A propos du livre de Dan Jaffé : Le Talmud et les origines juives du Christianisme
Par CEAPT Symbole copyright, mardi 23 octobre 2007 à 10:19 - Livres - #135 - rss
Le livre de Dan Jaffé traduit l’ambiguïté et la complexité du regard juif sur Jésus, qui peut très bien s’enraciner dans une difficulté à porter un regard sur soi-même : c’est en tout cas ce que l’auteur nous laisse pressentir par endroits. On ne peut s’empêcher de penser que c’est cela même qui devrait rapprocher Juifs et Chrétiens — car il apparaît de plus en plus clairement que ce “noyau originel” judéo-chrétien doit être regardé comme porteur d’une espérance commune.

Jésus devant le Sanhédrin. Fresque de Giotto (Padoue, 1304-1306).
Dépasser le traumatisme des événements
D’un certain point de vue, il est normal que le Talmud (que l’on ne peut pas faire coïncider entièrement avec la tradition orale), reste dans une perspective où le judéo-christianisme naissant puisse être regardé comme une menace par rapport à la cohésion traditionnelle du Judaïsme. L’identité juive est très fragilisée à cette époque et même très menacée depuis que la Judée est passée, quatre ans avant la naissance du Christ, sous administration romaine. Les choses ne feront que s’amplifier jusqu’à la destruction, en 70, du second Temple de Jérusalem. Il nous est rappelé combien cette destruction fut traumatisante pour Israël. Des centaines de milliers de personnes périrent durant cette guerre et plusieurs milliers furent réduites en esclavage. Toutefois, avant cette date, au dire de l’auteur, les avis sur le Christianisme étaient très partagés. Ceux qui, au sein du Sanhédrin, étaient réticents, ne l’étaient pas pour des raisons d’ordre rituel car «les judéo-chrétiens vivent le Judaïsme comme les autres juifs. Leur pratique religieuse ne diffère en rien des autres juifs. Du point de vue identitaire et de l’affiliation religieuse, ils sont juifs et rien d’autre. Seule la croyance en la messianité voire en la divinité de Jésus posera problème aux Sages.»
Peut-être faut-il rappeler qu’à l’époque de Jésus, le Sanhédrin n’était pas composé uniquement de grands prêtres ayant accompli ces fonctions, mais également des Anciens, chefs des grandes familles, des Scribes, légistes et hommes de la Loi également de Pharisiens qui se voulaient garant de l’orthodoxie. En sorte que ce ne sont pas seulement les prêtres qui le condamnèrent pour des divergences religieuses — et, de fait, les considérations politiques ont joué un grand rôle. Car «les foules le suivaient en grand nombre» et «ils le craignaient parce que tous le peuple était ravi de son enseignement.» Quelques années plus tard, l’évolution de la communauté chrétienne, difficile à cerner de l’extérieur, ne faisait que confirmer ces craintes.
Ce ne serait que vers la fin du premier siècle que le rejet et la rupture auraient été consommés — mais il faut se souvenir que tous ces événements sont vus du point de vue du Judaïsme en tenant compte d’une certaine “extériorité” liée à la perspective talmudique, puisque, selon certains auteurs, une Église judéo-chrétienne, initiée par Jacques, le Frère du Christ, observant les prescriptions de la Loi juive, restera vivante jusqu’au VIème siècle et même au-delà : selon des sources arabes citées par Henry Corbin, la communauté des Ébionites aurait prolongé cette présence signalée encore au Xème siècle. En revanche, il faut signaler que Jacques (dit le mineur pour le distinguer de Jacques le majeur fils de Zébédée et frère de Jean), fut lapidé en 62 à l’instigation du grand prêtre Ananos II. Auparavant, les Actes des Apôtres témoignent de l’intensité et de la violence des relations commencées avec le discours et la lapidation d’Étienne en 31 — et ce, avant la conversion de Saül, alors même que celui-ci était occupé à persécuter ces même chrétiens. Tous ces faits ne témoignent pas particulièrement d’une intégration harmonieuse des judéo-chrétiens au cours de cette période. Mais ces même textes affirment également l’existence de moments idylliques où «…ils louaient Dieu et trouvaient faveur auprès de tout le peuple.»
À vrai dire, il apparaît bien nécessaire de porter un regard pacifié sur cette période extraordinairement tourmentée et de dépasser le traumatisme des événements. Le Christ lui-même n’a porté aucune malédiction sur la croix, bien au contraire, contre ses bourreaux, qui pourrait justifier un regard de haine et d’incompréhension. Si, du point de vue du Judaïsme, le Christianisme naissant constituait une menace, c’est que la personne même de Jésus était par trop mise en avant, y compris par lui-même («Je suis la Voie, la Vie et la Vérité») au regard de la démarche rabbinique traditionnelle, faite d’effacement devant la Parole divine : tous les «Sages» n’étaient pas prêts à entendre le “Je” divin dans sa bouche. Ainsi «…il sera considéré comme un déviant par rapport aux normes des Sages, un sectateur de la Loi qui fourvoyait le peuple. Il pratiquait la magie comme le feront ses disciples en proposant des thérapies en son nom. Jésus est donc un marginal qui décide de fabriquer sa propre idole et de lui rendre un culte.»

"À l’époque de Jésus, le Sanhédrin n’était pas composé uniquement de grands prêtres ayant accompli ces fonctions, mais également des Anciens, chefs des grandes familles, des Scribes, légistes et hommes de la Loi, aussi de Pharisiens qui se voulaient garant de l’orthodoxie".
Une voie initiatique
Il faut reconnaître qu’il y a de quoi être troublé ! Car Jésus ne rassure pas, bien au contraire, ceux qui ne sont pas touchés par sa Parole : «Je suis venu pour jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Pensez-vous que je sois paru pour donner la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais la division. Non pas la paix comme le monde la donne, mais l’épée.» On trouve, de même, un certain nombre d’imprécations et de malédictions contre les «Pharisiens» ou les «riches», qui ne sont pas particulièrement tendres.
Ce qui est digne de remarque, c’est que le Sanhédrin, qui conduit les réformes et débute à Yabneh la rédaction de la Halakha — ensemble des préceptes réglant uniformément la vie juive —, semble néanmoins partagé. Même une malédiction portée contre les Chrétiens, ne s’affirme que comme une «bénédiction des hérétiques» qui ne vise pas exclusivement les Chrétiens, mais qui traduit bien l’embarras de l’autorité juive. Saint Jean en fait lui-même mention dans son Évangile (9,22).
Comme le rappelle l’auteur, «l’objectif de cette prière était bien d’exclure les judéo-chrétiens des synagogues. Au plan historique, dans les années 80-90 le conflit entre Juifs et judéo-chrétiens se déroule à l’intérieur du Judaïsme, puisque Judaïsme et Christianisme ne sont pas encore séparés.»
La suspicion d’hérésie, jamais complètement affirmée ni établie, vient conforter l’idée véhiculée par la tradition islamique que le Christianisme primitif ait été une Tarîqah, c’est-à-dire une voie initiatique — d’où l’embarras de l’autorité religieuse du Judaïsme, en tant que telle, devant une réalité qui échappait à sa juridiction. (1)
Dans l’ensemble, selon l’auteur, le Talmud reconnaît l’autorité du Christ en tant que Rabbi, et certains semblent penser qu’il aurait très bien pu faire partie du groupe des Sages présidant aux destinés d’Israël. Les reproches de manquement à certaines prescriptions ne paraissent pas aussi déterminants qu’on aurait voulu le donner à penser. Les propos du Christ à l’égard de certains Pharisiens n’étaient pas particulièrement choquant dans le contexte de l’époque, où il y avait une grande liberté de ton, et une diversité de points de vue s’exprimant dans des controverses qui pouvaient aller très loin, notamment de la part des Esséniens. C’est cette diversité qui conduira les Sages à unifier les préceptes dans la Halakah. Quant à l’incompréhension de certaines paroles de Jésus, notamment concernant sa divinité affirmée en tant qu’Emmanuel, cela relève du mystère, qui demande à être approché de l’intérieur — mais il est incontestable que certaines formulations providentielles ont constitué une pierre d’achoppement et de scandale qui a contribué à l’accomplissement de la «volonté du Père».

La lapidation de saint Étienne en 31. "Au plan historique, dans les années 80-90 le conflit entre Juifs et judéo-chrétiens se déroule à l’intérieur du Judaïsme, puisque Judaïsme et Christianisme ne sont pas encore séparés".
Au-delà de la science des religions
Si cet aspect n’est pas abordé dans le livre de D. Jaffé c’est qu’il n’a pas à apparaître explicitement dans des commentaires relevant du Talmud. Toutefois on pourrait approfondir cette question en se reportant à un ouvrage de Catherine Chalier et Marc Faessler : Judaïsme et Christianisme, l’écoute en partage (2). Ce livre construit à deux voix tient justement compte de la double perspective évoquée au début de cet article. Dés cette époque… «le Christianisme se profilerait en mettant l’accent sur sa vocation à devenir Lumière des nations. Mais sa reconnaissance du statut révélé de la Thorah le conduirait à admettre qu’il n’accomplit pas lui-même cette vocation à être alliance-peuple. Seul Israël peut l’incarner, selon sa voie spécifique et l’horizon messianique qui lui est propre. En sorte que le Judaïsme retrouverait en tant que tel sa place auprès du Christianisme dans un témoignage commun et concomitant au sein de notre univers multi religieux.» (p. 153)
Chacun d’entre nous gagnera à méditer sur certains aspects de ce mystère qui s’incarne dans l’histoire et se révèle dans le temps. Avant même qu’il ne soit effectivement une forme religieuse, dans le giron du Judaïsme, mais également par la suite alors que, sans se renier, le Christianisme recouvre toute l’aire d’influence de la tradition gréco-romaine appelée à s’effacer. Si le judaïsme en tant que tel, n’a pu reconnaître dans le Christ de la première venue le Messie triomphant promis par les prophéties, il s’est bien entendu trouvé un certain nombre pour lui reconnaître le triple caractère royal, sacerdotal et prophétique. Peut-être même que parmi ceux-là, tous ne sont pas devenus chrétiens. Dans le Sanhédrin lui-même, n’y aurait-il pas eu quelques judéo-chrétiens ? C’est bien ce qui complique les choses quand on veut les aborder du seul point de vue de la science des religions : il y a des paramètres qui échappent complètement au niveau rationnel et documentaire. Toutefois, ces travaux peuvent permettre une clarification qui pourrait dé-passionner une question qui a soulevé beaucoup trop d’incompréhension et de haine, alors que cette “naissance” était porteuse de tant d’espérance et d’amour pour tous ceux, Juifs ou Gentils, qui ont consenti à cette purification du regard.
J.-M. L.

(1)Voir à ce sujet : René Guénon, Aperçu sur l’ésotérisme chrétien, Éd. Traditionnelles. Dans le Chapitre 2 «Christianisme et initiation», l’auteur rappelle que la confusion entre les deux domaines, exotérique et ésotérique, est l’une des cause qui donnent naissance à des «sectes» hétérodoxes. Certaines hérésies qui se sont très tôt manifestées à l’intérieur du Christianisme n’ont pas eu d’autre origine. Beaucoup de contenus qui n’étaient pas encore fixés dans un dogme rigide, pouvaient donner lieu à certaines incompréhensions ou confusions. Même les perspectives de Paul Jacques et Pierre semblaient difficilement conciliables. On comprend que tout cela pouvait entretenir davantage la méfiance des autorités juives.
(2) Catherine Chalier et Marc Faessler, Judaïsme et Christianisme, l’écoute en partage, éd du Cerf, 2001.

Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.