide incursion dans le Cantique des Cantiques, nous comprenons mieux le déroulement du grand drame de la fin des temps. Après avoir été précipité du Ciel en Terre par Michel et sa cohorte angélique (Apocalypse XII, ? et XII,13), l’Adversaire de l’Essence divine et de la nature humaine va poursuivre la femme qui avait mis au monde l’enfant mâle devant gouverner les “goyim” avec une verge de fer et qui se trouve enlevé au Ciel auprès de Dieu et de son Trône. Dans cette poursuite, deux ailes sont données à la Femme pour s’enfuir au désert, vers sa retraite et, nous dit l’Apocalypse, la Terre engloutit l’eau que le dragon lançait contre elle. C’est alors que l’ennemi va livrer bataille aux enfants de la Femme, à ceux qui, précise la Bible dans son dernier Livre, d’une part «observent les commandements de Dieu», et d’autre part «gardent le témoignage de Jésus» (Apocalypse XIl.13-18). Nous pourrions voir là une allusion aux peuples de la première Alliance, qui n’est point abolie, comme le rappelait à Mayence le 17 novembre 1980, le Pape JeanPaul II : «L’ancienne Alliance qui n’a point été révoquée», et à celui de la seconde Alliance, nouvelle et éternelle, finalement au peuple unique de l’Alliance judéochrétienne ; mais notre commentaire se limitera à une simple observation relative à la «retraite au désert» de la Femme céleste. Le désert en hébreu se dit Midbar, qui peut se traduire par MI, contraction de “Min” : de, entre, dans, du, et Dabar: la Parole. Quant à la retraite ou forteresse, elle peut se traduire par Mischgav, d’où le psaume «Mischgav lanou Adonaï…», «l’Eternel est pour nous une haute retraite» : la valeur de ce nom, Mischgav, est 345, c’est-à-dire en guématrie, l’équivalent d’El Schaddaï, le «Dieu Tout-puissant». On en arrive à une évidence : celle du psaume 91, déjà cité dans ce texte : «Celui qui habite dans la retraite du Très-Haut repose à l’ombre du Schaddaï» — et n’est-ce point justement ce Schaddai, ce Tout-puissant, qui fit pour la Vierge de «grandes choses» selon le “Magnificat” ? Tout est cohérent spirituellement et nous pourrions bien en rester là pour le soulagement du lecteur exténué par cette escalade de chemins kabbalistiques souvent escarpés, exigeant parfois le saut mental d’une aspérité à l’autre, ce que les kabbalistes qualifient de «Dillong» : saut. Mais qu’il nous accorde encore quelque accompagnement sur le sentier de la haute retraite, pour admirer l’étroite connexion symbolique de la Vierge Marie et de la Schekinah d’Israël, connexion qui tient dans la Sagesse, celle possédée par le Seigneur au commencement de ses voies, décrite au Livre des Proverbes (VIIl.21-3S) et insérée dans la liturgie de “l’Immaculée Conception”. N’est-ce pas cette contemplation de la féminité angélique et immaculée qui fera dire au Grand Rabbin Elie Benamozegh de Livourne : «Aucun nom ne saurait mieux convenir à la Schekinah et au divin dans le monde, que celui d’Ange, d’Envoyé, Malach, car il exprime le rapprochement de l’infini et du Fini ». (Israël et l’Humanité). Et si Marie est située aux confins de la Divinité, sans jamais se substituer à Celui qu’elle désigne, glorifie et adore, n’est-ce pas qu’elle est le rapprochement de l’Infini et du fini ? Le Grand Rabbin de Prague, le Maharal, aurait appelé cette brisure de l’Infini et du fini : la «Emtsa», la diagonale ! Nous ajouterons que, dans cette perspective, aucun nom ne saurait mieux convenir au rôle tenu par la Reine des Anges que celui afférant à la fonction de Saint-Michel.

Parvenu au terme de notre ascension qui puise au trésor du Judaïsme et de la tradition chrétienne, deux guides éprouvés en l’occurence, nous pensons qu’un tel travail peut s’interpréter comme l’humble contribution d’un fidèle de Notre-Dame, Patronne de la France, Fille d’Israël et Médiatrice de toutes les grâces, Notre-Dame aux Trois Lys royaux, à la symbiose doctrinale des deux traditions de la Bible. N’est-ce point d’ailleurs l’optique même des rédacteurs de la note romaine récente, sur le nouveau regard à porter sur le Dieu de l’Alliance et sur la Foi du Peuple de Dieu de l’“Ancienne Alliance” ? celle qui, nous l’avons déjà dit à la suite du Pape Jean-Paul II, «n’a jamais été révoquée» ? C’est aussi pour nous, et dans le langage de symboles qui nous est cher, une façon authentique de présenter l’Unité de la Révélation.

J. T.



(1) Parmi ses ouvrages citons : Melkitsedeq ou la Tradition primordiale (Dervy 1986), Principes et problèmes spirituels du rite écossais rectifié et de sa chevalerie templière (Dervy, 1990),Lumière d'Orient (Dervy, 1979), Symbolisme maçonnique et tradition chrétienne (Dervy, 1993),Vie posthume et résurrection dans le judéo-christianisme (Dervy, 1984).
(2) La première partie a été publiée dans le numéro 9 (Juillet-Août 2007) de la lettre électronique de Symbole. Ce travail trouve son complément au chapitre VI («Le Cantique des Cantiques dans la mystique juive et dans la mystique chrétienne») de l’ouvrage (épuisé) de J. Tourniac, Du Judaïsme au Christianisme, éditions du Soleil Natal, 1995. Nos remerciements à son directeur, Michel Héroult, qui a bien voulu nous autoriser à publier ce texte (Michel Héroult, éd. du Soleil Natal, 8 bis rue Lormier 91580 Etrechy- Tél : 01.60.80.24.33. soleil.natal@club-internet.fr.

N.B. : Les éléments d’ordre “éruditionnel” de cette méditation sont tirés des ouvrages de René Guénon, Gershom Scholem, Ernest Muller, Paul Vulliaud, A.D. Grad et Léo Schaya, ainsi que des Annales du Mont Saint Michel (article de Michel Pigeon : «Saint-Michel dans le Rationale de Durand de Mende», 1985). Les citations liturgiques sont tirées de Dom Lefevre et de l’ancienne liturgie latine.