Les Carnets de Jean Biès (VI)
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 7 mars 2008 à 17:26 - Carnets de Jean Biès - #172 - rss
Voici la suite de la publication des Carnets, extraits du Journal de Jean Biès — qu’il tient depuis plus de quarante ans et qui est, à ce jour, encore inédit.

Jean Biès.
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Dieu s'ennuyant, Il créa le monde.
Ayant créé le monde, Il le vit incomplet.
Le voyant incomplet, Il y fit naître l'homme.
Ayant fait naître l'homme, Il le sut imparfait.
Le sachant imparfait, Il lui suscita un Sauveur.
Du Sauveur suscité, l'homme ne voulut pas.
L'homme n'en voulant pas, tout fut à recommencer.
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L'homme n'aime pas Dieu parce qu'Il est sa mauvaise conscience.
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"Confronté à Lui-même, Dieu s'ennuyait.
Dieu s'ennuyant, Il créa le monde."
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Il est dit de lui qu'il est le Fils unique de Dieu, ce qui lui donne logiquement une place unique. À la différence des autres Messagers, il n'est ni un simple humain ayant atteint la Libération, comme le Bouddha, ni un dieu archétypal échappé de la mythologie, étranger à l'histoire, comme Râma. Il est dit en même temps pleinement homme et pleinement dieu. D'autre part, il a quelque chose qui lui est propre en tant qu'homme : il est mort pour l'amour de l'humanité ; et en tant que dieu, il a eu le pouvoir de vaincre la mort. Ces paradoxes sont plus que troublants. Il y a enfin ceci que, pour la première fois avec le Christ, la personne a été très nettement proclamée en tant que telle.
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Marcottage. - La tige de la plante s'enterre, prend racine, ressort plus loin. Il en est de même de maintes doctrines philosophiques crues oubliées ou défuntes, et qui réapparaissent, comme autant de résurgences de la pensée. Leurs éclipses provisoires ne sont que la garantie d'une vigoureuse renaissance. Ainsi du stoïcisme d'un Sénèque ressuscitant au XVIe siècle sous la plume de Montaigne. Ainsi du thomisme ranimé par Maritain ; ou de l'alchimie revivifiée par Jung. Ainsi de l'hérésie d'Arius qui, au IVe siècle, évacua du Christ tout élément divin, et qu'adopta de nouveau, au XXe siècle, un christianisme tristement réducteur, qui a encore assez de souffle pour prononcer "Jésus", mais n'en a plus assez pour pousser jusqu'à "Christ".
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Au repas de midi, G. fouettait dans une soucoupe un petit fromage crémeux à souhait, tout en chantonnant l'Alleluia, ton 6, qui conclut la lecture de l'Epître. Je m'avisais qu'Alleluia était le seul mot, à ma connaissance, qui offrît l'ensemble des six voyelles (i=y-o=ou). Brusquement, il s'arrêta : la crème battue dessinait nettement au milieu de la soucoupe, par un de ces hasards inexplicables, sinon un "Séraphim aux six ailes", du moins un Ange aux ailes déployées. Le chant avait dicté le geste.
G. sucra l'Ange et le mangea.
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Par centaines, les oiseaux nichent sous nos toits. C'est le temps des naissances. Partout, des bruits furtifs, des frémissements d'ailes. On dirait que la maison va s'envoler.
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"La tige de la plante s'enterre, prend racine, ressort plus loin. Il en est de même de maintes doctrines philosophiques crues oubliées ou défuntes, et qui réapparaissent, comme autant de résurgences de la pensée."
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Il n'est pas rare en ces jours de printemps que le bleu du ciel et celui de la montagne confondent exactement leur pâleur. La neige des sommets semble suspendue dans l'air. Elle forme comme un rideau blanc flottant dans le vide, une longue bannière privée de hampe, une grande lessive sans fil, un écran d'affichage en lévitation.
Ces trois bandeaux transversaux, deux bleus et un blanc au milieu, rappellent le drapeau du Honduras, ce qui me fait croire vivre au bord de la mer des Antilles.
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Pâque orthodoxe.
Cet ami russe me dit qu'il existe encore dans son pays des régions qui n'ont pas été atteintes par la vie moderne et où se trouvent conservés dans l'air des "états particuliers" provoqués par les puissantes vibrations du son des cloches.
Très singulière atmosphère de l'Orthodoxie russe la plus authentique dont subsistent encore sans doute, au fond d'une Sibérie virginale et inentamée, des enclaves qui ont gardé souvenir de l'âge antérieur à l'industrialisation et à ses obscurations gravissimes. L'Occident a peine à imaginer ces sonorités cristallines descendant de l'air gelé comme des soieries de givre autour des coupoles d'or des églises de bois aux formes contournées. Il n'imagine guère davantage d'autres chants liturgiques que ceux des deux derniers siècles, alors que le znamenny raspev, le "chant monodique noté en neumes", est maintenant ressuscité. Ici, plus de sentimentalisme influencé par la musique occidentale. Chant vigoureux, hiératique, rythmé ; graves voix masculines ; l'îson est la tenue d'un bourdon vocal, symbole de l'éternité, correspondant à l'assiste de l'icône, le fond doré, symbole de la lumière divine.
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"Cet ami russe me dit qu'il existe encore dans son pays des régions qui n'ont pas été atteintes par la vie moderne et où se trouvent conservés dans l'air des "états particuliers" provoqués par les puissantes vibrations du son des cloches."
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On nous dit : Vous faites référence à l'Orthodoxie, et pourtant vous n'approuvez pas l'usage du français dans la nouvelle messe romaine, vous regrettez même celui du latin.
- Pour admirable qu'il soit sur le plan littéraire, le français n'est pas une langue liturgique, ni ne peut le devenir. Ceux qui prétendent qu'à présent, "ils comprennent" enfin le mystère font sourire. Du reste, ne pas comprendre une langue liturgique accroît encore le mystère ; et c'est tant mieux ; car en l'accroissant, elle le suggère encore davantage.
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Densité du latin.
Chaque mot latin est bloc de marbre, pierre de taille. Se trouver devant une page de Virgile, de Tacite, c'est se trouver devant une muraille, un conglomérat de robustesse et de concentration.
Le grégorien a pris ces pierres et leur a donné des ailes pour en faire un Mur des Jubilations. Mais ces ailes restent de marbre tout en s'efforçant de se faire souffle. Marbre palpitant d'une secrète respiration.
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Le regard monoculaire du Cyclope est au Troisième Œil ce que la dialectique du logicien est au langage des anges.
Et encore : L'intellection est au raisonnement ce qu'est le miracle au fait-divers. L'une et l'autre ont choisi le raccourci.
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On ne se purifie pas pour contempler, après cette vie, la glorieuse Lumière divine. On se purifie pour se déshabituer peu à peu de l'espace, parce que dans la mort, il n'y a plus de limites spatiales ; du temps, parce qu'il n'y a plus de distinctions temporelles, des données des sens parce qu'il n'y a plus de sensations, des sentiments et des passions parce qu'il n'y a plus de représentations affectives ni passionnelles, et pour s'habituer simultanément à tout ce qui est le contraire du monde que nous connaissons. C'est le remplacement du plus par le moins, c'est l'accroissement du vide, qui peut rendre possible la contemplation de la glorieuse Lumière divine.
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"Chaque mot latin est bloc de marbre, pierre de taille. Le grégorien a pris ces pierres et leur a donné des ailes pour en faire un Mur des Jubilations."
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Après la mort, c'est une grande lumière dorée.
On dit qu'au moment de mourir, on revoit en un instant toute sa vie. La vision est heureuse sans doute, si la vie a été purifiée ; cette première lumière qu'on a travaillé, de son vivant, à se ménager pour après, en quelque façon prépare à la grande lumière dorée. La vie est comme une manière de s'habituer par avance à cela : une répétition générale, à l'aide d'exercices appropriés. Le bouddhisme enseigne ici : "L'homme est l'héritier de ses actes". On peut supposer que ceux qui, durant leur séjour terrestre, ont passé leur temps à ne pas s'entraîner au "passage", se trouvent à ce point éblouis par tant d'éclat et d'évidence qu'ils en sont comme effrayés : ils ne sont pas en enfer, mais le soleil de l'au-delà les perçant de part en part, c'est l'enfer.
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On cite parfois les mots de ceux qui, malades depuis longtemps, purifiés par la maladie, reçoivent en échange de la vie qui s'en va une sorte de double vue ou de double parole. Ce n'est plus exactement eux, alors, qui parlent ; parfois même ils ne savent plus qu'ils s'expriment, mais quelqu'un, quelque chose emprunte leur voix et parle pour eux. D'où cette croyance qui voulait que l'on vénérât les paroles d'un mourant, comme venant déjà de l'autre monde ; et par suite, inspirées.
- "De moi j'ai peur", disait cette femme gonflée par le cancer du sang, se désagrégeant sur son lit dans une odeur nauséabonde, et retrouvant la foi et la simplicité d'enfance, après soixante-dix ans d'oubli mondain.
- "Je vous aime deux fois plus", disait cet autre, illuminé ; comme si le Dieu auquel il venait de communier ajoutait son amour au sien.
- "J'ai mal partout et nulle part", gémissait cet autre. Et : "Il faut que je m'envole".
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Il est dans la vie de tout homme une rencontre privilégiée, déterminante, décisive, incomparable. Plus elle se produit de bonne heure, plus elle a le temps de donner tout ce qu'elle contenait en puissance, telle la grenade répandant ses grains sans qu'épuisement s'ensuive. Faute de cette rencontre, la vie peut être considérée comme perdue. Une telle rencontre engage autant qu'une grâce. Mais est-on jamais à la hauteur d'une grâce ?
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Le filet qu'il jette à la mer ne lui en ramène que les rides.

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