Jules Roy : L’Homme à la licorne
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 22 octobre 2007 à 18:52 - Livres - #134 - rss
Jules Roy, «le vieux guerrier» comme l’appelait en souriant Ernst Jünger, à qui jusqu’à la fin il ne cessa de vouer une admiration jalouse, aurait eu cent ans cet automne. Sa veuve, Tatiana, poète elle-même, publie ce qui fut le «jardin secret» de cet homme tout d’éclats et d’outrance, tel, du moins, qu’il se plaisait à ce qu’on le décrivît : ce sont des poèmes, L’Homme à la licorne, qui répondent à soixante-cinq ans de distance à son premier livre, Trois Prières pour des pilotes (1).

L’Homme à la licorne, donc : il y a cinquante ans, Jules Roy écrivait l’Homme à l’épée (9) ; car seule la main qui a tenu l’épée peut flatter la licorne. Il roule dans cet abandon lyrique à son seul usage comme un écho lointain des Minnesänger, Hartmann von Aue, Albrecht von Johannsdorf, Otto von Botenlauben, et leur prince, Walther von der Vogelweide : «Hélas ! comme la douceur du monde fait notre perte ! Je vois flotter le fiel au beau milieu du miel ; le monde a beaux dehors : il est blanc, il est vert, il est rouge, mais il a le cœur noir, sombre comme la mort»(10). D’instinct Jules Roy retrouve ces accents :
«Elle lui a dit : “Enlève ton armure, chevalier, réchauffe-toi…” Et sa poitrine se soulevait comme une mer. Elle s’est approchée : “Embrasse-moi, chevalier, nous avons l’éternité devant nous…” Mais l’heure avait la bouche amère, ses os à lui étaient glacés et, sous la lune, le gel avait soudain durci son cœur».
*
«Ô mort qui me guette à chaque orée du jour, Es-tu ma mère qui s’ennuie de moi,
Ou l’amour qui n’en finit pas de m’assassiner ?»
L’aimée est celle qu’il a attendue, invoquée tout au long de ce dur travail de vivre :
«Tu es celle que j’appelais du fond des âges
de la voix des bêtes blessées qui refusent la mort,
l’âme immortelle de mon âme.»
Celle dont il ne sait s’il la retrouvera, «dans vos grandes plaines incertaines
Dans vos espaces brûlés par vos anges
Exterminateurs ?» Il ne demande rien, refuse les faux semblants :
«J’aurai trop aimé le soleil, le rêve,
J’aurai perdu ma vie à rien…
Je suis le mauvais ouvrier
À qui sera refusé tout salaire
Donnez-moi la force de ne pas implorer Votre pitié.»
Et c’est un le refrain d’une vieille chanson de guerre qui lui revient naturellement et l’accompagne : «Adieu ma mie, adieu mon cœur,
Adieu mon espérance…» C’est ainsi qu’il termine son Requiem, en ajoutant : «… comme on dit dans la chanson » — pour que le lyrisme lui non plus ne devienne pas un faux semblant.
«Les oiseaux que mon approche ont mis en fuite
se sont posés dans les roseaux
mais celui qui vole dans mon âme
ne trouvera ce qu’il cherche
qu’à la mort.»
Ph.B.
Jules Roy : L’Homme à la licorne, Albin Michel, 2007. (1) Trois Prières pour des pilotes, Alger, Charlot, 1942. Citons encore, parmi ses livres poétiques : Sept Poèmes de ténèbres, Paris, h.c., 1957 ; Prière à Mademoiselle Sainte-Madeleine, Vézelay, le Bleu du Ciel, 1986 ; La nuit tombe. Debout camarades !, Montigny-sur-Canne, Gérard Oberlé, 1991.
(2) Mémoires barbares, Paris, Albin Michel, 1989 ; Amours barbares, Albin Michel, 1993.
(3) La Vallée heureuse, Alger, Charlot, 1946 ; Paris, Albin Michel, 1989.
(4) Au détour d’un compte rendu de son livre Adieu ma mère, adieu mon cœur, Le Monde du 5 septembre 1996 multiplie les décorations : «Lui, le subversif, l’ancien pied-noir anticolonialiste, le militaire déserteur… ». Nous avions protesté auprès de la directrice des pages littéraires dudit journal qui, après avoir publié une mise au point, voulut bien nous écrire qu’elle regrettait «ce très regrettable lapsus». Nous croyons pouvoir dire que Jules Roy avait été heureux de cette mise au point.
(5) Guynemer, l’ange de la mort, Albin Michel, 1986.
(6) Passion et mort de Saint-Exupéry, Paris, La Manufacture, 1987.
(7) La Bataille de Diên Biên Phu, Paris, Julliard, 1963 ; Albin Michel, 1989.
(8) Voir en particulier sa fresque des Chevaux du soleil (chez Grasset ; repris en un volume, Paris, Omnibus, 1995) épopée de la présence française en Algérie, de Bourmont à de Gaulle, dont, de son aveu, le véritable titre eût été Les Conquérants.
(9) Gallimard, 1957 ; réédition, 1960.
(10) «Owê wie uns mit süezen dingen ist vergeben ! / ich sihe die gallen mitten in dem honege schweben. / Diu werlt ist ûzen schœne, wîz, grüen’ unde rôt, und innen swarzer varwe, vinster sam der tôt». (Traduction de René Lasne, in Anthologie de la poésie allemande, t. I, Paris, Stock, 1943).

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