De la Chevalerie au secret du Temple
Par CEAPT Symbole copyright, samedi 5 avril 2008 à 09:17 - Livres - #181 - rss
C’est en 1975 que Jean Tourniac (1911 – 1995) avait publié, aux éditions du Prisme, l’ouvrage présenté ci-après (1) et que les éditions Dervy viennent de rééditer. Ce livre s’inscrit dans la lignée des compositions de cet auteur jalonnée notamment par les titres suivants : Principes & problèmes spirituels du rite écossais rectifié & de sa chevalerie templière (1969, 1985), Lumière d’Orient, des chrétientés d’Asie aux mystères évangéliques (1979).
"Le Temple notamment fut par là -même le dépositaire d’une gnose ésotérique héritée du christianisme primitif, «inséparable de l’enseignement symbolique propre à toutes les voies initiatiques», ayant «impliqué une conception de la chair et du sang du Christ excluant l’adoration du corps humain crucifié»."
Au fondement de l’ouvrage de J. Tourniac se place l’objectif de dégager une ligne directrice permettant de définir les liens susceptibles d’unir les chevaleries médiévales à l’Ordre du Temple, tout autant qu’aux Églises d’Orient (dans leurs dimensions monophysite et nestorienne notamment) mais aussi aux hauts-grades chevaleresques de la franc-maçonnerie de rite écossais.
Le livre s’ouvre sur une série de considérations concernant l’Ordre militaire & hospitalier de saint Lazare de Jérusalem, dont les moindres singularités ne sont pas d’avoir eu une naissance, «officieuse» au moins, antérieure à l’époque des Croisades et de s’être vu placé, dès ses débuts officiels sous la dépendance du patriarche grec de Jérusalem, donc de l’Église d’Orient, contrairement aux autres Ordres militaires comparables qui seront placés, tous, sous l’autorité directe de Rome ; en outre, son Maître était, en l’absence du patriarche melkite, suffragant de l’archevêque des Arméniens. Des relations se nouèrent rapidement entre cet Ordre et les Templiers, pour des raisons «fonctionnelles», ces derniers prévoyant notamment, dans leur règle, l’accueil dans l’Ordre de saint Lazare de leurs frères devenus lépreux. À partir du quatorzième siècle et jusqu’à la Révolution, l’Ordre, dont le magistère est installé à Boigny (près d’Orléans), va se trouver placé sous la protection du roi de France, recentrant son activité sur le soin à donner aux lépreux. Les ruptures politiques institutionnelles conduiront le patriarcat grec melkite à reprendre, vers 1840, sa protection spirituelle sur l’Ordre de saint Lazare.
Parmi les individualités ayant appartenu à l’Ordre précédent, Jean Tourniac retient tout particulièrement le cas du chevalier André-Michel de Ramsay (1686–1743), considéré, au travers d’un «discours» demeuré célèbre, comme celui qui, le premier, donna à la franc-maçonnerie «une filiation, qui, pour légendaire qu’elle fût, n’en était pas moins riche de virtualités symboliques et initiatiques» (3). Pour J. Tourniac, les idées véhiculées par le discours sont, en vérité, inspirées de l’«enseignement» que Ramsay avait acquis en tant que chevalier de l’Ordre de saint Lazare : Si Ramsay ne fut pas le créateur direct des hauts grades à connotation chevaleresque de la franc-maçonnerie de rite écossais ancien & accepté, celle-ci n’en retint pas moins la portée de ses propos relatifs aux «liens unissant maçons et chevaliers de Terre sainte au regard de la transmission des mystères venus d’Orient».
Jean Tourniac consacre de longs développements à Chypre – bastion du Temple et centre symbolique aussi -, qui fut le lieu privilégié où se créèrent des relations chevaleresques et monastiques, unissant chevaliers de Terre sainte et représentants de communautés orientales, tant monophysites (arméniennes et coptes) que nestoriennes, «l’Arménie faisant office d’ethnie intermédiaire entre les différentes civilisations et traditions du Proche-Orient perse-caucasien et méditerranéen». Récapitulant certains textes épars de René Guénon tirés notamment des Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, du Roi du monde, d’Autorité spirituelle & pouvoir temporel, J. Tourniac énonce, tel un apparent catalogue à la Prévert, un certain nombre de notions visant à asseoir les rapports précités.

"Le Temple se montra-t-il digne du dépôt dont il s’est ainsi trouvé bénéficiaire ? Eut-il, en la totalité de ses membres, une conscience du «secret» dont il était dépositaire ? On peut en douter et, peut-être, se dire que l’extériorisation excessive et maladroite de certaines dispositions de ce «secret» ne contribua pas peu à engendrer des hostilités et des prétextes à condamnation."
Pour J. Tourniac, la «veine syriaque», qui, jusqu’à l’époque des croisades, a inspiré le christianisme d’Orient, dans ses composantes tant monophysite que nestorienne, va conférer une sorte d’unité doctrinale aux formes ésotériques, trouvant son prolongement jusque dans les pratiques liturgiques et les modèles architecturaux ; d’autant, ajoute-t-il, qu’«on est en droit de se demander si le ’’syriaque’’ ne désigne pas la langue des oiseaux, transmettrice de doctrines ésotériques – relevant du christianisme primitif – aux communautés proche-orientales ? celles-là mêmes que ne pouvaient manquer de fréquenter Croisés et Templiers …» Les considérations conflictuelles opposant nestorianisme et monophysisme (4) ressortissent, à ses yeux, de l’extériorisation des assertions et de leur fragmentation en aspects rigides et antithétiques, de nombreux points communs unissant en vérité les Églises issues de ces deux courants : conservation d’éléments anciens du premier christianisme, parentés liturgiques, «réservoir» syriaque, interférence géographique et raciale.
Si les Francs n’eurent que des relations en général peu amènes avec les Byzantins, il n’en fut pas de même avec les communautés «schismatiques» précitées, ces relations s’entendant au niveau des personnalités qualifiées pour les entretenir. Le Temple notamment fut par là -même le dépositaire d’une gnose ésotérique héritée du christianisme primitif, «inséparable de l’enseignement symbolique propre à toutes les voies initiatiques», ayant «impliqué une conception de la chair et du sang du Christ excluant l’adoration du corps humain crucifié». À cela s’ajoutent les échanges avec les confréries musulmanes, elles-mêmes imprégnées des gnoses nestorienne et pythagoricienne.
Le Temple se montra-t-il digne du dépôt dont il s’est ainsi trouvé bénéficiaire ? Eut-il, en la totalité de ses membres, une conscience du «secret» dont il était dépositaire ? On peut en douter et, peut-être, se dire que l’extériorisation excessive et maladroite de certaines dispositions de ce «secret» ne contribua pas peu à engendrer des hostilités et des prétextes à condamnation.
La présentation, quelque peu analytique – quoique non exhaustive -, que nous avons faite de l’ouvrage de Jean Tourniac pourrait peut-être laisser l’impression qu’il se présente sous la forme d’une juxtaposition de thèses cloisonnées entre elles. Rien de plus contraire aux intentions de l’auteur qui, tout en plaçant son travail sous l’égide du «rassemblement de ce qui est épars», affirme avec force son refus du «découpage ’’vertical’’ et arbitraire en secteurs d’analyses s’ignorant les uns les autres. La réalité n’est jamais saisie par l’addition de fragments, si détaillés soient-ils ; elle est une intégrale, un ensemble.»
Il serait en tout cas parfaitement insuffisant de s’en tenir aux traits allusifs qui constituent l’architecture de la présente étude, car le livre de Jean Tourniac fourmille d’indications, de références, de précisions, de confrontations, de rapprochements enrichissants et précieux, visant à nous convaincre de ce que l’Ordre du Temple fut cette arche providentielle destinée à recueillir ce qui relevait de la Tradition primordiale et ne devait pas être perdu, ce dont la transmission s’opéra, tant bien que mal, dans les directions qu’il plut au Très-Haut de lui assigner.
H.A.
- 1. Jean Tourniac, De la Chevalerie au secret du Temple.
- 2. Vie posthume & résurrection : «Résurrection et maternité virginale» (SymbOle n° 6, avril 2007) - Sommes-nous des judéo-chrétiens ? : «La Vierge et saint Michel dans la mystique judéo-chrétienne» (SymbOle n° 9 et 10, juillet/août et septembre 2007).
- 3. Paul Naudon, Histoire, rituels & tuileur des hauts grades maçonniques, Paris, Dervy Livres, 1984, p.25.
- 4. Nestorius, patriarche de Constantinople au cinquième siècle, fut le «formulateur» d’une doctrine visant à opérer une séparation nette entre la nature divine et la nature humaine du Christ, les deux natures coexistant et ne se fondant pas l’une dans l’autre. C’est en réaction contre Nestorius que l’archimandrite Eutychès, soutenu par le patriarche Cyrille d’Alexandrie, déclara, quant à lui, qu’en Jésus la nature divine avait définitivement absorbé la nature humaine, thèse fondatrice du monophysisme. - Quoique entrant toutes deux en conflit avec les conclusions du concile de Chalcédoine (451), qui affirmaient que le Christ, à la fois vrai Dieu et vrai homme, était une seule personne en deux natures, unies sans mélange et sans confusion, ces tendances n’en firent pas moins école, au sein et hors de l’empire byzantin, intégrant notamment les nations copte et arménienne au monophysisme, tandis que le nestorianisme se déployait aux confins orientaux sur l’aire mazdo-zoroastrienne.

éd. Dervy (coll. "Petite bibliothèque de la franc-maçonnerie"), Paris, 2008, 208 p., 12,50 €.

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