Lectures par Philippe Barthelet (I)
Par CEAPT Symbole copyright, dimanche 3 février 2008 à 16:11 - Lectures de Philippe Barthelet - #158 - rss
Philippe Barthelet nous livrera désormais à chaque édition de SymbOle ses «Lectures». Écrivain, métaphysicien, ce fin connaisseur des œuvres de la Tradition est l’auteur d’un Saint Bernard, de chroniques sur la langue dont le dernier recueil, Baraliptons, a été couronné prix de l’essai par l’Académie française. Il a dirigé par ailleurs les magistraux Dossiers H sur Ernst Jünger et Joseph de Maistre. Un troisième sur Gustave Thibon est en préparation. Ce mois-ci, Philippe Barthelet a lu Blaquerne de Raymond Lulle et Les Écrits alchimiques de Nicolas Flamel.

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À propos de Blaquerne de Raymond Lulle
Le Palais de l’âme

Le bienheureux Raymond Lulle fut le grand instituteur du XIIIe siècle : on reprendra ce mot, dont ne veulent plus d’ailleurs les «enseignants», à son usage administratif, laïque et obligatoire, pour le rendre à la source de son étymologie : celui qui fait tenir debout, ensemble le bâtisseur, le jardinier et le pédagogue.
L’âme, la maison, la cité : la loi de correspondance qui fonde l’intelligence symbolique du monde postule que c’est tout un, et les médiévaux traitent naturellement d’un sujet selon les quatre sens de l’Écriture ou les quatre directions de la rose des vents, le vent, comme l’avait bien compris - quoique à l’envers - un écrivain du siècle dernier, n’étant qu’une figure de l’Esprit (1) . En ce sens, Raymond Lulle est le véritable encyclopédiste : non tant par la diversité de ses recherches et l’étendue assez prodigieuse de son œuvre (un de ses biographes du XVIIe siècle n’inventorie pas moins de quatre cent quatre-vingt six traités explorant quatorze matières (2) ) que par la perspective de cet ars magna : «encyclopédie», soit enseignement circulaire, le cercle décrit par tous les sujets possibles n’étant pour finir que le symbole intelligible de son Centre ineffable qui est Dieu. Symbole et prétexte à la fois, «ce qui est tissé au bord» : la circonférence n’est que la projection du centre, elle n’a de réalité et de signification que par lui. C’est ainsi que l’œuvre de Raymond Lulle, le Docteur Illuminé des médiévaux, est une quête amoureuse de l’âme à la recherche de son Créateur et Sauveur.
Un roman
L’entendement y est premier, comme l’avoue Raymond Lulle (3) , mais les autres puissances de l’âme y concourent, la volonté, aussi bien que la sensibilité et l’imagination (4). Toutes sont mobilisées au service de l’Unique, car Raymond Lulle n’est pas seulement philosophe, il est inséparablement poète et «romancier». C’est ainsi que nous vient la merveille de ce Blaquerne, ou pour reprendre tout du long le titre original, le Libre d’Evast e d’Aloma e de Blaquerna son fill, que Raymond Lulle, qui avait dépassé la cinquantième année de son âge, écrivit à Montpellier vers 1283. Dans une extrême variété de style, qui enchâsse la fiction dans l’armature de son raisonnement, et d’une construction où le symbolisme des nombres répond sans cesse des intentions morales et spirituelles comme des allusions théologiques et liturgiques, le roman comprend cinq livres, en hommage aux cinq plaies du Christ en croix, qui correspondent aux cinq états de l’homme dans la cité : le mariage, la religion, l’épiscopat ou «prélation», la seigneurie apostolique et l’érémitat. C’est ainsi qu’après que ses parents, Évast et Alome, ont illustré l’état de mariage, leur fils Blaquerne devient successivement religieux, puis évêque, puis pape, avant de résigner sa charge pour devenir ermite. C’est alors qu’il compose Le Livre de l’Ami et de l’Aimé, livre dans le livre, que Patrick Gifrer dit «incomparable – sinon aux grands poèmes religieux orientaux» : et il est vrai qu’on y entend par exemple l’écho lointain des Rubâi’yât de Djalâl-od-Dîn Rûmi. Ce poème était connu depuis longtemps en français dans une traduction de Max Jacob (5) . Il retrouve ici, à la fin du Blaquerne, sa place dans une juste perspective, à l’intérieur d’un tout dont on ne saurait vraiment le détacher. Deux autres livres sont insérés dans Blaquerne : le Livre de l’Ave Maria, que Blaquerne écrit quand il est élu abbé, et qui figure au deuxième livre, «De religion», et l’Art de la contemplation, composé encore par l’ermite et rapporté en style indirect et qui fait suite au Livre de l’Ami et de l’Aimé, dont il est en quelque sorte le pendant didactique.
Édification
Son traducteur et préfacier présente avec enthousiasme cette œuvre audacieuse, «radicalement autre» ; il en détaille les audaces, en laisse deviner les richesses aussi bien que les fructueux paradoxes. On osera prétendre que la merveille de cette œuvre est ailleurs, moins dans son contenu que dans cette patiente exposition qu’en fait Raymond Lulle, comme s’il construisait lentement, dans l’âme même du lecteur, un palais haut et clair, une sereine et précise géométrie de voûtes et de jardins, où l’on se surprend à attendre quelque chose, ou plutôt quelqu’un – peut-être l’ange de l’Annonciation…En un sens technique très précis, celui du métier, tel que l’entendait ce parfait logicien et rhétoricien, voici une œuvre d’édification.
1- Michel Tournier, Le Vent Paraclet, Gallimard, 1978.
2- Le P. Antoine Perroquet, auteur de la Vie et le Martyre du Docteur Illuminé le Bienheureux Raymond Lulle(Vendôme, 1667), cité par Max Jacob dans sa traduction du Livre de l’Ami et de l’Aimé (Fata Morgana, Fontfroide-le-Haut, 1987). Patrick Gifreu parle quant à lui de deux cent quarante-trois œuvres conservées en latin et en catalan ; «l’œuvre en arabe a été entièrement perdue» (Blaquerne, préface, p. 10).
3- Le Livre de l’Amant et de l’Aimé, verset 18 (traduction Antonio de Barrau & Max Jacob) ou 19 (traduction Patrick Gifreu in Blaquerne).
4- Nous dénombrons les «puissances de l’âme» comme elles l’étaient ordinairement au XIIe siècle, par exemple dans le traité sur ce sujet du bienheureux Alain de Lille. D’un point de vue strictement lulliste, les puissances de l’âme sont au nombre de trois : l’entendement, la volonté et la mémoire, comme on le voit en particulier à la fin du Blaquerne, dans l’Art de la contemplation.
5- Traduction d’Antonio de Barrau mise en français par Max Jacob, Paris, La Sirène, 1919. La traduction de M. Gifreu est sensiblement meilleure que celle de Max Jacob, laquelle n’évite pas les contresens (par exemple dans son septième verset, le huitième de cette édition, où elle confond l’Ami et l’Aimé). Outre que cette traduction de Max Jacob est incomplète, il n’est pas sûr que le poète, la faisant, n’ait eu d’autre souci que de servir l’intention du Docteur Illuminé.
Blaquerne de Raymond Lulle, traduit du catalan et préfacé par Patrick Gifreu, Le Rocher, 565 p., 25 euros.
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À propos des Écrits alchimiques de Nicolas Flamel
«Parfaire à la gloire de Dieu le magistère d’Hermès»

«En cet art on ne parle point vulgairement» : autant dire qu’en cet art, on suppose que celui qui veut entendre a des oreilles, lesquelles, s’il n’en a pas, ne sauraient lui pousser par aucune explication ou pédagogie. C’est toute la différence entre les «sciences sublimes» et les sciences modernes, aux préjugés desquelles nous sommes si accoutumés que le nom même d’alchimie éveille pour nous des échos ambigus, au mieux la rêverie romantique, l’enluminure gothique troubadour et au pis, le plus souvent, sa grimace, l’occultisme d’officine ou d’arrière-cuisine ; dans tous les cas on reste prisonnier du lieu commun sentimental et sensible. Les rationalistes auront beau jeu de dénoncer les «légendes» et autres «mythes», d’une science et d’un art ravalés à des contes puérils, indignes de l’attention savante. Leur aveuglement en sort indemne : le soupçon ne peut les effleurer que, eux-mêmes n’étant pas des «enfants de la science», les figures écrites ou dessinées qu’ils jugent et condamnent si vite n’ont précisément d’autre rôle que celui de les amuser.
Ces œuvres «ne sont écrites que pour ceux qui savent déjà ces principes, lesquels ne se trouvent jamais en aucun livre, parce qu’ils (les auteurs de ces œuvres, les «philosophes» véritables) les laissent à Dieu, qui les révèle à qui lui plaît…» Ainsi parle Nicolas Flamel en son Livre des Figures hiéroglyphiques. Il y explique le sens alchimique qu’il faut trouver dans les figures qu’il a fait peindre «en la quatrième arche du cimetière des Innocents», figures «pouvant signifier à ceux qui sont entendus en la philosophie naturelle, toutes les principales et nécessaires opérations du magistère». Le passage du noir au blanc, puis au rouge, y est minutieusement décrit en neuf chapitres qui détaillent lesdites figures. Le Sommaire philosophique, «petit traité d’alchymie» en six cent cinquante six vers, complète cette édition qui offre enfin au lecteur la reconstitution des planches du Livre d’Abraham le Juif que décrit Nicolas Flamel et dont il s’autorise.
Purifier l’intention
«Ce qui est un secret très admirable et très occulte qui a fait raffoler faute de le comprendre tous ceux qui l’ont cherché sans le trouver, et qui a rendu sage toute personne qui la contemple des yeux du corps, ou de l’esprit». L’alchimie est une voie périlleuse : malheur à qui s’y engage, si l’amoureuse soumission au Créateur ne préside pas à ses travaux. Rabelais nous le rappellera après Flamel, en une formule défigurée par le ressassement scolaire : «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme». L’alchimie est une imitation du Christ, «par qui tout a été fait», et racheté ; celui qui s’y livre obéit à la nature, «qui tend toujours à perfection», afin de lui commander : son œuvre n’est point magie, mais proprement théurgie, coopération à l’œuvre même de Dieu. «Parfaire à la gloire de Dieu le magistère d’Hermès» : hors de ce précepte, que les modernes commentateurs prennent un peu vite pour une clause de style, l’alchimie restera lettre morte. Le recours aux figures sert évidemment à «cacher le secret aux malins», si ce n’est que le secret demeure par définition hors de leur portée, et que rien ne le garde mieux que leur intention déviée. Citant saint Paul, Nicolas Flamel rappelle que l’alchimiste doit d’abord trancher «la racine de tout péché (qui est l’avarice)» : c’est-à -dire la cupidité, le désir des biens de ce monde pour eux-mêmes, et non pour ce qu’ils sont : des symboles des seuls biens éternels.
Purifier l’intention est une tâche préalable et nécessaire, mais insuffisante pour parvenir au terme de l’œuvre. Nombreux sont encore les ouvriers de bonne foi qui ne l’achèveront pas, ne la mèneront pas à chef. La vérité n’est vraie que si elle est complète ; l’alchimiste n’atteint la vérité que par l’union et le dépassement de vérités partielles et contradictoires.
Chaque sens que peut revêtir les opérations décrites est le symbole d’un sens supérieur, qu’il figure et appelle ; ceux, et ce seront les plus nombreux, qui s’arrêtent en chemin, qui ne comprennent pas au-delà de ce qu’ils comprennent, ceux-là savent ce qu’ils savent, mais sont perdus pour l’œuvre entrepris. La méthode elle-même est encore un symbole de l’ascèse intime qui doit s’opérer dans l’âme de l’ouvrier, dont l’opération extérieure ne sera que l’ombre matérielle. L’alchimie «le soulève glorieusement hors des croupissantes eaux d’Égypte (qui sont les pensers ordinaires des mortels)», et c’est alors que par surcroît, il lui sera donné de commander aux éléments.
Les «explications» alchimiques supposent connues, elles impliquent – à la lettre : elles «cachent dans les plis» - infiniment plus qu’elles ne disent, et tant pis pour ceux qui attendraient d’elles la trahison d’un «secret» qu’ils ne seraient pas habilités à connaître. Ils en seront pour leur frais de vaine curiosité. Ils se revancheront en expliquant, par exemple – c’est le plus sûr des «derniers acquis de la recherche sur Flamel» - que Nicolas Flamel alchimiste n’est qu’«une figure inventée de toutes pièces» dont on a bariolé la mémoire d’un prosaïque bourgeois de Paris du XIVe siècle, écrivain public de son état, porté sur la publicité et les bonnes œuvres. Ces savants exégètes ne se sont jamais demandé s’ils n’étaient pas eux-mêmes «des figures inventées de toutes pièces», et par qui : la question, pourtant on ne peut plus banale de la part d’un Hindou par exemple (elle était familière à Ramana Maharshi, qui ne se souciait que bien peu de Nicolas Flamel) achèverait à coup sûr de les scandaliser.
PH.B.
Nicolas Flamel : Écrits alchimiques (Les Belles Lettres, 116 pp., 15 euros).

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