Jacques Petit, puis Michel Malicet et Pierre Glaudes : la chaîne de l’amitié bloyenne ne sera pas rompue, avec l’aide des filles de Léon Bloy et … de la Providence, puisque le manuscrit de ce Journal survivra à un incendie aussi bien qu’à l’exode du printemps 1940. Pour mesurer à quel point il est inédit, il n’est que de l’ouvrir avec, en regard, les pages correspondantes du Journal publié par Léon Bloy lui-même, soit, pour l’essentiel de ce volume, Quatre Ans de captivité à Cochons-sur-Marne (1). A la date du 12 janvier 1903, par exemple, le récit de sa journée commence par l’office des morts, se poursuit par une messe conventuelle et le chemin de croix, par une lettre à un ami prêtre pour qu’il sollicite de sa part «tous les Rothschild» de Paris, par l’attente torturante du facteur, porteur de mandats, «qui semble avoir oublié le chemin de la maison» («J’attends toujours les 20 fr. promis par Jury») et enfin par la lecture de l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Thiers : «Moscou et Bérézina. Tout devient insensé, désespérant». Cette longue journée angoissante et vaine tient, dans la version récrite, en une seule phrase sortie de son contexte et qui résume tout en un vertigineux raccourci : «Moscou, la Bérézina. Tout devient insensé, désespérant». Ce qui était une note écrite en marge d’un livre d’histoire devient la formule même de sa vie quotidienne. Il prépare L’Âme de Napoléon, et hésite d’autant moins à reprendre à son compte le commentaire de la vie de l’empereur que, comme lui, il se sent investi d’une mission particulière, et son abjection sociale de «mendiant ingrat» ne l’empêche pas de se rencontrer, voire de se reconnaître, sur ce point, avec le César des césars et fléau de Dieu : le Mendiant ingrat est aussi le Pèlerin de l’Absolu, Absolu dont il annonce aveuglément le retour apocalyptique.



«Toutes les choses divines grondent autour de moi», note Léon Bloy, le 14 février 1903 : d’où l’urgence de les déchiffrer, jusque dans le détail des circonstances de ses journées puisque, si tout est providentiel, rien ne peut être insignifiant et que, dans cet ordre, le haut et le bas, le grand et le petit se répondent. Il est inutile, dans cette perspective, de noter l’importance du Journal inédit : c’est le procès verbal de la Providence à l’œuvre, ou, le plus souvent, le procès verbal des moyens mis en œuvre pour la tenter. Car c’est là le point que l’on osera dire crucial, qui fait de Léon Bloy un prophète ou apologète à l’orthodoxie discutable : tout son Journal bat en brèche le commandement évangélique de ne pas tenter Dieu (Luc, 4, 12). Jour après jour, page après page, il raconte ses attentes, le plus souvent déçues, et son éditeur peut s’étonner de la «capacité d’illusion» dont l’écrivain ne cesse, jour après jour, de faire preuve. Sa «manie d’exactitude», comme il le dit lui-même, dresse le constat implacable, exhaustif et sans fin recommencé, de cette incessante provocation de Dieu. Revenir du Journal inédit à la version que Bloy en avait publiée permet de mesurer sa déception et son amertume. Ainsi du rêve qu’il raconte le 11 mars 1903 (et les récits de rêves ne sont pas fréquents sous sa plume) : le Journal inédit en donne le détail, guerre, captivité, délivrance après une prière à Notre Dame : «…Je revenais pieds nus, l’âme baignée de sécurité et de délices… Dois-je croire que ce songe m’avertit de ne rien craindre ?» Dans le texte publié, deux ans plus tard, la dernière phrase se réduit à : «... Je revenais pieds nus, l’âme baignée de délices». Adieu la sécurité, ainsi que la question tremblante. C’est ainsi que le Journal inédit est un document de premier ordre sur l’étrange idiosyncrasie de l’un des plus grands excommuniés de nos lettres.

Ph. B.




(*)Léon Bloy : Journal inédit, tome III (1903-1907) - L’Age d’homme, 2007.


(1) "Quatre Ans de captivité à Cochons-sur-Marne" (1900-1904), Journal, t. II, Mercure de France, 1958.