Lectures par Philippe Barthelet (III)
Par CEAPT Symbole copyright, samedi 5 avril 2008 à 09:08 - Lectures de Philippe Barthelet - #178 - rss
Missa sine nomine d’Ernst Wiechert et Eteroa – Mythes, légendes et traditions d’une île polynésienne, traduit du tahitien par Michel Brun.

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La miséricorde du printemps

«Il était seul. Le temps était sans doute venu où l’homme devait apprendre à être seul. La terreur lui avait enseigné sa solitude. Toutes les mains qui l’avaient protégé jusqu’alors avaient péri, toutes les consolations, toutes les certitudes. L’homme s’était montré capable des dernières scélératesses. Il était devenu assassin, sans colère, sans intérêt profond. Assassin par jeu, avec le sourire. Et de l’autre côté étaient les victimes. Entre les deux, il n’y avait rien». Cette hideuse complicité de fait entre les assassins et leurs victimes en dehors de quoi rien n’existe plus, rien qui permît de renouer la chaîne des anciens âges et, si peu que ce soit, de guérir : c’est contre cette assomption du néant dans l’Allemagne dévastée de 1945 qu’Ernst Wiechert écrit cette Messe sans nom.
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Ce n’est pas un dogme qui la définit, mais la nature même de son mouvement : la transformation de la haine en amour, de la volonté de vengeance en charité et de l’indifférence mortelle en espérance, telle qu’elle s’opère lentement dans l’âme de son héros, sorti comme lui de Buchenwald. Sa patrie qu’il retrouve n’est qu’un amas de ruines aux mains des vainqueurs, où s’entassent les fugitifs venus de l’Est, ceux qui ont échappé aux chenilles des blindés qui les poursuivaient (« Ils avancèrent et firent marche arrière à plusieurs reprises. Cela faisait le bruit d’une roue broyant des fagots mouillés ».) C’est ainsi que, vainqueurs ou vaincus, «l’homme avait été défiguré de manière radicale. Ce que cette époque et ses démons avaient laissé subsister était une figure qui ne pouvait plus connaître la maturité, qui n’avait plus d’âge et partant plus d’avenir».
Le baron Amédée de Liljecrona retrouve ses deux frères dans leur château devenu camp de réfugiés. Chacun a traversé l’épreuve à sa manière, lui au prix de son humanité, du moins le croit-il. Là où il était, il a vu ce que nul œil humain n’aurait dû voir, il a vu tuer et même, il a tué un de ses tortionnaires, pour sauver la vie d’un autre prisonnier : «Pour personne je n’ai su, comme pour celui-ci, qu’il ressusciterait. Et qu’à sa résurrection il aurait le même sourire». Ce sourire le hante comme une malédiction, il le retrouve chez «l’homme noir», un de ces assassins devenu vagabond, qui vole et tue sur son passage, et dont il permet la capture : ses yeux, «la seule chose qui les distinguât, c’était leur indifférence aux êtres de ce monde (…) il le regardait comme s’il n’eût été qu’une pierre ou le fût d’un sapin». Cet homme, et la fille du garde forestier, qui en est amoureuse, ont cru qu’il fallait être durs pour égaler les rêves dont on avait flatté leur peuple. Fatale illusion : «quiconque devenait dur, par la dureté des temps, ne domptait point ceux-ci, il jouait leur jeu et devenait ainsi leur valet». Il sera donné au baron Amédée de le comprendre dans sa chair, et la mort qu’il manque de recevoir de la main même de la jeune fille, qu’il accepte comme un sacrifice, lui permet de revenir du côté des hommes et d’y ramener avec lui la jeune fille, avec l’enfant qu’elle porte de l’assassin ; son geste les exorcise de leurs démons, et les arrache à la tyrannie de l’horreur. C’est ainsi qu’il suivra le conseil que lui donnait le vieux juif, «de laisser Dieu régner sur son visage, et non les morts».
Ce ne sont pas des paroles qui permettront cette eucharistie, cette action de grâce d’un homme qui s’offre spontanément, évidemment, pour «que le mal s’en allât de ce monde, parce qu’il y était étranger» ; les discours dont l’époque était abreuvée, chefs politiques, pasteurs spirituels, ajoutaient leur néant à celui des ruines. Il aura été donné au baron Amédée de réintégrer «le vaste cercle de la création. Sous la bénédiction de la lumière, des chants d’oiseaux et de la sainteté du matin». Il comprendra que les heures qu’il avait passées étendu dans l’herbe au bord des marais, sans parole, sans pensée, là même où le trouveront ceux qui devaient le tuer, «que ces heures n’avaient eu d’autre objet que d’attirer sur lui la miséricorde du printemps… » Le temps avance, « jette sa grande ombre sur les affaires humaines » : près des tourbières où il se réfugie, « le milan rouge n’avait pas cessé de faire son nid dans les grands pins, entre les blocs de basalte, ni le butor de lancer son appel du plus profond du marais. C’étaient eux qui avaient retenu la terre embrasée et croulante sur le bord de l’abîme. Eux seuls, et non les hommes». La nature a gardé le trésor de Dieu : Sa présence, que les hommes n’avaient pas su défendre : «… Tout ici était resté intact. Comme un bain que les anges auraient préparé pour tous ceux qui avaient ressuscité. Et aussi pour ceux qui avaient été battus et marqués, surtout pour eux». Et c’est le milan rouge, le butor et les grands pins qui lui murmurent cet acte d’espérance, qu’il rapprend quasi à son insu : que la terre est encore habitable pour les hommes, que le temps n’est pas le jouet stérile par quoi les morts enchaînent les vivants, que Dieu, enfin, n’a pas tout à fait détourné Son visage…
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Quand le baron Amédée est cité comme témoin au procès du garde forestier, celui-là même qui l’avait dénoncé et fait déporter, il refuse la vengeance : «Quiconque aujourd’hui est condamné pour ses idées subit la même injustice que nous, qui avons été condamnés pour les nôtres. Or, nous ne voulons pas du même régime, nous en voulons un autre. Un meilleur. Sinon nos souffrances auront été vaines». C’était l’exigence de Joseph de Maistre, condensée en une formule célèbre autant que mal comprise : que le remède à la révolution n’était pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution – c’est-à -dire la concorde retrouvée, c’est-à -dire la paix, le contraire de la peur, qui est (Bernanos le disait pour la révolution française, Wiechert le répète pour le national-socialisme) la condition même de propagation et de durée des régimes totalitaires : parce que « quand on a peur, on est plus sûr de soi dans le mal que dans le bien. (…) C’est ainsi que l’État a tué pendant douze ans, parce qu’il n’était pas sûr de lui. Par peur. Et la peur peut faire répandre davantage de sang que la haine».
Le baron Amédée a retrouvé la paix ; il n’a plus peur. «Ne saviez-vous pas que le mal s’est éloigné de vous ?» lui dit un pasteur, l’un des réfugiés du château. Et le vieux juif : «Il y en a qui entendent l’ange tourner une page du grand livre». Christophe, le vieux cocher dont les aïeux ont conduit ceux du baron pendant des siècles, lui annonce que la terre s’apaise. «C’était un être qui n’appartenait plus à cette vie. Il ne demandait ni ne désirait plus rien. On eût dit un permissionnaire du monde souterrain, qui venait de loin en loin s’asseoir au milieu des vivants. (…) Il assurait qu’il y avait des années où la terre se fâchait, ou sinon la terre, du moins ceux qui habitaient sous terre». Le mal et la douleur engendrée par le mal ont souillé la terre : «La méchanceté des cœurs et leur douleur ont pénétré jusqu’aux racines, mais désormais, sous la terre, la pureté est revenue. Nous connaîtrons de nouveau des temps heureux.»
«Les morts étaient rentrés dans l’ombre, et la main de la métamorphose avait doucement effleuré le chef des vivants». Amédée et ses frères avaient «réalisé cette grande conquête : ne plus juger et ne plus condamner. Ils étaient devenus muets dans un monde de bruit.» Ernst Wiechert parlait aussi pour lui-même. À la déportation à Buchenwald, puis à l’exil intérieur au temps du Grand Reich, avait succédé l’exil en Suisse au temps de l’Allemagne américaine. Son pays avait changé de vainqueurs ; quelle que soit la couleur des uniformes, les vainqueurs n’aiment guère les poètes, pour qui les âmes sont nues et les mots, dépouillés de leur mensonge. Ce roman est la déploration de l’âme du monde qui pleure sur l’Allemagne livrée à tous les diables ; ce qu’on a appelé «romantisme allemand», si loin de sa réduction sentimentale à la française, trouve ici son dernier et l’un de ses plus beaux échos. Ernst Wiechert était prussien, et protestant ; fils d’un garde forestier, devenu naturaliste, il avait combattu pendant la Grande Guerre. Il mourra en 1950, l’année où apparaîtra Missa sine nomine. Hans et Sophie Scholl, les fondateurs de la Rose blanche, avaient trouvé dans ses œuvres le courage de s’opposer au nazisme, au prix de leur vie. Le traducteur de ce roman, Jacques Martin, qui avait connu le travail forcé en Allemagne, a su rendre en français toute la beauté de l’original. Quand, la paix du cœur revenue, «vous venait les vers que vous notiez et qui semblaient toujours tomber de la cime des grands arbres, qui les avaient reçu des étoiles…»
PH.B.
Ernst Wiechert : Missa sine nomine, Motifs, 533 pp., 10 euros.
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Vestiges de paroles

Ce livre : Eteroa, paroles des anciens de Rurutu, est la traduction française des récits que le dernier roi de l’île, Teuruarii IV, fit transcrire en 1889 dans une assemblée de chefs et de prêtres qu’il avait réunie à cet effet. Il confiait la mémoire de son peuple à l’écriture, qui venait de faire son apparition dans son royaume, et sans doute pressentait-il que c’en était fini de la tradition, laquelle suppose une bouche pour la dire et des oreilles pour l’entendre. Les descendants du roi ont conservé ce texte jusqu’au traducteur, Michel Brun, le fils adoptif du dernier d’entre eux.
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Michel Brun était un marin audacieux et un ethnologue qui ne s’embarrassait pas de préjugés académiques. En 1959, il monta l’expédition du Tahiti-Nui par laquelle il entendait prouver, au rebours de l’hypothèse de Thor Heyerdhal et de son Kon-Tiki, que le peuplement des îles du Pacifique s’était fait d’ouest en est, autrement dit que le berceau commun des diverses populations polynésiennes et même des Japonais anciens était l’Amérique du Sud ; hypothèse qui, toute hérétique qu’elle est pour l’opinion dominante à l’université, a pour elle d’être conforme au régime des alizés et de pouvoir être étayée par l’auteur de très nombreux rapprochements linguistiques et mythologiques.
Rurutu, ou Eteroa de son nom originel, est une des îles Tubuai ou Australes qui fut «découverte», et peuplée par des Tahitiens que la guerre avait chassés de chez eux, auxquels se mêlèrent ensuite des «Incas» venus d’Amérique du Sud. C’est Hiro-Itepumanatu, le roi d’un pays légendaire qui aborda dans l’île après avoir passé «par les différentes terres du Grand Océan», qui lui donna son nom : «Toutes choses entreprises dans l’union (ruru) aboutiront (tu)». Hiro-Itepumanatu «avait une double nature : celle d’un homme et celle d’un esprit divin». «Il vint à Rurutu accompagné de son fils Teaoatira dont la fonction sacrée était d’offrir des sacrifices aux dieux». Il construisit des marae, qui sont «les endroits sacrés que l’on doit respecter», et dont l’institution remonte «au grand ancêtre qui vivait au-delà de l’horizon». C’est là que l’on fait des offrandes aux dieux, que l’on prie et que l’on adore, là que les prêtres sont consacrés et les rois intronisés.
Les anciens de Rurutu formaient de l’aveu de leurs descendants un peuple laborieux et affable, ami du travail comme de l’amusement : «Lorsqu’ils ne criaient pas en s’amusant, ils pensaient que ce n’était pas de l’amusement, mais de la prière». Le livre inventorie leurs us et coutumes, détaille leur calendrier, leur rose des vents, leur art de la navigation et ses fastes ; il énumère les différentes guerres tribales, puis il donne une «histoire» de l’île depuis l’arrivée de l’écriture et celle de l’Évangile, prêché par un pasteur de la London Misionary Society, qui fit brûler les statues des anciens dieux et les lances des guerriers. Certains passages (le «dieu de Sagesse», «pur esprit» ramené par un des rois de son «voyage autour du monde») sont visiblement altérés par des transpositions tardives ; ailleurs, le traducteur avoue que «le passage n’est pas clair et a été traduit au mieux avec le sens apparent des mots. Il a sans doute un sens caché, ésotérique, comme en avaient souvent les discours polynésiens, mais qui a été perdu». Tout hétéroclite qu’il paraît, ce livre nous offre une émouvante collection de vestiges, capable à tout le moins de nous corriger un peu de cette erreur d’optique propre à l’Occident, qui fait des «mers du Sud» un simple et tardif champ de manœuvre pour ses utopies édéniques, son esprit de conquête et sa soif de lucre, ainsi que, modernité oblige, sa manie très scolaire de propager ses dieux.
PH.B.
Eteroa – Mythes, légendes et traditions d’une île polynésienne, traduit du tahitien, présenté et annoté par Michel Brun, préfacé par Edgar Tetahiotupa, Gallimard, «L’Aube des peuples», 294 pp., 2007, 24,90 euros.

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