Très souvent critiqué, tant par certains milieux qui se réclament du patronage intellectuel de René Guénon ou de Frithjof Schuon, aussi bien que par certains milieux catholiques qui se montrent très suspicieux vis-à-vis de ceux qui se référent à ces deux auteurs dans lesquels ils voient une résurgence de «l'hérésie des hérésies : la Gnose», Jean Borella s'est efforcé tout au long de son œuvre, avec une grande intelligence, une grande honnêteté, et pourquoi ne pas le dire, un certain courage ! de témoigner de ses convictions personnelles : celles d'un chrétien catholique romain et de ses rapports avec le thème de la «Tradition Primordiale» ou de la «Sophia Perennis».
Son dernier livre est le fruit d'une très longue méditation sur le thème de la gnose et du gnosticisme. Il réunit plusieurs articles déjà publiés de façon éparse, donnant à l'ouvrage aux dires même de l'auteur un aspect «assez disparate» consécutif à des redites d'un chapitre à l'autre. En même temps ces reprises lui ont permis de préciser certains points de vue, dont on peut dire qu’ils se sont globalement «radicalisés». Le ton est volontiers polémique, mais le débat reste toujours au niveau des idées. Cet ouvrage nous invite donc à prendre connaissance d’un point de vue, sur un thème important, quitte à ne pas le partager !

Pour Jean Borella, il n'est de gnose véritable que chrétienne !

Le terme de «gnosticisme», de fabrication récente (pas antérieur au début du XIX ème siècle) recouvre des situations et des réalités trop disparates pour faire l’objet d'une étude homogène. Notre auteur lui préfère celui de «gnostique» qui, lui, a un sens relativement précis et définit celui qui connaît. Le terme de gnostique ne désigne donc pas l'appartenance à une secte ou à une école religieuse : il désigne un état spirituel, à l'instar de la célèbre distinction établie par René Guénon entre le rosicrucianisme et l'état de Rose+Croix.
Après avoir examiné les différentes interprétations et positionnements des gnoses pré-chrétiennes, selon une perspective historique (soulignant à cet égard, l’importance des découvertes de Nag Hammadi),des gnoses post-chrétiennes selon un point de vue hérésiologique (exposé par Irénée, Justin, Hyppolite, etc.), l'auteur conclut qu'il n'y a de gnose que chrétienne.
Le terme gnôsis, affirme-t-il, appartient en propre au christianisme. «O Timothée, garde le dépôt, évite les bavardages impies et les objections d'une pseudo-gnose» (ou «science» selon certaines traductions que l'auteur récuse). (Paul Épître à Timothée, V, 20). Ou encore «Malheur à vous docteurs de la Loi, parce que vous avez ôté la clef de la gnose ; vous-mêmes n'êtes pas entrés et ceux qui entraient vous les avez chassés» (Luc XI, 52).
Ainsi, seule la gnose chrétienne est la Vraie Gnose parce que «par gnose on doit entendre une connaissance de Dieu, intérieure et salvatrice». Force est de constater ici une radicalisation de la position de Jean Borella. En effet sur ce même thème, dans un précédent article publié en 1996 dans la revue La Place Royale, il affirmait simplement que le mot «gnôsis» «appartient au christianisme», ce qui laissait sous-entendre qu'il pouvait être en quelque sorte partagé avec d'autres perspectives. En ajoutant «en propre», il limite au seul christianisme l'appropriation et du mot et de ce à quoi il renvoie, notamment ce qui a précédé : La gnose préchrétienne. Elle aurait joué un rôle dans la formation de la gnose chrétienne (sans en être l'origine) et se serait en quelque sorte fondue avec celle-ci dont elle aurait, à travers la révélation chrétienne, reconnu quelque chose dont elle-même se sentait habitée.
Gnose, signifiant «connaissance de Dieu intérieure et salvatrice», celle-ci ne peut donc selon notre auteur que s'appliquer au propre message du Christ : «Voici ce qu'est la vie éternelle: qu’ils te connaissent Toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ»(Jean XVII, 3). Salvatrice, cette connaissance est aussi intérieure et en particulier par rapport au judaïsme, Jean Borella reprend en effet à son compte l'adage médiéval «doctrina Christi revelat quod doctrina Moysi velat» : le christianisme c'est la révélation du mystère intérieur du judaïsme.
Mais aussi ce qui succédé à la révélation christique.
Tous ces mouvements qui ont des relents, des traces de gnosticisme, ce ne sont que de fausses gnoses, elles sont hérétiques au sens étymologique du terme car elles ont choisi tel ou tel aspect de la révélation et en ont refusé certains alors que celle-ci est globale et strictement définie dans les écritures saintes canoniques et la dogmatique de l'Église.
In fine, pour Jean Borella: «Le christianisme tout entier, dans son essence, est un message de gnose : connaître et adorer Dieu en esprit et en vérité, et non plus seulement à travers des formes sensibles ou rituelles, ou plutôt s'unir à Jésus-Christ qui est lui même la gnose du Père. Gnose est certes un mot d'origine hélléno-biblique, mais la chose, la connaissance intérieure et salvatrice, le charisme de la gnose en qui la foi atteint sa perfection déifiante, cela est tout simplement et fondamentalement chrétien.»
Les fausses gnoses du XIXème et du XXème siècles: Hegel, Guénon, Schuon, Ruyer et les autres...


Friedrich Hegel (1770-1831). "C'est en cela qu'Hegel peut à bon droit être classé comme gnostique, nous dit Jean Borella, mais un gnostique qui aurait oublié que le processus cognitif implique un arrachement à la connaissance ordinaire et 'l'engagement existentiel de tout l'être à la lumière du Logos'."


Hegel

Certains s'interrogeront sans doute sur la pertinence à traiter de la philosophie de Hegel dans un livre traitant des problèmes de gnose. Jean Borella s'en explique. Le titre même du chapitre consacré au sujet contient la réponse à ces réserves : «Hegel ou la transformation de la Gnose en Logique». C'est qu'en effet, ce philosophe allemand inaugure un cycle qui va, à travers l'analyse strictement philosophique du processus cognitif, aboutir à Feurbach, Engels et Marx : c’est assez dire sa «funeste»postérité. Hegel est parmi les premiers selon notre auteur à imaginer une gnose totalement «désacralisée». Cette pseudo-gnose qui ne s'appuie que sur la raison discursive et le concept, ambitionne un Savoir absolu qui serait à portée de l'intelligence humaine. Selon un de ses contemporains, il n'accordait d'ailleurs aucune espèce de valeur à l'ineffable ou à l'inexprimable. Ce qu'il prisait par-dessus tout, c'était la clarté : «le concept clair qui ne nous laisse rien non révélé». Pourtant, instruit des œuvres d'Eckhardt et de Bœhme, il a l'intuition de ce dont elles sont porteuses mais il entend en quelque sorte en améliorer leur compréhension en les interprétant à la lumière de l'Aufklärung. C'est en cela qu'Hegel peut à bon droit être classé comme gnostique, nous dit Jean Borella, mais un gnostique qui aurait oublié que le processus cognitif implique un arrachement à la connaissance ordinaire et «l'engagement existentiel de tout l'être à la lumière du Logos». D'errements en errements la conscience religieuse sera aliénée pour Hegel par l'histoire et la culture. Aussi est-il légitime, au bout du compte, à propos du Dieu de Hegel, de se poser la question classique : «est-il le créateur des hommes ou leur créature ultime ?»
Cette gnose »désacralisée » s'enlisait des lors dans l'histoire pour avoir oublié, comme aimait à le rappeler Henri Corbin, que : «ce n'est pas l'homme qui est dans l'histoire, c’est l'histoire qui est dans l'homme !»

Guénon

Vis-à-vis de René Guénon et de ses rapports avec la gnose et le gnosticisme, les appréciations de Jean Borella sont très contrastées et il est difficile d’essayer de les résumer ici, sans trahir volontairement ou involontairement ce qu’il nous en dit. Qu'on nous pardonne donc d'essayer !
Une chose est certaine : Jean Borella s’est donné beaucoup de mal, et en y apportant une grande rigueur intellectuelle, pour clarifier sa position. Il nous paraît que celle-ci s’est radicalisée par rapport à ses précédents écrits. Ce qui a pu pendant un certain temps être interprété comme un simple détachement critique, devient ici une remise en cause radicale de la Métaphysique telle que Guénon l’a exposée. Il reconnaît certes que celui-ci a joué un rôle essentiel dans la restauration du terme «gnose» dans son sens authentique de «connaissance métaphysique» ou «connaissance sacrée», mais il exclut que celle-ci puisse être «réalisée» en s’appuyant sur le contenu doctrinal qu'il nous a transmis et dont il a été l'interprète.
Au risque de simplifier, nous dirons que c’est à partir du problème métaphysique des possibilités de non-manifestation à l’intérieur de la «Possibilité Universelle» que s’établit la remise en cause radicale de Borella vis-à-vis de Guénon. La notion d’un créable éternellement non créé est selon lui inintelligible, aussi introduit-il ici le concept de Dieu qui utilise sa volonté pour discriminer entre les créables incréés et les créables créés. Guénon, lui, ne retenant que «la nature de chacun» sans recourir à une intervention divine. Mais alors diront certains, Jean Borella n’introduit-il pas là une représentation anthropomorphique du Divin, là ou Guénon, dans le droit fil du Vêdânta s’efforce, lui, de rester au strict niveau des principes ? Jean Borella l’admet parfaitement et s’en justifie : «Mieux vaut, écrit-il, reconnaître des limites à nos spéculations, en ayant recours à la décision insondable de Dieu (ce qui conduit inévitablement à l’anthropomorphiser), plutôt que de recourir aux pseudo-solutions d’une métaphysique trop formelle ». À partir de là, la remise en cause de toute la perspective exposée par Guénon devient définitive, parce que dans celle-ci Dieu n’a en quelque sorte plus rien à faire : le manifestable se manifeste en vertu de sa nature et inversement pour le non manifestable. Plus radicalement, pour Jean Borella Guénon définit des ensembles (dans son livre Les États multiples de l’Être) selon une hiérarchie d’enveloppements dont la cohérence ne lui semble pas facile à saisir (mais qui pourrait prétendre que cela le soit?) «On peut d’ailleurs se demander, poursuit-il, si les ensembles ainsi définis correspondent à des réalités, (c’est-à-dire ont une signification ontologique) ou si ce ne sont que des catégories classificatoires à valeur nominale et de nature purement «spéculaire», c’est-à-dire relative à la considération d’un point de vue.»
Finalement l’auteur en vient à formuler la question qui visiblement est pour lui essentielle : «Où est Guénon lorsqu’il nous décrit la distinction des degrés du réel et leur non-distinction suprême ? Disposerait-il, (ajoute-t-il avec une touche d’impertinence), d’un observatoire (d’un «point de vue») qui lui permettrait de voir ce qu’il en est à la fois du point de vue de l’être humain et du point de vue du Non-Être ? Y a-t-il donc un super-point de vue, celui de Guénon, d’où l’on embrasse le relatif et l’absolu ?»
Concernant Guénon il n’y a évidemment pas de réponses qui vaillent pour tous, c'est à chacun de lui donner cette place, sauf à rappeler avec vigueur que Guénon n'a jamais prétendu être à l'origine de quoi que ce soit dans le domaine de la métaphysique et qu'il aurait probablement été «surpris» qu'on puisse lui attribuer «un point de vue». Au niveau des principes, en revanche, il y en a peut être une, qui nous est transmise originellement par l’Inde, c’est tout ce dont Guénon a pu être le transmetteur et parfois l’interprète (avec les limites inhérentes à toute «interprétation») est considéré dans cette forme traditionnelle comme «apurusheia», c'est-à-dire d’origine non humaine et a fait l’objet d’une révélation aux Rishis. Nous convenons volontiers qu’il ne suffit pas de l’évoquer pour que cela prenne sens, mais il nous paraît qu'essayer de le comprendre établit une grande différence de perspective entre celui qui s’engage dans la recherche des modalités de l’expression de la Sagesse éternelle à travers son Verbe et ses théophanies et celui qui considère que la forme traditionnelle dans laquelle il est enraciné a une «précellence» sur toute les autres.


René Guénon (1886-1951). "C’est à partir du problème métaphysique des possibilités de non-manifestation à l’intérieur de la «Possibilité Universelle» que s’établit la remise en cause radicale de Borella vis-à-vis de Guénon. La notion d’un créable éternellement non créé est selon lui inintelligible, aussi introduit-il ici le concept de Dieu qui utilise sa volonté pour discriminer entre les créables incréés et les créables créés."


Ruyer

Raymond Ruyer auteur véritable de «La Gnose de Princeton», s’est appuyé au départ sur un canular pour faire connaître certaines de ses idées qui avaient sinon bien du mal à passer par les canaux plus usuels à la disposition d'un professeur d’université. Mérite-t-il pour autant de figurer dans un ouvrage consacré à la gnose ? Assurément selon Jean Borella ! Il s’en explique : la science moderne de la physique quantique cherche à penser le réel tel qu’il se dévoile et a ainsi obligé les physiciens contemporains (depuis l’établissement du célèbre principe d’indétermination de Heisenberg) à reconnaître l’inséparabilité du sujet observateur et du phénomène observé. C’est n’en doutons pas une véritable révolution qui rompt avec le matérialisme objectiviste de la physique précédente et a servi de catalyseur à un renouvellement du dialogue entre scientifiques et philosophes dont le célèbre colloque de Cordoue «Science et Conscience»(1979) donne une idée assez exacte. Or pour notre auteur personne mieux que Ruyer n’a reconstitué une représentation du réel cosmique aussi élaborée. On lira donc avec grand intérêt ce chapitre qui sort un peu des sentiers battus. Mais quelque évidente que soit la sympathie de Borella vis-à-vis de Ruyer dont on comprend qu’il l’a côtoyé, il refuse absolument de considérer cette nouvelle gnose comme authentique, dans la mesure où elle se réduit selon lui à un cosmologisme. Il conclut : «En rejetant l’immortalité de l’âme personnelle et en récusant toute possibilité d’une révélation sacrée, Ruyer nous propose une gnose sans espérance et un Dieu sans amour». C’est dire…

Schuon

Pour Jean Borella, on ne saurait disputer le titre de gnostique à Frithjof Schuon, lui-même l’ayant revendiqué dans plusieurs de ses écrits. Pourquoi pas ! encore que l’auto-proclamation n’ait jamais constitué la preuve de quoi que ce soit, en dehors des prophètes, mais l’était-il ? Mais l’essentiel n’est pas là puisque c'’est à ce qu’il a écrit que notre auteur s’intéresse, pas à ce qu’il a pu être. L'originalité de Schuon par rapport à d’autres penseurs gnostiques qui se sont contentés de développer une interprétation «métaphysique» (= gnostique) des dogmes chrétiens consiste selon Jean Borella à attaquer de front tant la dogmatique que les formulations canoniques et même pour ne pas dire surtout les explications théologiques de ces dogmes. Au nom de quoi, se demandera-t-on peut être ? Eh bien de leur compréhension humaine, par ce que pour Schuon la raison d’être de la révélation divine c’est l’homme et l’homme c’est la pensée. Aussi affirme-t-il récuser tout ce qui en matière de formulation ne s’inscrit pas dans une logique accessible (voir le chapitre «Évidence et mystère» dans Logique et transcendance (1970) parce que «toute formulation illogique pour des raison de profondeur peut être ramené à des formulations logiques d’un caractère subtil et complexe». La thèse gnostique-critique se présente en somme pour Jean Borella comme une suite de rectifications de la dogmatique et lorsque ce dernier faisait remarquer à l’intéressé que la dogmatique qu’il malmenait si vigoureusement, était l’œuvre de conciles qui avaient reçu l’assistance du Saint Esprit, il reçut instantanément la réponse cinglante suivante : «Même le Saint Esprit ne peut empêcher un âne de braire».
Jean Borella choisit ensuite plusieurs dogmes comme exemples pour confronter les points de vue : la Transsubstantiation, et la Sainte Trinité. De cette confrontation il retire que, certes la dogmatique chrétienne à son niveau le plus exotérique présente des formes paradoxales qui semblent heurter la logique naturelle, mais il en tire deux conclusions.
D’une part, que ces paradoxes nous enseignent que «les pensées de Dieu sont aussi élevées des pensées humaines que le ciel au-dessus de la terre» (Isaïe, LV, 9)», ce qui éveille à la fois au sens du mystère et à la conscience de notre humilité, et que ces paradoxes amènent l’intelligence à un exhaussement spéculatif qui l’empêche de se reposer dans une formulation rationnellement satisfaisante. Nous ajouterions volontiers que, dans cette perspective, c'est à bon droit que l'on peut qualifier le christianisme de «religion à mystères».
D’autre part il n’est pas certain que les «clés gnostiques» procurées par Schuon nous fassent véritablement entrer dans le mystère du dogme. Jean Borella est même convaincu qu’à rendre «logiquement comestibles» les dogmes on les vide totalement et irrémédiablement de leur substance chrétienne.
En abolissant le travail réalisé par l’Église en deux mille ans avec l’aide du Saint Esprit (position de principe ), et en limitant l’approfondissement du message chrétien à une interprétation individuelle fût-elle gnostique des Évangiles, Schuon, conclut Jean Borella, «fait du luthérianisme revu et corrigé par le Vêdânta». Difficile d’être plus radical dans la critique vis-à-vis de celui qu’il considérait il y a quelques années comme un «maître de spiritualité». On ne s’étonnera plus de ce que la suite du chapitre soit une condamnation de toute forme d’interprétation schuonienne du christianisme.
Pourtant, Schuon conserve néanmoins à ses yeux un mérite, c’est qu’à travers sa thèse gnostique-critique il a mis en pleine lumière l’incompatibilité de la logique dogmatique avec celle de la gnose schuonienne. Certes ! Mais n’est-ce pas un peu décevant de se contenter de constater des incompatibilités et de ne retenir que cela de la fréquentation assidue d'un «maître de spiritualité»?
Pour être le plus exhaustif possible, Jean Borella passe ensuite brièvement en revue quelques auteurs contemporains, Abellio, Corbin, Amadou, Voegelin. Aucun d'entre eux, pour des raisons bien sur différentes de l'un à l'autre, n'est reconnu comme gnostique, mais qui s'en étonnerait puisque Jean Borella ne décerne ce qualificatif qu'en fonction de la proximité d'un auteur avec le catholicisme romain ?


Frithjof Schuon (1907-1998). "il n’est pas certain que les «clés gnostiques» procurées par Schuon nous fassent véritablement entrer dans le mystère du dogme. Jean Borella est même convaincu qu’à rendre «logiquement comestibles» les dogmes on les vide totalement et irrémédiablement de leur substance chrétienne."


De la gnose chrétienne selon son essence

Cette dernière partie de l’ouvrage est un véritable essai philosophique par lequel Jean Borella apporte sa réponse aux différents détracteurs chrétiens qui pendant plus de trente ans l’ont qualifié de «gnostique» avec la connotation hérétique le plus souvent attachée à ce mot dans certains milieux catholiques. Parfois, la meilleure défense étant l’attaque, en cette occasion (il reconnaît n'avoir jusqu'ici jamais voulu répondre à ses détracteurs) notre auteur, non seulement ne récuse pas ce qualificatif, mais il le revendique ! Oui, il est gnostique et c’est ce qui lui permet de n’avoir jamais varié sur deux points : «la Foi dans la doctrine catholique et la fidélité à certaines exigences métaphysiques de sa pensée».
Certes, on peut ne pas partager les prémisses liées à un acte de Foi, certains lecteurs seront dans ce cas, mais il est difficile de ne pas admirer le travail spéculatif auquel s'est livré Jean Borella pour démontrer, en tant que chrétien catholique romain, qu'être gnostique n'a strictement rien à voir avec le fait de se rattacher à quelque mouvement ou courant de pensée gnostique que ce soit, sauf à admettre, quitte à être paradoxal soyons le jusqu'au bout, que sous un certain point de vue le christianisme parfaitement vécu serait alors le véritable gnosticisme !
Apres avoir, à l'aide de la sémantique, rapporté l'histoire du mot «gnôsis» et les fluctuations des traductions, (ou des non-traductions) dont il a fait l'objet à l'intérieur du christianisme, il conclut à la «dignité scripturaire de la gnose».
Ce thème de la gnose est étroitement lié à celui de la «Théorie de la connaissance», mais il y a deux formes de connaissance, nous dit-il, l’une est philosophique et son objet ce sont les concepts, l'autre est salvatrice et son objet c'est la révélation.
Dans le premier cas, existe toujours le risque d'attribuer aux concepts la valeur d'une révélation divine et d'en faire des manifestations «personnelles» du Saint Esprit. Ces concepts, en devenant objets d'idolâtrie (souvenons-nous de la phrase de Schuon, rapportée par Jean Borella à l'occasion d’un entretien privé : «Oui, les concepts métaphysiques sont des idoles et il faut les adorer») usurpent un rang ontologique qu'ils n'ont pas, car ils ne sont pas susceptibles d'assumer l'hommage d'une adoration, mais en outre et sans doute avant tout parce que seule la réalité divine peut être objet d'adoration.
Dans le second cas cette connaissance est salvatrice et intérieure (et en cela elle est gnostique) parce que l'objet de ses spéculations sont les formes intellectuelles au contenu transcendant imposés par la révélation, car ne seraient telles que des médiations conceptuelles elles ont quelque chose de sacré, leur origine divine étant expressément attestée (là encore il y a acte de FOI).
Aussi pour Jean Borella la gnose est elle aussi un savoir objectivement énonçable à partir des dogmes (il choisit ceux de la Sainte Trinité et celui de la Rédemption) dont il nous entretient tout au long de ce chapitre. On lira notamment, avec un grand intérêt, tous ses développements sur ce qui est pour lui la forme de connaissance archétypale : «la connaissance adamique» et comment avec un regard gnostique on peut interpréter sa transformation liée à la chute. C’est sur ce thème des objets respectifs de leur spéculations que Jean Borella prend le plus ses distances vis-à-vis de Guénon comme de Schuon : ils leur reprochent de façon à peine voilée d’avoir en quelque sorte idolâtré des concepts, fussent-ils métaphysiques, et relativisé, d’un certain point de vue, les concepts liés à la révélation qui ont à ses yeux par le fait même une réalité sacrée. Qu’on nous permette une hypothèse : au fond Jean Borella se préoccupe à travers ses propos peut-être moins de ces auteurs que d'un certain nombre de leurs lecteurs qui faute d’une «manducation» suffisante de leurs œuvres construisent à travers des projections personnelles conceptuelles fantasmatiques une soi disant métaphysique qui n’en a que le nom. Dans cette optique il fait certainement œuvre utile.

Conclusion

Le livre se termine par un très beau texte dont l’auteur pourrait être un certain Pantène qui avait voyagé en Inde et dont son disciple Clément d'Alexandrie disait : «C’était une véritable abeille de Sicile : il cueillait les fleurs dans les jardins des prophètes et des apôtres et engendrait dans les âmes le pur miel de la gnose».
Aurait-il alors considéré à l’occasion de son voyage en Inde l’auteur anonyme des Siva Sûtra, texte de la littérature cachemirienne traduit par Lilian Silburn, comme un prophète ?
Lui qui écrivait : «Âtmâ cittam jnanam bandhah» (Le Soi est la conscience (empirique) la connaissance forme le lien). Il faut, croyons-nous en effet, ne jamais perdre de vue que dans la gnose la connaissance est bien le lien, mais un lien est certes ce qui réunit, mais aussi ce qui attache. À cette lumière, il peut paraître utile, même en étant profondément chrétien comme l'est Jean Borella, de méditer la célèbre phrase de Maître Eckhardt: «Je prie Dieu qu'il me tienne quitte de Dieu». L'ultime connaissance, ne serait-ce pas alors la Docte IGNORANCE ?

L.-M.O.





Problèmes de gnose. Jean Borella. Édit. L’Harmattan. 32 Euros.