Point de fastidieuses descriptions dans ce récit, le monde est pris sur le vif, et comme on disait naguère, à brûle-pourpoint. Le voyageur est français, il traverse l’Orient de l’Inde au Japon avec Montaigne ; il s’allège en cours de route, va à sa guise, ne s’attarde que dans les profondeurs naturelles du temps, et ne s’illusionne point à trouver une autre patrie. On se souvient du mot, subtilement paradoxal de Kléber Haedens à propos de Cendrars, «Il ne sort jamais de chez lui ; il est chez lui dans le monde entier»

Une réjuvénation de l’âme

Nous voyageons partout et particulièrement dans l’ici-même. Le propre de l’être humain, ce qui le différencie de l’animal dans son écosystème, est de n’être jamais entièrement là où il se trouve. Cet exil peut susciter des nostalgies, mais il révèle surtout ces espaces, ces orées, ces passages qui nous font parler et écrire, qui font aussi de notre conscience un moment déjà dépassé de notre prise de conscience. Le voyage est une façon d’éprouver le temps. Nous étions là, nous étions ceci ou cela, voici que nous ne le sommes plus, nous avons traversé le «mur du temps» selon la formule de Jünger. Une ingénuité immémoriale nous a fait signe et dans ce salut léger (un scintillement de la lumière sur l’eau) nous sommes restitués à quelque chose de plus important que nous-mêmes, non plus le «moi» des angoisses et des désirs mais le Soi de la limpidité, de la reconnaissance, peut-être «l’étincelle incréée» dont parlait Maître Eckhart, ou le Tao, — qui est joie. Olivier Germain-Thomas cite à juste escient Montaigne : «La plus extrême marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante».
En cet âge noir, le monde qui nous environne est bardé de certitudes et de tristesses. Tout y semble usé, dérisoire. C’est le monde malin des hommes «qui clignent des yeux» comme disait Nietzsche. Si le voyage enseigne, c’est aussi à oublier ce que nous croyons savoir : «J’avais appris entre autres, les vertus de la patience et le sacré de l’innocence, qu’une même lumière n’éclaire pas les mêmes choses, et que les dieux les plus probables sont les plus obscurs.» L’ouvrage d’Olivier Germain-Thomas possède cette autre vertu, devenue rare, d’être sans pathos. La subjectivité y affleure, mais n’envahit pas. L’auteur nous laisse à notre souffle, à notre respiration, signe qu’il sut comprendre et conjoindre les enseignements de Montaigne et ceux du Tao : «Les voyages ont été mes écoles. Ils ont chambardé les raisons étroites, m’ont donné à voir l’envers du sable et du ciel. J’ai souvent entendu de drôles de bruits sur les essieux des trains. Je voyais tomber vers les voies des morceaux du vieil homme.»
Le voyage est, osons le néologisme, rejuvénation de l’âme. Voyager, c’est aller à contre-courant de l’usure et du déclin, vers l’origine, vers l’Orient, vers l’aube levante. En ses derniers aperçus, du côté du soleil levant, Le Bénarès-Kyôto révèle que la voie poursuivie est bien une voie de purification (étrangère, s’il est nécessaire de préciser, à tout puritanisme). La tradition japonaise dispose de quelques essences pour nous déprendre de ce qui communément nous englue. Le tranchant du sabre et la délicatesse des fleurs naissantes sont une jeunesse du monde qui persiste. La sagesse nous déprend de ce qui nous adultère, nous assombrit, nous livre aux lourdes arguties de la mélancolie.
Le Bénarès-Kyoto aurait aussi pu s’intituler, L’Art de lire Montaigne. C’est, en effet, l’auteur des Essais qui accompagne Olivier Germain-Thomas dans son voyage. Il y a deux sortes de livres, ceux qui sont du voyage et ceux qui n’en sont pas, ceux que l’on glisse dans sa poche ou son havresac et ceux qui s’empoussièrent sur les rayons ou, pire encore, semblent définitivement associés à une table de travail. Montaigne est du voyage d’Olivier Germain-Thomas, qui nous donne une élémentaire mais indispensable leçon de lecture (art à peine moins subtil ou difficile que l’art d’écrire). L’évidence est parfois oubliée : nous lisons les paysages et il se forme dans toute lecture laissée à sa liberté, à la plénitude des affinités mystérieuses et sensibles, une correspondance entre les mots que nous déchiffrons et la lumière qui change autour de nous, sur les objets, les arbres, les montagnes. Au livre élu correspond un homme éphémère, un pays traversé, un temps qui passe.


"Le voyage est, osons le néologisme, rejuvénation de l’âme. Voyager, c’est aller à contre-courant de l’usure et du déclin, vers l’origine, vers l’Orient, vers l’aube levante."


L’art antimoderne du bonheur

Le Benarès-Kyôto nous donne à comprendre que la sagesse n’est point particulièrement d’ici ni d’ailleurs, mais peut-être dans le passage d’un ailleurs vers un ici, dans cette presque indiscernable conquête de la présence qui est toujours un peu absente, mais irréfutable dans cet instant où la poésie nous détache, nous délie, pour nous jeter au cœur du monde. Le récit précise ce sens de la présence qu’il faut cependant distinguer d’une certaine dissolution dans le hic et nunc, dans cette acceptation moderne, sans discrimination, de tout et de n’importe quoi. La présence se tient précisément dans la forme pure, dans la perfection d’un rituel qui mérite d’être défendu car elle est résistance à l’informe : «Combattre d’un même élan l’ennemi intérieur (le diviseur de l’âme, diabolos) et, à coup d’épée, l’ennemi extérieur n’est pas cette morale à la guimauve comme l’air du temps l’aime. Raison de plus pour en comprendre les fondements et la vitalité à travers plusieurs cultures, des Celtes aux Nippons, de Moïse à Ulysse, Lancelot ou Mahomet. On guette à l’horizon son retour, on tire l’épée devant les contrefaçons.» On songe alors à ce propos lumineux de la Philocalie : «Le péché contre l’Esprit, c’est de tuer l’hérétique», autrement dit d’outrecuider dans sa conviction, de la contrefaire, — ce qui n’est d’ailleurs pas le triste apanage des religions. Le voyageur, s’il se quitte aussi lui-même en voyageant, retrouve au-delà de la lettre morte l’esprit qui vivifie, autrement dit l’esprit d’enfance : «Sans être du vide, l’aptitude à vivre l’état présent portes fermées sur le passé et le futur, n’est possible qu’en retrouvant l’esprit d’enfance, demande incessante du Christ que les princes de l’église se sont empressés de mettre sous le boisseau.» Le monde moderne, disait Bernanos, a deux ennemis, l’enfance et la pauvreté. On oserait, entre lucidité et oblation, y ajouter deux autres, tant vantés et controuvés : la liberté et le bonheur : «Dans le ciel lumineux du dimanche de Pâques aux étoiles si proches, ce n’est pas l’espace infini qui m’effraie, ni la petitesse de l’homme, c’est son inaptitude au bonheur.» Le moderne cultive, dans un labeur acharné, le vacarme et la laideur, l’art de ne pas être heureux. À ce saccage tout lui est bon, y compris l’hédonisme publicitaire. Cependant, ses œuvres néfastes et sinistres étant vaines, ce qui est, pour infime qu’il soit, demeure inaltéré dans le secret : «Quand les ratiocinations et les blablavasseries auront étouffé nos élans créateurs, penser à redécouvrir l’art du secret.»
S’il faut combattre alors, que ce combat ne soit pas celui de la tristesse ou du relent mais du bonheur qui perdure sous l’apparence de l’éphémère dans la cascade si chère à l’esprit japonais, qui ne distingue point l’éphémère de l’éternel. La “gnosis”, s’il faut parfois une vie entière (ou plusieurs) pour l’entrevoir n’en demeure pas moins un signe de la proximité extrême, une science non de l’éloignement mais du retour à soi, aux autres, à la surnaturelle nature, au monde partout resplendissant, — ce que dit parfaitement le poème (d’Oe Tômatsu) que cite, parmi d’autres merveilles, Olivier Germain –Thomas :

«Quand tu auras enfin visité
Tous les sanctuaires de la terre
Tu reviendras chez toi regarder
La vie dans une goutte d’eau
Déposée par la pluie d’automne
Sur une feuille de bananier»

L-O. A.





* Luc-Olivier d’Algange, né en 1955, est l’auteur de plusieurs ouvrages où se mêlent textes littéraires et philosophiques herméneutique, poésie et métaphysique. Dernier ouvrage paru : L’étincelle d’Or (éd. les Deux Océans, 2006).

Le Bénarès-Kyoto, d’Olivier Germain-Thomas, Le Rocher, Coll. La Fantaisie du voyageur, 2007, 270 p., 18 €.


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