Ésotérisme chrétien ou christianisme ésotérique ?
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 8 février 2008 à 18:28 - Etudes - #164 - rss
Le Père dominicain Jérôme Rousse-Lacordaire, directeur de la Bibliothèque du Saulchoir à Paris, est théologien, historien des religions et spécialement de l’ésotérisme depuis la Renaissance. Il vient de publier L’Ésotérisme chrétien. Sur ce thème, il nous avait accordé un entretien et le 25 octobre dernier, SymbOle l’avait accueilli pour une conférence. Notre rédacteur en chef, Jean-Marie Beaume, l’avait alors présenté en ces termes : «Dans d’autres traditions (le judaïsme, l’islam…) l’ésotérisme, s’il peut soulever des débats, n’est pas nié en tant que tel. Il y a un enseignement «extérieur» et un autre, plus «intérieur», nécessairement «réservé»… Vous affirmez que l’ésotérisme peut être conçu comme la dimension la plus intérieure du christianisme et nous pouvons citer Frère Élie Lemoine, pour qui l’Esprit Saint est le «lieu métaphysique» du passage entre l’exotérisme et l’ésotérisme. L’ésotérisme pourrait donc être compris comme cette dimension et ce processus d’intériorisation croissante de la Parole de Dieu adressée à tous… Vous montrez dans votre livre comment et pourquoi il a subi un lent processus «d’expatriation» du sein même de l’Église, d‘oubli, de dénaturation aussi, au point qu’on le confond parfois encore aujourd’hui, de bonne ou de mauvaise foi, avec ses contrefaçons les plus grossières dont certaines, comme l’occultisme, relèvent proprement de la contre-initiation… Pourtant, il me semble, qu’on redécouvre cette troisième dimension, spirituelle, comme essentielle, non seulement à la compréhension de l’homme mais à l’homme lui-même puisque c’est l’éveil à cette dimension, précisément, qui conditionne son destin posthume.» Et Jean-Marie Beaume de conclure en citant ce passage de l’Évangile de Jean où Saint Pierre dialogue avec le Christ qui vient de l’instituer chef de l’Église, et, désignant le disciple que Jésus aimait interroge : «Et pour lui qu’en sera t-il ?» - «Si je veux que celui-ci demeure jusqu’à ce que je revienne, répond le Christ, que t’importe ?» O.G

"Si l’ésotérisme chrétien est bien la face intérieure de la tradition chrétienne, il ne constitue donc pas une appartenance séparée de l’appartenance proprement confessionnelle et religieuse : l’une et l’autre traduisent, certes différemment, une unique appartenance au Christ et à son Église".
"car plusieurs doubles mots ya qui sont fors a entendre"
Le mirouer des simples ames, XIII.
On sait qu’un Louis Charbonneau-Lassay évitait de parler d’ésotérisme ou d’ésotérique, préférant à ces vocables ceux d’hermétisme et d’hermétique, ou encore de mystique et d’hermético-mystique. Si le choix de ces substituts n’est peut-être pas toujours des plus heureux (d’autres préféreraient parler plutôt d’initiatique), force est pourtant de reconnaître que la prudence de Charbonneau-Lassay n’était pas sans fondements. En effet, ce sont des mots éminemment piégés que le substantif, encore relativement récent (il apparaît semble-t-il pour la première fois en 1828 – on doit cette découverte à monsieur Jean-Pierre Laurant -), ésotérisme et que l’adjectif, un peu plus ancien, ésotérique. Ésotérisme, c’est pourtant un mot d’étymologie grecque simple, dont l’exact équivalent latin serait, comme l’a indiqué H. Corbin, intériorisme. Mais, aussitôt forgés, ces mots devinrent, et sont encore, des valises, dans lesquelles chacun met ce qui lui plaît, ou des auberges espagnoles où chacun ne trouve que ce qu’il a apporté. Cette nébulosité, aussi favorable aux adversaires qu’aux partisans de l’ésotérisme, recouvre une large palette de sens dont la plupart sont reliés entre eux, en bonne ou en mauvaise part, par un sentiment généralement assez confus d’obscurité : c’est de l’abscons, du fermé, du réservé, de l’incompréhensible, du boniment, du mystérieux, du fumeux, du très-élevé ou du très-profond, du songe creux, du suspect, du marginal, du central… et cela vous file entre les doigts. Même ceux qui se sont le plus efforcés à la rigueur terminologique ne l’ont fait le plus souvent, comme le professeur Antoine Faivre, qu’en se gardant de définir : ils décrivent un phénomène culturel dans son histoire.
Question de catégories
La difficulté redouble encore quant on entend situer cet «ésotérisme» par rapport au christianisme, non pas seulement historiquement ou culturellement, mais cette fois, comme en amont de ses éventuelles réalisations positives, conceptuellement – en bref, quand on se demande tout bonnement si christianisme et ésotérisme peuvent aller de pair. La difficulté redouble parce qu’en la matière les appellations sont variées - et aucunement, quoiqu’il en semble à certains, équivalentes ou indifférentes – selon qu’on accorde la place de substantif ou de qualificatif à tel ou tel des termes (ou de leurs variantes) de notre couple : ésotérisme chrétien, ésotérisme christique, ésotérisme christianisant, ésotérisme christianisé, christianisme ésotérique (et j’en oublie certainement). Sans doute peut-on déjà un peu réduire leur diversité en rangeant sous trois grandes catégories ces expressions selon le sens du rapport qu’elles supposent entre l’ésotérisme et le christianisme : le christianisme ésotérique, l’ésotérisme christianisant et l’ésotérisme chrétien.
De prime abord, on pourrait penser le christianisme ésotérique plus respectueux du christianisme puisque ce dernier est le substantif que vient qualifier l’ésotérique. Cependant, c’est exactement le contraire qui est exact, puisque parler de christianisme ésotérique, c’est suggérer qu’il y aurait (au moins) deux christianismes séparés et sans autre rapport entre eux que nominal : un christianisme ésotérique, et uniquement ésotérique, apanage de quelques élus qui, seuls, disposeraient de la vérité chrétienne, qui ne serait qu’ésotérique (comme s’il pouvait y avoir de l’ésotérique sans exotérique), et un christianisme exotérique, exclusivement exotérique et religieux, lot du commun des chrétiens et des Églises – sans qu’il y ait de passage ou de transposition possibles de l’ésotérique à l’exotérique.
L’ésotérisme christianisant met en avant l’ésotérisme, réalité ici première, qui vient secondairement se teinter de christianisme – c’est un ésotérisme qui n’aurait pas pour source première le Christ et dont le milieu antérieur de formation ne serait pas le christianisme, mais qui s’exprimerait en empruntant au christianisme certaines formes finalement accessoires.
Ce qui rapproche le christianisme ésotérique et l’ésotérisme christianisant, c’est finalement de postuler tous deux le caractère totalement secondaire et accessoire du christianisme par rapport à l’ésotérisme : dans le premier cas, le christianisme authentique serait purement et simplement un ésotérisme sans rapport avec aucun exotérisme, serait-il chrétien ; dans le second cas, le lien entre le christianisme et l’ésotérisme passerait par une généalogie d’ésotérismes, empruntant puis abandonnant successivement des formes aux exotérismes, sans qu’il y ait réellement de lien intrinsèque entre ésotérisme et exotérisme, en l’espèce, entre ésotérisme et christianisme.
Avec l’ésotérisme chrétien nous nous trouvons devant une perspective radicalement différente puisque, d’une part, au contraire de celle du christianisme ésotérique, elle postule l’existence d’un unique christianisme à la fois ésotérique et exotérique, et que, d’autre part, au contraire de celle de l’ésotérisme christianisant, le lien entre l’ésotérisme et le christianisme est direct et non médiatisé par une généalogie de formes historiques de l’ésotérisme.

"L’ésotérisme chrétien se vit au sein même du christianisme exotérique ; il est l’aspect intérieur de la tradition chrétienne qui se déploie aussi selon des modalités exotériques".
L’aspect intérieur de la tradition chrétienne
Comme le notait René Guénon en 1934, dans un article significativement consacré au «Saint Graal», «il y a là plus qu’une simple nuance» (et c’est un euphémisme). En effet, l’ésotérisme chrétien se vit au sein même du christianisme exotérique ; il est l’aspect intérieur de la tradition chrétienne qui se déploie aussi selon des modalités exotériques. C’est donc un même courant et surtout un même esprit qui anime l’ésotérisme chrétien et l’exotérisme chrétien, permettant de la sorte des passages et transpositions mutuels de l’un à l’autre, d’autant plus que si parler d’ésotérisme chrétien et d’exotérisme chrétien c’est bien parler de deux aspects distincts de la tradition chrétienne, ce n’est pas pour autant affirmer l’existence de deux réalités séparées ou de deux traditions séparées : s’il y eut probablement (c’est actuellement l’avis de plusieurs historiens de l’antiquité chrétienne), autour du IIIe-IVe siècle, une extériorisation accrue du christianisme, il n’est cependant pas nécessaire de postuler que l’ésotérisme se serait conséquemment retrouvé repoussé aux marges extérieures du christianisme orthodoxe et que ses tenants auraient constitué des lignées absolument étrangères aux grandes Églises et disposant d’un corpus de textes et de pratiques lui aussi étranger à celui des Églises. Il suffit de considérer que l’extériorisation du christianisme en religion fait d’un unique christianisme tout entier ésotérique un ésotérisme chrétien à la fois protégé et dérobé par l’exotérisme chrétien. Dans ce contexte certaines dimensions ésotériques proprement chrétiennes demeureraient donc accessibles, dans une certaine mesure, à celui qui sait les voir, par exemple dans les Écritures canoniques inchangées depuis leur fixation antérieure au commencement de l’extériorisation du christianisme, sans qu’il soit nécessairement besoin de recourir à des traditions apocryphes.
Toutefois, une difficulté demeure, et de taille, qui tient en christianisme à la délicate articulation du religieux et de l’ésotérique, difficulté qui n’est pas d’ailleurs pas tant théorique que pratique. On connaît en effet bien des chrétiens sincères qui se piquent, souvent sincèrement, d’ésotérisme, qui éventuellement se réclament de telle ou telle organisation initiatique, mais qui vivent leur ésotérisme chrétien et leur exotérisme chrétien comme deux appartenances séparées et sur deux registres séparés. Or, si l’ésotérisme chrétien est bien la face intérieure de la tradition chrétienne, il ne constitue donc pas une appartenance séparée de l’appartenance proprement confessionnelle et religieuse : l’une et l’autre traduisent, certes différemment, une unique appartenance au Christ et à son Église. La grande affaire en la matière est certainement que s’associent dans un même mouvement, sans superposition ou alternance, la pratique ésotérique et la pratique exotérique chrétiennes.
Élévation spirituelle
C’est probablement dans cette opération commune des deux dimensions du christianisme que se dévoile quelque peu la nature de l’ésotérisme chrétien vécu (je ne parle pas ici de son contenu et de son domaine intellectuel propres) : la vie ésotérique, dès lors qu’elle prétend être la vie des profondeurs (ou des hauteurs) de la tradition chrétienne commune, suppose l’accomplissement plénier des enseignements, des commandements, des observances et des dispositions qui s’adressent et s’imposent à l’ensemble des fidèles ; et, cet accomplissement réalisé, à supposer que cela soit encore effectivement possible, il ne peut être question de se dispenser de le continuer, car une vie qui se veut traditionnelle non seulement se doit de l’être dans toutes ses dimensions, mais encore ne peut faire l’impasse sur les réquisits de l’organisme (au sens plein du mot) qui a reçu d’institution divine les moyens de la dispensation du salut. On comprend mieux alors pourquoi il est alors si difficile (voire parfois impossible) de clairement distinguer chez certaines personnalités accomplies ce qui serait de l’ordre de la spiritualité exotérique et ce qui serait de l’ordre d’un initiatique ésotérique, tant ces deux dimensions sont étroitement unies – sans doute est-ce même là , comme la simplicité des rites, le meilleur signe de l’élévation spirituelle ; et sans doute est-ce aussi l’indice que l’apparition de l’ésotérisme, comme catégorie dotée d’une relative autonomie, est au contraire un signe de descente et de dégradation. Peut-être était-ce d’ailleurs pour cela qu’un Charbonneau-Lassay, dont on sait la proximité de certains groupements initiatiques d’une parfaite et complète orthodoxie catholique, parla si peu d’ «ésotérisme» et d’ «ésotérique».
J.R.L. (OP)
Ésotérisme et christianisme. Ed. du Cerf. 366 pages.
NDLR : Les intertitres sont de la rédaction

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