Jean Biès à la rencontre de John Tavener
Par CEAPT Symbole copyright, vendredi 7 mars 2008 à 17:41 - Portraits - #173 - rss
La sensibilité de Jean Biès à l’égard de l’art en général et de la musique en particulier est bien connue de ses lecteurs. En 1987, son ouvrage Art, Gnose et Alchimie, trois sources de régénérescence contenait une dizaine de belles pages décrivant les suggestions et stimulations que l’homme en quête de sagesse peut trouver dans les œuvres musicales anciennes ou modernes. Et il y a eu quelques années plus tard, dans la revue Connaissance des religions, une série d’articles non moins éclairants sur le thème « Musique et métaphysique ». Le terrain était donc préparé pour son tout dernier livre : une monographie dédiée au compositeur anglais John Tavener.

"La démarche artistique de Tavener n’est nullement celle d’un isolé ; elle s’inscrit en bonne place dans l’actuelle mutation de civilisation qui résorbe la modernité subversive pour réhabiliter les valeurs traditionnelles."
Félicitons-en l’auteur, et réjouissons-nous de l’originalité de sa démarche : les écrits récents traitant de la musique dans une perspective traditionaliste, c’est-à -dire selon la Philosophia perennis, «Philosophie éternelle», ne sont pas légion, c’est le moins qu’on puisse dire ! Investiguer les «musiques traditionnelles», ce que font tous les ethnomusicologues, est une chose ; aborder la musique, ou telle musique, en tant qu’expression de la Tradition, une autre. Les arts visuels ont été mieux servis à cet égard.

Voici donc qu’un écrivain et penseur nous livre ce qui apparaît comme une réflexion autour d’un corpus musical et non comme une étude biographique et analytique conforme au modèle des habituelles monographies sur des compositeurs. Jean Biès n’est pas musicologue, et il ne fait pas semblant de l’être, ce dont on lui saura gré. Ses pages ne se veulent guère «informatives» ; difficile d’y puiser quelque renseignement sur telle partition précise. Elles demandent à être lues d’un bout à l’autre, linéairement, à la manière d’un essai. Ne comportant nul terme technique ou spécialisé, usant d’une langue simple mais dense et profonde, elles baignent le lecteur dans une atmosphère, un climat qui est celui-là même où se meut la musique de Tavener. Au-delà d’une approche superficiellement formelle, elles relèvent bien plutôt – et cela vaut beaucoup mieux – de la sphère esthétique, elle-même orientée ici selon une visée spiritualiste : métaphysique, symbolique, cosmologique. La biographie se réduit, en annexe, à deux brèves pages résumant les principaux faits d’une vie dont les événements saillants sont hélas, en marge de sa carrière créatrice, les ennuis de santé. Les nombreuses œuvres du musicien sexagénaire sont vues, expliquées, interprétées à la lumière (c’est le cas de le dire !) des ouvertures sapientielles qu’elles comportent. D’où le plan de l’ouvrage, conçu non extérieurement à partir de ces œuvres ou de leur chronologie, mais sur la base de leurs thématiques intérieures, signifiantes. Citons quelques titres de chapitres, dont la formulation illustre le style métaphorique si suggestif de l’auteur (également poète, ne l’oublions pas), et sa volonté de parler à l’intuition du lecteur davantage qu’à sa raison raisonnante : «De la Cité-Sophia à la Sophia perennis», «Des correspondances, du silence et des voix», «La Nature sauvée», «Les métamorphoses de l’Amour», «La danse des saveurs».
Le problème est qu’en France la musique de Tavener reste encore trop peu connue ; nettement moins, par exemple, que celle d’Arvo Pärt qui se situe dans la même mouvance postmoderne. Les disques commerciaux sont rares : quelques-uns ont paru, voici quelques années, sous le label économique Naxos ; on espère qu’ils demeurent disponibles. Il ne sera donc pas inutile de compléter le présent compte rendu par une brève présentation de ce compositeur singulier et attachant.

Né en 1944, adepte dans un premier temps de la modernité, Tavener s’en est détourné vers 1977 dans le même temps où il adhérait à l’Orthodoxie. Depuis lors, son style désormais décanté, simplifié, s’est ouvert à un authentique esprit contemplatif, traditionnel, et son catalogue s’est enrichi d’une série d’œuvres religieuses ou d’inspiration sacrée, notamment chorales. En 1997, l’une d’entre elles (Song for Athene) a été chantée à Westminster Abbey lors des obsèques de la Princesse Diana. À cette date, Tavener s’était rallié à la Philosophia perennis et à l’unité des Traditions (sous l’influence notamment de Fritjof Schuon), ligne de pensée qu’il est pour l’heure, semble-t-il, le seul compositeur à avoir adoptée et à illustrer dans ses œuvres. Nous ferons observer que le virage esthétique de sa carrière, au milieu de la décennie 1970, est contemporain de ceux accomplis dans le même sens par deux aînés, le Polonais Henryk Górecki (Troisième symphonie «des chants de deuil») et l’Estonien Arvo Pärt, outre le «minimalisme» des Steve Reich et Philip Glass qui a démarré dix ans plus tôt outre-Atlantique. De surcroît l’un et l’autre, comme Tavener, étaient guidés en partie par des motivations religieuses. Durant ces mêmes années, les répertoires anciens, médiévaux, renaissants et baroques connaissaient un spectaculaire renouveau, tandis que la «vague folk» mettait les musiques populaires à la mode et que les traditions extra-européennes entraient de plain pied dans l’horizon musical de l’Occident. La démarche artistique de Tavener n’est donc nullement celle d’un isolé ; elle s’inscrit en bonne place dans l’actuelle mutation de civilisation qui résorbe la modernité subversive pour réhabiliter les valeurs traditionnelles. Aussi aurait-on grand tort de voir en cet adepte de la consonance un «néo» quelque chose, ou le nostalgique d’un passé révolu.
La véritable modernité, de nos jours, n’est plus celle qui nie ou refuse la Tradition, mais celle qui la prolonge et renouvelle. En cela la musique de John Tavener, loin de tout néfaste avant-gardisme, apparaît véritablement, sainement (saintement) et magnifiquement moderne. On remerciera Jean Biès de l’avoir compris et montré avec finesse, profondeur, pénétration.
J.V.
Jacques Viret est professeur de musicologie à l’Université de Strasbourg II Marc-Bloch.


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