Bernanos et Guénon : critique convergente du monde moderne
Par CEAPT Symbole copyright, samedi 5 avril 2008 à 10:44 - Georges Bernanos - #188 - rss
Bernanos (1888-1948) et Guénon (1886-1951) sont deux auteurs contemporains l’un de l’autre, ayant laissé une œuvre marquée par la spiritualité. Bernanos est un catholique qui s’est d’abord fait connaître comme romancier avant d’emprunter la voie du pamphlet. La mystique chrétienne, l’admiration pour la société médiévale, l’esprit de résistance et l’hostilité au monde moderne marquent son œuvre. Le métaphysicien René Guénon a fait avant tout une œuvre de transmission. Faire ressortir avec exactitude l’ésotérisme au sein des traditions spirituelles ou traduire clairement la métaphysique hindoue pour le lecteur occidental, voilà des exemples de ce que Guénon accomplit au fil de ses livres dont certains ont aussi l’allure d’essais dirigés contre le monde moderne. Notons que Guénon a choisi la voie du soufisme qui convenait à son exigence de tradition et de régularité dans le domaine ésotérique.

"Bernanos a dans sa fiction fait le pari d’illustrer parfois le domaine surnaturel et certains paramètres adoptés le rapprochent beaucoup plus de Guénon que d’écrivains du genre fantastique ou même d’auteurs chrétiens, fussent-ils mystiques et exigeants."
Comparaison de deux œuvres incomparables
Si aucun «écrivain catholique» ne peut être comparé à Bernanos qui d’ailleurs refusait cette appellation, si Guénon est sans doute le tout premier auteur français à identifier le véritable ésotérisme et si la mystique chrétienne se distingue nécessairement de la voie ésotérique, il n’en reste pas moins que Bernanos et Guénon ont en commun une exigence de rigueur dans le domaine spirituel, un refus de l’esprit moderne et une absence de toute forme de compromission qui est peut-être d’ailleurs la cause de leur exil respectif du sol français et du dénuement matériel qu’ils ont souvent connu.
Bernanos a dans sa fiction fait le pari d’illustrer parfois le domaine surnaturel et certains paramètres adoptés le rapprochent beaucoup plus de Guénon que d’écrivains du genre fantastique ou même d’auteurs chrétiens, fussent-ils mystiques et exigeants. Ses premières œuvres, dans les années vingt, permettent d’observer ce phénomène. L’explication se trouve certainement en grande partie dans cette volonté commune aux deux écrivains d’obéir aux formes spirituelles les plus traditionnelles.
Bernanos et Guénon ont consacré des volumes entiers à la critique cinglante du monde moderne et à travers leur point de vue différent mais fondé sur la spiritualité la plus authentique, on constate que les cibles sont les mêmes et que les conclusions apportées s’avèrent similaires. Guénon publie un essai anti-moderne dès les années vingt tandis que Bernanos adopte tardivement la forme du pamphlet, cependant déjà sous-jacente au fil des romans. Mais il y aura encore un volume entier de Guénon sur la question peu après les attaques de plus en plus clairement dirigées de Bernanos contre ce qui semble à ces deux écrivains être une anomalie du point de vue spirituel, c'est-à -dire le monde moderne qui, à leurs yeux, a commencé dès la fin du moyen âge. Le règne d’une volonté proprement satanique en œuvre dans l’histoire est une observation fondamentale chez les deux auteurs.
La rigueur spirituelle chez Bernanos et Guénon
Commençons par noter la méfiance des deux auteurs pour le langage ; Bernanos en 1926, peu après la parution du roman Sous le soleil de Satan, parle des «mots les plus sûrs» qui «étaient pipés» dans un entretien à Lefèvre, ajoutant que «les plus grands étaient vides, claquaient dans la main» (2), tandis que Guénon a souvent recours à l’étymologie, comme dans La Crise du monde moderne de 1927 et soulignera plus tard la difficulté de traduire des données métaphysiques dans une langue occidentale (3). Les deux livres cités ne manquent pas d’affinités. Il s’agit de montrer une empreinte satanique sur le monde moderne, de dénoncer désordre et confusion, même si l’un passe par la fiction et l’autre par l’essai, essai proche du pamphlet, forme qui sera adoptée plus tard par Bernanos.
Dans le roman de Bernanos, ce dernier accorde à Satan une incarnation qui n’est qu’un prétexte de fiction pour, en quelque sorte, aboutir à l’universel en passant par le particulier. Il suffit de renvoyer aux propos tenus par l’Adversaire au personnage principal, l’abbé Donissan, nettement marqués par l’extension terrifiante de son pouvoir de nuisance. Si l’Imposteur est maquignon chez Bernanos, Guénon parlera de ce métier comme l’un de ceux adoptés par les Supérieurs Inconnus (4). Ces derniers ont la faculté de transmettre cette initiation qui est un leitmotiv dans l’œuvre de Guénon où elle est vue comme le point de départ d’une réalisation spirituelle. Ils ont certainement quelque chose d’angélique. Revenons à Bernanos ; Lucifer a eu originellement une condition angélique qu’il évoque d’ailleurs à l’abbé Donissan et cette rencontre de Satan et de Donissan est une volonté qui semble venir de Dieu, échappant au contrôle de l’ange déchu (5). Il sera plus loin question d’initiation dans le texte bernanosien, à propos du don de l’abbé de lire dans les âmes (6). Certes, la rencontre avec Satan ne ressemble pas à une initiation telle que la conçoit Guénon et l’abbé est, depuis ce moment, non un être initié de façon régulière, mais un saint qui sera reconnu comme tel, bien plus tard, par le peuple. Cependant le texte de Bernanos semble en conformité avec plus d’une notion guénonienne. On voit que les ressemblances entre les deux auteurs ne se limitent pas à la dénonciation d’un désordre satanique caractéristique du monde moderne.
L’Imposture est un roman de Bernanos de 1927 qui devait être rattaché à La Joie mais les problèmes d’édition ne l’ont pas permis. Michel Estève qui a contribué pour une grande part à l’édition de Bernanos en Pléiade s’est spécialisé dans la symbolique christique dans toute l’œuvre et on la trouve très présente dans L’Imposture. Rappelons que l’étude en profondeur de la symbolique sacrée est un des axes de l’œuvre guénonienne.
Guénon a glissé discrètement une allusion à la théologie négative qui est pour lui la seule rigoureuse dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta de 1925 (7) ; Bernanos va proposer avec La Joie, en 1929, un personnage de sainte qui ne peut que rappeler Sainte Thérèse de Lisieux. On admet que cette dernière se rattache à la via negativa et le personnage bernanosien lui ressemblant, Chantal, connaît la joie extatique, avec ses toutes ses manifestations physiques. L’évanouissement extatique est reconnu par Guénon comme expérience non individuelle de l’informel (8). Mais soulignons que l’extase mystique se distingue de l’«enstase» qui est le fruit d’un effort personnel, non de la grâce et concerne davantage le corpus guénonien. Si Donissan pouvait éventuellement être perçu comme un «ascétique» d’un point de vue guénonien, c'est-à -dire quelqu’un ayant recherché une forme de réalisation spirituelle par une attitude active car, dans son cas, l’étude de l’incarnation et la mortification ont précédé l’étrange et décisive expérience surnaturelle, Chantal est de manière incontestable et à tout point de vue une pure mystique. Notons surtout au passage que Bernanos, bien qu’essentiellement exotérique, est beaucoup moins dualiste qu’on ne croit puisqu’il illustre d’abord une certaine forme d’ascétisme, puis la théologie négative. Il montre un attachement rigoureux aux formes les plus traditionnelles, attachement rigoureux qu’on retrouve chez Guénon à partir d’un point de vue ésotérique et universel. De chaque côté, on constate la même pureté et la même rigueur en ce qui concerne la spiritualité.

"Bernanos et Guénon ont consacré des volumes entiers à la critique cinglante du monde moderne et à travers leur point de vue différent mais fondé sur la spiritualité la plus authentique, on constate que les cibles sont les mêmes et que les conclusions apportées s’avèrent similaires. (…) Le règne d’une volonté proprement satanique en œuvre dans l’histoire est une observation fondamentale chez les deux auteurs." (Nosferatu de Walter Murnau, 1922).
Le règne du Prince du monde moderne
Bernanos et Guénon montrent chacun à leur façon comment s’est installé le règne du «Prince de ce monde» qui n’est autre que Satan en langage chrétien. Restons d’abord dans cette seconde moitié des années 20, car la vision historique des deux auteurs et leurs idées sur certaines sciences modernes semblent bien être les mêmes. Bernanos parle à Lefèvre de l’idéal humain de l’époque classique :
«L’honnête homme, tel au moins que l’imaginent les professeurs est un mécanisme bien monté, un animal cartésien.»
Il perçoit le phénomène comme le fruit de l’époque précédente :
«On ne peut nier que la Renaissance ait abouti là . Jamais pareil effort ne fut tenté hors du plan de la rédemption.»
Et quand on aborde le sujet de la philosophie occidentale moderne, Bernanos nous donne sa vision sans ambiguïté :
«La philosophie restera toujours sur les positions rationalistes prises par Descartes et Malebranche.» (9)
Les thérapies du psychisme ne trouvent pas non plus grâce à ses yeux, les psychiatres étant, selon lui, des gens «d’une extraordinaire naïveté» (10). Bernanos a réalisé rapidement que ces thérapies pouvait représenter un danger puisqu’il fera le portrait de nombreux représentants des sciences modernes, dépeints comme allant de l’imbécile jusqu’au contre-initiateur le plus terrifiant. Ce dernier est représenté par monsieur Ouine, anti-héros de ce roman du même nom, paru en France en 1946 et qui ne manque pas d’allusions aux signes des temps pour reprendre une formule guénonienne. Le thème de la souillure est développé tout au long du livre comme l’a montré Sven Storelv (11) ; la contre-initiation est liée à cette idée puisque Guénon verra un risque de souillure dans la psychanalyse qui est contre initiatrice et il commencera par considérer cette thérapie comme d’une "naïveté « simpliste »". (12)
Guénon définit, à sa façon, dans La Crise du monde moderne, la philosophie occidentale moderne :
«C'est-à -dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d’ordre simplement rationnel, prenant la place de la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et «non-humaine».» (13)
Son opinion sur la Renaissance ressemble bien à celle de Bernanos :
«Ce qu’on appelle la Renaissance fut en réalité, comme nous l’avons dit en d’autres occasions, la mort de beaucoup de choses .» (14)
La vision guénonienne de l’humanisme ne manque pas de radicalité :
«L’humanisme», c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le «laïcisme» contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur.» (15)
Chez les deux auteurs, l’éloignement historique si dangereux de l’homme par rapport au sacré est circonscrit, dénoncé et condamné. Notons aussi que, chez Guénon comme chez Bernanos, Descartes est une cible. Quant aux «méfaits de la psychanalyse», dont la souillure évoquée plus haut, ils font l’objet d’un chapitre entier dans Le Règne de la quantité et les signes des temps de Guénon qui sera publié en 1945.
Les deux écrivains ne font, à partir d’un point de vue spirituel, exotérique pour Bernanos et ésotérique pour Guénon, aucune concession au monde moderne, perçu comme une anomalie. Il est significatif de voir Bernanos pointer certains signes que Guénon va expliquer en profondeur, si l’on s’en tient aux dates de publication qui sont indépendantes d’une date de rédaction, ou d’une publication précédente fragmentaire. Monsieur Ouine a d’abord été publié en 1943 au Brésil et précède donc Le Règne de la quantité, tout comme La France contre les robots de 1944 qui aurait pu être une œuvre de Guénon.
Jean-François Migaud a consacré un article à Monsieur Ouine où il adopte une grille de lecture très guénonienne qui s’adapte parfaitement à ce roman inépuisable en matière d’interprétation (16). Le livre de Bernanos apparaît alors de manière indéniable comme une illustration des procédés et des ravages de la contre initiation. Le sujet sera abordé dans Le Règne de la quantité de Guénon.
Jean Malignon a remarqué, dans l’œuvre pamphlétaire de Bernanos, un aspect que nous pouvons qualifier de guénonien puisqu’il y voit la dénonciation de la «divinisation de la quantité» et de l’«affreux néant du confort» (17). Des pamphlets entiers de Bernanos soulignent en effet le caractère dangereusement marchand, matériel et réducteur du monde moderne. Pour Guénon, ce dernier repose sur une civilisation au «caractère purement matériel qui en fait une véritable monstruosité». (18)
L’humain est poussé vers la mécanisation, la réduction et sur ce point, Fabrice Midal a évoqué Bernanos dans un article consacré à Guénon (19). Il n’est pas étonnant de voir Xavier Accart désigner une partie de l’œuvre de Guénon avec une formule employée par la Pléiade pour l’édition des pamphlets de Bernanos ; il s’agit bien d’«écrits de combat» (20). Enfin, soulignons que le «catholicisme intégral» souhaité par Guénon dans La Crise du monde moderne est une expression dont on se sert depuis peu pour désigner la pensée de Bernanos (21). Il faut lire et relire les œuvres de ces deux auteurs d’exception à la lucidité fulgurante car on a alors la complémentarité précieuse d’un point de vue exotérique et d’un point de vue ésotérique sur le monde spirituel d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
J.-F.G.
Jean-François Gentil est né en 1970. Il est l’auteur d’une thèse sur "La forme policière dans la création romanesque de Bernanos".
1 - René Guénon ou le renversement des clartés, Paris, Edidit, 2005, p.129.
2 - Essais et écrits de combat, tome I, La Pléiade, 1971, p.1040.
3 - Initiation et réalisation spirituelle (1952), Editions traditionnelles, 1983, p.23.
4 - Aperçus sur l’initiation (1946), Editions traditionnelles, 2005, p.69.
5 - Œuvres romanesques (1962), La Pléiade, 1997, p.167 à 184.
6 - Ibid., p.188.
7 - L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), Editions traditionnelles, 1984, p.125 & 126.
8 - Ibid., p.98
9 - Essais et écrits de combat, tome I, La Pléiade, 1971, p.1041.
10 - Ibid., p.1046.
11 - «La «souillure» dans Monsieur Ouine ou la résurgence d’une religion primitive» in Bernanos et l’interprétation, Klincksieck, 1996, p.137 à 147.
12 - Le Règne de la quantité et les signes des temps (1945), Gallimard, 1992, p.224 à 226.
13 - La Crise du monde moderne (1927), Folio, 1999, p.31.
14 - Ibid., p.35.
15 - Ibid., p.38.
16 - «La nuit du faussaire. Réflexions sur Monsieur Ouine» in Paradoxes et permanence de la pensée bernanosienne, 1989, Aux amateurs de livre, p.107 à 129.
17 - Dictionnaire des écrivains français, tome I, (1971), Seuil, 1995, p.84.
18 - La Crise du monde moderne (1927), Folio, 1999, p.36.
19 - «Pourquoi je lis René Guénon» in René Guénon, Dervy, 2002, p.197.
20 - «Quelle inspiration ?» in La Nature et le sacré, Dervy, 2007, p.207.
21 - Voir La Crise du monde moderne (1927), Folio, 1999, p.196 & L’Année littéraire 1927 dans L’Humanité et L’Action française, mémoire de séminaire de 4ème année, 2005, par Jocelyn Foulquier, disponible sur Internet, p.64.

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