Mircea Eliade : un homme essentiel
Par CEAPT Symbole copyright, jeudi 13 décembre 2007 à 18:46 - Mircea Eliade - #152 - rss
Le 22 avril 1986, Mircea Eliade meurt à Chicago. Il avait 79 ans. Sa bibliothèque venait de brûler : comme autrefois Huxley, il ne lui a pas survécu. Un mois après paraissait son roman Noces au paradis. Mircea Eliade, philosophe, historien, romancier, laissait une œuvre qui fut décisive pour beaucoup. Frédérick Tristan lui rendit alors ainsi hommage dans les pages du Figaro-Magazine.

Discret et comme effacé derrière l’immensité de son propos, ce scrupuleux homme de science, à l’œil attentif, toujours à l’affût de l’essentiel, portait sur l’histoire des sociétés un regard originel. Il savait, en effet, que les mythes, les rites et les signes ne sont pas les restes d’un archaïsme dont il conviendrait de se défaire pour parvenir à quelque stade supérieur, mais au contraire ils sont les sources permanentes, toujours actuelles, de l’être humain en la totalité de son devenir.
Cette soif d’universalisme et cette volonté de respecter la conscience dans l’intégralité de ses activités et de son dynamisme marquent chaque moment de l’existence passionnée de ce Roumain aux dons exceptionnels. À dix-sept ans, il apprend l’italien pour lire Papini, l’anglais pour approcher Frazer, aborde l’étude de l’hébreu et du persan. À vingt et un ans, il abandonne sa thèse sur Ficin et Giordano Bruno pour se rendre en Inde où durant trois années, il s’entretiendra en sanskrit avec les religieux hindous, pratiquera les techniques de méditation du yoga et achèvera son premier roman oublié. De retour à Bucarest en 1932, Eliade traduit en roumain la thèse sur le yoga qu’il avait écrit en anglais lors de son séjour en Inde et achève son second roman, Maitryi, qui reçoit un grand succès. Dans les cinq années suivantes, il commence une carrière universitaire qui ne s’achèvera qu’à sa mort. Il l’inaugure par des études aussi diverses que le Salut dans les religions orientales, la Docte Ignorance de Nicolas de Cuse ou le Livre X de la Logique d’Aristote. Il séjourne à Berlin, à Oxford, en Suisse, en Italie, participe à des revues, publie trois autres romans, un volume de souvenirs de voyages, et se retrouve attaché culturel à Londres en, 19410 et à Lisbonne en 1941.
Frénésie ? Éclectisme ? Tout au contraire, Eliade à cette époque rassemble, avec cette minutie et cette acuité qui lui sont propres, les éléments qui lui permettent bientôt de rédiger en une synthèse magistrale son Traité d’histoire des religions que préfacera Georges Dumézil, puis le Mythe de l’éternel retour (1949). Il vit alors à Paris, où il retrouve ses compagnons de Bucarest : Cioran, Ionesco. Il se lie d’amitié avec Henry Corbin et rencontre Pierre Klossowski et Georges Bataille, ces religieux sans religion. Toutefois, la France universitaire ne saura pas le retenir. Il acceptera le poste de professeur d’histoire des religions à l’université de Chicago, poste qui lui permettra de poursuivre à la fois son enseignement et ses publications jusqu’au troisième tome de son Histoire des croyances et des idées religieuses qui devait être son dernier ouvrage scientifique.

Homo religiosus
Mais, en fait, où classer Eliade ? Parmi les historiens ou parmi les philosophes ? Question bien incongrue si l’on considère l’étendue encyclopédique et métaphysique de l’œuvre en son ensemble. Peu d’écrivains en ce siècle auront montré une telle somme de connaissances au service de la connaissance de l’homme universel, et cela en tenant le plus grand compte des différences propres aux époques et aux lieux. Mais encore ne s’agit-il pas seulement d’un travail d’ethnologue dans la mesure où ses observations rejoignent aussitôt une anthropologie qui se veut résolument hostile à toute réduction intellectuelle.
L’homme dans l’univers ou dans la société est un pontifex, un faiseur de ponts entre le connu et l’inconnu, le visible et l’invisible, la compréhensible et l’innommable. Il y va de sa nature et de sa fonction. Lui refuser cette place éminente et responsable, c’est le mutiler, le dégrader, le couper de toute communication avec son propre sens qui est à la fois une interrogation et une affirmation de l’être. Ainsi, l’homme est fondamentalement homo religiosus, seul capable de relier ou de tenter de relier les diverses dimensions que propose la réalité, et, en particulier, ses dimensions les plus énigmatiques, celles que la raison raisonnante ne peut atteindre.
Or, selon Eliade qui retrouve ici le droit-fil des traditions initiatiques, il n’est pas de spéculation juste et utile sans une pratique opérative sur soi-même. Autrement dit, l’homme n’étant pas un ange, la voie de sa réalisation doit nécessairement s’inscrire dans une incarnation. D’où l’intérêt d’approfondir les techniques du yoga, les processus de l’alchimie, les rituels des sociétés mystagogiques, les exercices spirituels des mystiques ou les opérations du chamanisme, et d’en saisir l’essence non comme une curiosité intellectuelle mais comme le mouvement même de la réintégration de l’homme en la totalité humaine et, par conséquent, aussi dans l’univers.
La primauté du mythe
Ainsi la symbolique universelle devient un langage pour mieux déchiffrer les constantes de notre imaginaire. Celui-ci, loin d’être le «fou du logis», s’impose dès lors comme le «lieu commun» qui progressivement permet l’accession à une totalisation sensible de notre perception. La connaissance n’est autre, en effet, que de «trouver les éléments d’unité de la vie et du cosmos».
Par là , Mircea Eliade rejoint l’idée majeure des hermétistes alexandrins pour qui le but ultime de l’œuvre est l’apokatastase, le Salut cosmique, réintégration des opposés dans «l’Un dynamique et stable» qu’évoque le Tao. Et, certes, on devine combien de telles propositions ne participent guère des modes philosophiques de ce qu’il est convenu d’appeler la «modernité». Or, devant la dérive évidente de ces tendances qui n’aboutissent qu’à reléguer l’homme dans un univers de plus en plus fragmenté et dénué de sens, Eliade déclarait qu’il serait souhaitable de «renouveler les problèmes cruciaux de la métaphysique grâce à une connaissance de l’ontologie archaïque». C’était affirmer la primauté du mythe sur l’Histoire, sans pour autant se retrancher des conditions historiques de l’origine et du développement de chaque mythe. L’enfance de l’humanité est aussi révélatrice que l’enfance de l’homme. Mieux : il n’est d’Histoire fondamentale de l’homme qu’à travers ses croyances religieuses, pourvu que cette Histoire soit le support d’une herméneutique. Eliade sera ce chercheur de sens à travers le dédale des «mythes, rêves et mystères» qui permettent de différencier le sacré du profane. Ainsi, l’expérience religieuse est considérée par lui comme une réaction de l’être à ce qui est perçu comme une réalité à la fois originelle, actuelle et ultime. Tout autre Histoire n’est qu’événementielle. «C’est un mode d’être authentique et primordial qui défend l’homme contre le nihilisme et le relativisme sans le soustraire à l’Histoire. Car l’Histoire elle-même sera un jour capable de découvrir son vrai sens : celui de l’épiphanie d’une condition humaine glorieuse et absolue.» (Images et symboles, 1952.) Un homme essentiel nous a quittés.
F.T.


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