Entre les années 50 et 80, il y eut une espèce d'heure de grâce. Sous l'influence de Guénon et de la notion d'ésotérisme pris dans le sens plus sûr du terme, l'unité des traditions se présentait dans une lumière paradisiaque, sans trop de fausses notes, sans crispation, sans œcuménisme de surface. Les œuvres de Guénon ont commencé à se répandre ; Schuon a donné ses œuvres majeures. On a traduit les premiers rudiments de la Philocalie. Jean Herbert a fondé sa collection "Spiritualités vivantes". Un Swami Siddheswarânanda a exposé devant un public choisi le Vêdânta. Des hommes du plus grand sérieux comme Luc Benoist, Olivier Lacombe, Jean Hani, Roger Godel, Gabriel Germain, Titus Burckhardt, sans être de la taille des maîtres spirituels, ont, chacun dans son domaine, laissé de précieux travaux. Mais la manie vulgarisatrice, en même temps qu'un mercantilisme effréné, a tout compromis. Des forces de destruction se sont emparées des domaines les plus réservés, ont tout mêlé et confondu ; n'importe qui s'est mis à en traiter avec une compétence maintenant plus que douteuse.

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Marie-Magdeleine Davy était née au ciel le jour de la fête de Tous-les-Saints. À force d'intériorité, la grande dame s'est fondue en l'abyssale "vasteté" du Suprême Vide, dont elle eut toute sa vie la pudique nostalgie.
Sa discrétion était à la mesure de sa profondeur. Son dépouillement la dispensait de toute effusion valorisante. Elle pensait à ceux qui l'avaient oubliée alors qu'elle était vivante encore.
Dans la solitude qui l'avait choisie, elle ne pouvait se distraire des souffrances humaines, des erreurs dont la plus irréparable lui semblait être la destruction de la dimension divine. Son œuvre est dédiée à sa restauration en l'homme.
L'authentique fut sa demeure.

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"La chance des jeunes d'être jeune ; leur malchance de ne pas savoir qu'ils le sont. Ils s'apercevront qu'ils ont été jeunes quand ils ne le seront plus. C'est à mesure qu'on s'en éloigne que la jeunesse devient visible. Jeune, on se croit immortel ; on ne l'est pas."


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Dans le vers de Racine, Phèdre, II, 5 :
"Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie",
la fréquence du - a -, le son le plus ouvert, n'est pas sans évoquer la bouche béante des morts dont s'empare le fleuve infernal.
Dans d'Aubigné :
"Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort, comme l'on sort d'un songe
".
La fréquence du - o - pour représenter les bouches ouvertes ; reprenant souffle.

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La chance des jeunes d'être jeune ; leur malchance de ne pas savoir qu'ils le sont. Ils s'apercevront qu'ils ont été jeunes quand ils ne le seront plus. C'est à mesure qu'on s'en éloigne que la jeunesse devient visible. Jeune, on se croit immortel ; on ne l'est pas.
Une des tragiques erreurs des jeunes d'aujourd'hui, qui se mettent en marge de la société ou au-dessus de la loi, n'est pas dans le fait qu'ils refusent cette loi ou cette société, mais qu'ils croient pouvoir s'en affranchir. Or cela n'est possible qu'à ceux qui sont totalement libérés de leur moi. Ces jeunes gens se confondent sans le savoir avec les "libérés vivants", alors qu'ils ne sont libérés de rien, ni d'eux-mêmes. On ne s'improvise pas ce que l'on n'est pas.
Leur rupture avec l'autorité patriarcale laisse à penser que les garçons d'aujourd'hui, plus qu'ils ne suivent leur père, précèdent les pères qu'eux-mêmes seront.

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"Combien savent du rêve qu'il est le sel de la veille, et se demandent, si le rêve venait à manquer, avec quoi rêverait-on ?"


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Ironies du destin. Ou : Ne jurer de rien.
J'avais horreur des mathématiques, et celui qui m'a éveillé à vie fut René Guénon, un mathématicien.
Encore à vingt-sept ans, je soutenais que je ne me marierai pas, et je me mariai à vingt-huit.
Je vouais à l'armée une réelle antipathie, et j'épousai la fille d'un colonel.
Ne m'étant jamais considéré comme professeur, j'enseignerai toute ma vie, et l'activité d'écrivain que je considérais comme prioritaire a toujours été, jusqu'à récemment, une activité seconde. Français de milieu bourgeois ayant vécu en Algérie, j'ignorais que je trouverai un jour en Pierre Rabhi, ancien "ouvrier spécialisé" originaire du Sud algérien, un ami, un frère.
Nous vivons d'idées toutes faites, extraordinairement inexactes, erronées ou fausses, qui occasionnent, chaque fois, des milliers de discours inutiles, soulèvent des passions, vouent nos forces à l'épuisement. Nous oublions que le moi décrète, mais que la vie décide.

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Parmi les non-intellectuels authentiques, - certains saints ou mystiques illettrés par le haut -, s'infiltrent de plus en plus de non-intelligents, qui profitent du recul de la culture pour trouver place, pérorer et s'imposer. Sous prétexte que tel mystique ne savait lire ni écrire, ces imposteurs font des fautes d'orthographe à toutes les lignes ; ou plutôt, ignorant l'orthographe, ils se mettent sous la protection des dits mystiques ; sous prétexte que le bouddhisme zen brise les mécanismes mentaux, ils méprisent de toute leur tête fêlée le savant, l'instruit, l'humaniste. Ce n'est pas par crainte de l'orgueil intellectuel qu'ils jouent l'humilité, c'est par incapacité de s'élever plus haut que l'humus. Il est facile de couper les têtes de ceux qui n'en ont pas.
Cet hiver, un rayon de soleil vint frapper durant quelques jours, à midi précise, les fleurs d'une bougainvillée qui, enfermée dans la maison pour n'être pas gelée, avait poussé au milieu de petites feuilles d'un vert tendre un bouquet de quelques fleurs aux teintes pâles, vieux rose. Le rayon éclaira surtout l'une d'entre elles, dont l'ombre, projetée sur la rampe de l'escalier où la plante se trouvait liée, se déplaçait avec une extrême lenteur, pourtant perceptible au regard.
Nous regardions tourner la terre sur la rampe de l'escalier.
Bientôt, ce support nous parut presque grossier dans sa massivité. Il suffisait de se livrer à la même observation au creux même d'une fleur un peu plissée.
Nous regardâmes tourner la terre à l'intérieur d'un seul pétale.

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"Nous regardions tourner la terre sur la rampe de l'escalier."


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Mitsou, dès que je l'appelle, accourt comme un petit chien. Elle s'allonge sur ma table au point de ne me laisser qu'un angle obtus pour travailler ; me regarde de ses yeux interrogateurs ; sûrement amoureuse de moi. Si elle ne me le dit pas, ce n'est pas parce qu'elle ne parle pas humain, c'est parce qu'elle n'ose pas me le dire.

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Dans la Salle des réveils, des infirmiers poussent des brancards et leur charge humaine endormie. Il semble en venir de partout, comme des différentes parties du monde, que de moment en moment libère le bloc opératoire, quand le travail de torture - sans souffrance - est fini. Cela ressemble à l'arrivée d'avions longs courriers sur un aérodrome, qui roulent lentement, en silence, ailes repliées, évitant de se heurter, et bientôt s'immobilisent, parallèles les uns aux autres, ou à l'oblique, selon les emplacements réservés.
Le premier à ouvrir les paupières, qu'embrume encore l'anesthésie, mais avide de revivre, aperçoit là-bas l'horloge. Deux heures de l'après-midi. Qu'y a-t-il bien pu se passer depuis dix heures ce matin ? Il tourne légèrement la tête, distingue ces longues carlingues blanches, comme élégantes. Tout autour, ce ne sont que cadavres... dont le cœur bat. Le drap laisse échapper un bras, un pied, un visage aux yeux clos. Parfois, il se découvre un frère en la personne d'un être dont les yeux sont ouverts aussi ; il tente l'échange d'un regard, ébauche un sourire suspendu. D'autres fuselages s'approchent, prudemment, pour se faire admettre dans cette assemblée presque secrète. Menace d'embouteillage. Une plainte chronique s'élève.
Peu à peu, toutes ces âmes tentent de se dégager de ces vapeurs nocturnes, de ces toiles d'araignées tissées autour d'elles, de ce cauchemar abyssal dont leur mémoire ne gardera pas la moindre image.

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Oisive âme en peine dans les rues de Paris, j'entre dans l'église Saint-Germain-des-Prés où retentit un concert d'orgue. L'affluence m'étonne. Le soleil filtre au travers des vitraux, éclaire successivement les visages avant de les replonger dans une pénombre. Je déambule dans les bas-côtés et me plais à considérer ces visages.
Il y avait beaucoup de regards perdus. Tous ces gens, à l'évidence, étaient sous le charme, sous la voûte des puissants accords. Ils avaient fui pour une heure la fureur de la ville, s'étaient réfugiés là pour redevenir momentanément humains. Quelque chose de profondément heureux s'était répandu sur leur front, sur leur personne. Ils écoutaient avec leurs yeux.
Je me suis dit : "Allons ! Tout n'est pas perdu."

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"Oisive âme en peine dans les rues de Paris, j'entre dans l'église Saint-Germain-des-Prés où retentit un concert d'orgue. L'affluence m'étonne. Quelque chose de profondément heureux s'était répandu sur leur front, sur leur personne. Ils écoutaient avec leurs yeux."


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Lecture de mes poèmes dans la crypte de la Madeleine. Toujours la même petite cohorte d'amis. Le symbolisme de la situation n'en est pas moins parlant. D'un côté, il y avait ce lieu de pierre, enfoui sous la terre, à peine éclairé ; il y avait en face l'énorme vitrine de Fauchon illuminée, regorgeant d'abondances et de richesses, où se pressait une multitude. D'un côté, le murmure d'une voix ; de l'autre, l'insolent tapage du consumérisme.
Prithwindra Mukherjee était le poète invitant, homme sensible, redoutable de gentillesse comme le sont les Bengalis. Sa présentation fut un poème commençant ainsi : "Un petit nom. Un tout petit prénom. Une corpulence qui n'encombre personne. Toujours absent sur le chemin de tout le monde..." Et toute une délicieuse suite.

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Montparnasse, brasserie de la gare. Le rire soudain de quatre Américaines à une table : un bouquet de fleurs dont on a rompu le lien, et qui, libéré, s'épanouit dans l'instant, déploie, chatoyant, son explosion. Je pense à l'expression de cet auteur anonyme d'un Dictionnaire hermétique : les "folles fleurs".

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Rien ne m'intéresse que le spirituel.
Tout m'intéresse dans le spirituel.