Tout ce dimanche, une jeune mésange a frappé du bec et des ailes aux carreaux extérieurs du vitrail, au-dessus de l'entrée. Un crépitement de machine à écrire. Elle s'obstinait éperdument à fuir l'immense espace pour pénétrer dans la maison. - Combien y a-t-il d'hommes, aujourd'hui, qui s'acharnent à tourner le dos à la liberté pour obtenir à tout prix de la perdre !

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Tiraf m'apprit l'irremplaçable : la joie. Il ne se contentait pas, tels les chiens de Tobie et d'Ulysse, de faire fête aux arrivants, des babines et de la queue. Une formule comme « On va se promener », qu'il reconnaissait entre toutes dans l'aigu de la dernière syllabe, avait le pouvoir magique de le multiplier en une cinquantaine de chiens courants, sautants, criants, hurlants. Pour lui, la promenade était synonyme de chasse, d'évasion, de rencontres romanesques, de voyage en terres lointaines, d'ivresse d'odeurs, d'émotions fortes. Dans quelle innocence fondamentale, dans quelle disponibilité de tous les instants puisait-il cette formidable capacité de bonheur, tandis que les nôtres, toujours, sont comme freinés, grevés de réserves, jamais vraiment spontanés ? Il est à penser qu'aucun primitif, qu'aucun enfant n'éprouve jamais joie d'aussi pur cristal, se manifestant par tout le corps, par des courses d'impatience éperdues, par des gémissements, des bonds, des appels, des étranglements d'exultation, par toute une danse de corybante, un tas de sentiments se percutant à l'intérieur comme des bagages démarrés dans un navire en pleine tempête.

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Je regrette de n'avoir pas d'appareil photographique. Je lis en grosses lettres sur la façade d'un concessionnaire de ces deux marques de véhicules automobiles : FIAT OM. - On ne photographie pas le divin !


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Journal de Mircea Eliade. Il attribue au judéo-christianisme, d'une part, l'apparition du marxisme, plus précisément, sa vision messianique du prolétariat, la lutte finale entre le bien et le mal ; d'autre part, l'apparition de la science moderne, évacuant le sacré du cosmos, et ainsi, le banalisant. Il écrit encore que, seuls, les marxistes peuvent être terrorisés par la fin du monde. En somme, c'est une course contre la montre entre leur cité socialiste et cette fin. Ils ont tout intérêt à vouloir ignorer le Kali-yuga, ou à faire comme si... « Un marxiste accepte - et assume- des hécatombes innombrables uniquement parce que l'avenir sera paradisiaque ». (Il me souvient d'avoir lu que la révolution chinoise a fait un nombre de victimes égal à celui de la population française.) Et cependant, ce sont les mêmes, - athées et socialistes, - qui, furieux de voir la science ne pas éclairer le mystère, éprouvent l'inconscient désir de détruire à coups de bombes une Création sans Créateur : « Si rien n'a de sens, autant en finir rapidement ». - L'auteur mentionne comme un fait important l'établissement de nombreux savants tibétains sur le territoire indien. Il assimile l'annulation du karma, - condition d'esclavage ; souffrance et ignorance, - à l'abolition de l'Histoire. - Inquiet sur le sort de l'humanité, bientôt stérilisée, il écrit cependant : « J'ai une confiance sans bornes dans la puissance créatrice de l'esprit. J'ai l'impression que l'homme réussira - s'il le veut - à rester libre et créateur ». Mais c'est pour se demander ensuite comment le miracle se produira : « Comment redécouvrira-t-on la dimension sacramentelle de l'existence ? » Et plus loin, il souligne : « Quoi qu'il arrive, nous sommes perdus » (août 1964).

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A chacune de nos rencontres, émanaient de lui la même extraordinaire présence physique et la même disponibilité du regard, du mental et du cœur. A quatre-vingts ans passés, il faisait l'effet d'un homme éternel. Il se disait seulement « en superflu de vie », et semblait vouloir s'excuser de continuer son œuvre. Jean Herbert était un homme bienfaisant. Il vivait ce qu'il disait, sans s'opposer à rien de ce qui pouvait différer de lui. Toujours entre deux trains et trois livres ; inépuisablement multiple en travaux ; d'une grande facilité de rire.
Le cher vieux monsieur reste pour tous un grand modèle.

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L'échec d'Aurobindo dans sa recherche d'« hommes forts » : not ready. L'échec de Jung : combien d'authentiques alchimistes ? L'échec de Gurdjieff : pas d'«hommes vrais ». Incapacités spirituelles, d'une part, circonstances défavorables, de l'autre. Paroles, écrits demeurent, - pierres d'attente - ; et en dépit des difficultés, des déviations, des dissidences, des dissonances, idées de faire leur chemin. Il faut régler nos montres sur celle de Dieu ; c'est-à-dire pratiquer l'art de la patience et ne pas limiter le temps des évolutions à la durée de nos vies.


"Il faut régler nos montres sur celle de Dieu ... "


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Les deux premières symphonies de Beethoven : Mozart.
Les deux premières tragédies de Racine : Corneille.
Il semble que chez les grands génies, deux coups d'essai soient nécessaires pour faire du troisième un coup de maître.

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Ces flottilles d'impondérables qui, d'une génération à l'autre, se perdent sans même qu'on s'en avise ; par exemple, dans certaines prononciations.
Mes professeurs prononçaient Œdipe avec un É initial et non un Oeu ; ils disaient : «le divin(e) Achille». On disait de même «le divin(e) Enfant» pour éviter la dureté "in-en". L’on mouillait la finale des mots en "-ée" : ramée, renommée se disaient presque encore «rameille», «renommeille» - ce que font les Belges. Il y avait encore ici - j'en ai connu - de vieilles gens qui aspiraient fortement le h initial : une haie, des haillons, lequel tend de plus en plus à disparaître, ou s'amenuise là où il ne faut pas. D'où vient, depuis peu, cette insolite «gente féminine», confondue avec «jante», au lieu de «gent» ?

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Les mots sont des pions sonores poussés en alternance sur l'échiquier de nos voix.

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On voit comme au fil des décennies, ceux-ci plafonnent, ceux-là régressent, s'améliorent parfois. Il y a le plus souvent, l'âge venant, comme un durcissement de leur attitude ou un repli semblable à ceux de leurs organes corporels. Celui-ci s'est définitivement crispé dans son refus de tel point de vue ou de telle alternative ; cet autre s'est retranché dans une intransigeance à faire frémir un Inquisiteur. On avait connu celui-là ouvert à toutes sortes d'idées, de visions peut-être ; sa fraîcheur s'est ratatinée derrière des préjugés rassurants. On découvre avec stupeur que cet autre répète, trente ans après, les mêmes poncifs, avec, en moins, la ferveur qu'il avait alors. Tel qui avait regardé vers des sommets, laissé croire à des promesses, est lourdement retombé dans l'autosuffisance de ce qu'il croit une réussite.
D'autres fois, beaucoup plus rarement, l'agréable surprise de rencontrer quelqu'un qui a rajeuni en vieillissant, a gardé sa spontanéité, sa candeur même, ne semble pas avoir été atteint par les coups de la vie, n'avoir rien bu de son amertume.

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L'avion Concorde relie Paris à New-York en six heures. C'est le temps qu'il a fallu à une limace qui, partie le matin de la cuisine, vient d'arriver, à 13 heures 20 minutes, au bord de la citerne, en paraphant l'espace d'un mince filet d'argent.


"... en paraphant l'espace d'un mince filet d'argent"


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Compte tenu de leur âge, le spleen, chez les adolescents, est moins crépusculaire qu'auroral.

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Vu le film d'Akkad, Le Message, qui retrace la vie de Mohammed en quatre heures de temps. Magnifiques paysages du désert ; trop de combats ; mais un ton de conciliation envers les non-musulmans. L'ingénieuse idée de remplacer le Prophète, qu'il est interdit de représenter, par la caméra. Une admirable séquence, celle de la chamelle qui, là où elle s'arrêtera, indiquera l'emplacement de la maison du Prophète : abandon total de l'homme à l'irrationnel. Ainsi, Ramana Maharshi suivant sa vache dans la montagne, se laissant guider par elle.

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Entre l'événement et la psyché, les synchronicités jouent le rôle que les «signatures» paracelsiennes jouent entre la nature et le corps.

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Dans son Voyage en Amérique, Chateaubriand rapporte un sujet proposé par l'abbé Raynal pour un prix littéraire : « Quelle sera l'influence de la découverte du nouveau monde sur l'ancien monde ? » Chateaubriand répond par le mot « liberté ».
Baudelaire, vingt ans plus tard, écrit dans Fusées : « La mécanique nous aura tellement américanisés... »


"Chateaubriand répond par le mot « liberté ».
Baudelaire, vingt ans plus tard, écrit ... : « La mécanique nous aura tellement américanisés... »"


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André Comte-Sponville, cet agnostique croyant, trempe sa plume dans assez de lucidité pour affirmer que le vingtième siècle aura été l'un des plus pauvres du second millénaire, notamment si on le compare aux chapelles romanes et aux cathédrales gothiques, aux Primitifs flamands, à la Renaissance italienne, au classicisme français, à la musique de Bach, Monteverdi, Purcell, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Wagner, Verdi ; aux divers romantismes. Il dénonce surtout la seconde moitié de ce siècle : « d'un point de vue esthétique, d'une pauvreté que je trouve ahurissante ». Même s'il admire profondément Bergson, Alain, Simone Weil, Heidegger ou Sartre, - il n'oublie Camus, Husserl, ni Derrida, - il avoue de l'insatisfaction dans son satisfecit. Ceux-là ne valent pas Montaigne, Descartes, Pascal, Spinoza, Kant ou Leibniz. « Comme s'il y avait, dans ce siècle, et spécialement dans cette fin de siècle, quelque chose qui empêchait même les meilleurs de faire une œuvre absolument décisive ». Il se pourrait que ce quelque chose soit une pollution cellulaire, une très fine usure humaine que Comte-Sponville ne semble pas discerner, et dont il est lui-même victime.

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Ces montagnes qui nous entourent sont peut-être là pour nous dire que nous-mêmes en entourons d'autres : celles qu'il nous faut gravir au fond de nous.


"Ces montagnes qui nous entourent ..."


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Il n'est pas un manuscrit, aussi médiocre soit-il, qui ne contienne au moins une phrase bien tournée, une réflexion pertinente ; pas un poète, aussi insignifiant qu'il soit, qui n'ait eu une trouvaille tout au long de son œuvre ; pas un homme, aussi infime qu'il apparaisse, qui n'ait eu dans sa vie un beau geste, une parole vraie, quelque chose - n'importe quoi - qui permît un instant de le surprendre infidèle à lui-même, bienfaisant, nécessaire.

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L'éventail : il bat les airs, il bat des ailes ; descend, remonte sans fin vers lui-même, - ruisseau de soie qui coule et court après sa source.

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J'ai rêvé qu'un avion s'était écrasé sur le toit de la maison. Rapportant ce rêve à R., elle me dit qu'hier matin, - j'étais absent, - un hélicoptère de l'armée est passé à quelques mètres à peine au-dessus de la maison ; elle a bien pensé qu'il allait s'y abattre dans l'instant.
Y a-t-il des rêves prémonitoires dont la réalisation serait évitée de justesse ? … Nous l'avons, en veillant, madame, échappé belle !

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Je connais quelqu'un qui relie tous mes livres et n'en lit aucun. C'est ce que l'on appelle des actes de foi.

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Le thème initial et récurrent du premier mouvement du concerto n° 1 pour piano de Brahms : tourmenté, crispé dans une sorte de transe dramatique, cabrée. Il correspondrait assez bien aux rasa de fureur et de terreur (raudra, bhayânaka) de la poétique hindoue.


"Le thème initial et récurrent du premier mouvement du concerto n° 1 pour piano de Brahms ..."


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Avant de lire le journal, je me lave trois fois les mains ; après l'avoir lu, je vais prendre un bain.

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Comme un souvenir de ce qui se passa il y a fort longtemps, quand un insolite tremblement émut le paradis, lequel était tout spirituel, éveilla la première intention de passer du règne des principes aux substances et aux phénomènes, sentant bouger pour la première fois en lui l'enfant qui serait un jour le monde, la terre s'est mise à trembler en ce jour surnuméraire vers les vingt-deux heures. Ce fut comme un bruit sourd, effrayant, qui, loin de monter des entrailles du sol, semblait rouler au-dessus du toit. Mon impression immédiate fut qu'une machine volante, - avion, navette extra-terrestre ? - passait lourdement sur nos têtes, allait peut-être s'écraser dans les environs. Les meubles, les objets frémirent ; on se serait cru en proie à un vertige, à un roulis.
Nous sortîmes. Il y avait du brouillard, une faible lune, un grand silence revenu ; mais brusquement secoué d'aboiements de chiens, de cris de volailles. Tous les animaux des fermes se livrèrent aux concerts de la peur, se répondant dans les lointains. Quelque chose d'inquiétant - la peur d'une seconde secousse - rôdait, étreignait les êtres. La nature se rappelait à eux avec la force tranquille, massive, obtuse de sa formidable insensibilité.

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Ouïr les pas du silence qui descendent dans le bruit.


"Ouïr les pas du silence ..."