Lectures par Philippe Barthelet (IV)
Par CEAPT Symbole copyright, jeudi 10 juillet 2008 à 14:41 - Lectures de Philippe Barthelet - #192 - rss


«Toutes les choses divines grondent autour de moi», note Léon Bloy, le 14 février 1903 : d’où l’urgence de les déchiffrer, jusque dans le détail des circonstances de ses journées puisque, si tout est providentiel, rien ne peut être insignifiant et que, dans cet ordre, le haut et le bas, le grand et le petit se répondent. Il est inutile, dans cette perspective, de noter l’importance du Journal inédit : c’est le procès verbal de la Providence à l’œuvre, ou, le plus souvent, le procès verbal des moyens mis en œuvre pour la tenter. Car c’est là le point que l’on osera dire crucial, qui fait de Léon Bloy un prophète ou apologète à l’orthodoxie discutable : tout son Journal bat en brèche le commandement évangélique de ne pas tenter Dieu (Luc, 4, 12). Jour après jour, page après page, il raconte ses attentes, le plus souvent déçues, et son éditeur peut s’étonner de la «capacité d’illusion» dont l’écrivain ne cesse, jour après jour, de faire preuve. Sa «manie d’exactitude», comme il le dit lui-même, dresse le constat implacable, exhaustif et sans fin recommencé, de cette incessante provocation de Dieu. Revenir du Journal inédit à la version que Bloy en avait publiée permet de mesurer sa déception et son amertume. Ainsi du rêve qu’il raconte le 11 mars 1903 (et les récits de rêves ne sont pas fréquents sous sa plume) : le Journal inédit en donne le détail, guerre, captivité, délivrance après une prière à Notre Dame : «…Je revenais pieds nus, l’âme baignée de sécurité et de délices… Dois-je croire que ce songe m’avertit de ne rien craindre ?» Dans le texte publié, deux ans plus tard, la dernière phrase se réduit à : «... Je revenais pieds nus, l’âme baignée de délices». Adieu la sécurité, ainsi que la question tremblante. C’est ainsi que le Journal inédit est un document de premier ordre sur l’étrange idiosyncrasie de l’un des plus grands excommuniés de nos lettres.
Ph. B.

(1) "Quatre Ans de captivité à Cochons-sur-Marne" (1900-1904), Journal, t. II, Mercure de France, 1958.

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