On en rappellera sommairement la trame d’ensemble : Le jeune Perceval vit seul avec sa mère, veuve ayant en outre perdu deux de ses fils, en un lieu sylvestre retiré, au Pays de Galles, loin de la civilisation. Il n’en est pas moins amené, un beau jour, à rencontrer cinq chevaliers de passage, aux armures étincelantes, dont l’aspect le fascine. Sa mère le laisse alors s’en aller à la cour du roi Arthur, mais meurt de chagrin, tandis qu’il s’éloigne, indifférent à sa douleur. Au palais d’Arthur, Perceval trouve la cour consternée par la venue d’un chevalier vermeil, qu’il tue d’un coup de javelot. Il apprend, grâce à l’enseignement du prud’homme Gornemant de Goor, l’art des armes et est armé chevalier. Perceval arrive ensuite au château de Beaurepaire, tenu par la belle Blanchefleur, avec laquelle il passe une nuit d’amour à la fois chaste et sensuelle. Un soir, accueilli dans le château étrange du «roi Pêcheur» (que Perceval a rencontré en train de pêcher dans une rivière …), il assiste à un spectacle mystérieux : un jeune homme passe, portant une lance ensanglantée ; puis, précédées de deux flambeaux, ce sont deux jeunes filles, portant, l’une un vase (un «graal») étincelant de pierreries, l’autre un plateau d’argent. Il n’ose interroger son hôte, placé auprès de lui, manquant ainsi l’occasion qui s’offrait à lui ; comme il l’apprendra en effet, une fois hors du castel, s’il avait posé la question, le roi Pêcheur, qui était paralysé, aurait pu être guéri, et lui-même en aurait tiré bien des … avantages.
Dès lors, Perceval se lance éperdument à la recherche du Graal, tandis que, parallèlement, son ami Gauvain tente d’en pénétrer le secret. Au bout de cinq ans de cette quête inlassable, au cours desquels le jeune homme est confronté aux objurgations d’une demoiselle pleurant son ami mort et d’une hideuse pucelle, Perceval se confesse à un ermite, qui se trouve être l’oncle du roi-pêcheur et le frère de sa défunte mère. Ce saint homme lui révèle que le roi Méhaignié, père du roi Pêcheur, ne se maintient en vie que grâce à la manducation de l’hostie qu’on lui apporte dans le Graal. Et le livre s’achève ainsi, laissant peut-être à penser que, si Perceval avait été initié, l’immense bonheur du salut éternel s’ouvrait à lui.

On sait qu’avec son poème, Chrétien de Troyes avait entamé un processus de christianisation, que d’autres auteurs (e.g. Robert de Boron) poursuivront encore plus avant. Ainsi le Graal deviendra-t-il le vaisseau dans lequel Joseph d’Arimathie est réputé avoir recueilli le sang du Christ ayant jailli de la blessure de Celui-ci ; la lance elle-même va se confondre avec l’arme dont le centurion Longin a percé le flanc de Jésus au Calvaire ; et l’on n’oubliera évidemment pas que les comtes de Flandre, pairs laïcs du royaume de France, avait, parmi leurs grandes villes de séjour, la sérénissime Bruges, où l’on vénérait … le «Saint Sang». On sait par ailleurs que Wolfram von Eschenbach, dans son Parzival, fera de son héros le roi du Graal, dont l’ordre du Temple se voit confier la garde.

Il reste qu’après avoir enchanté et nourri la rêverie d’un poète médiéval, après avoir constitué le cœur lumineux de l’âme chevaleresque, ce Graal, réceptacle du sang christique qui s’est substitué au chaudron d’immortalité de la tradition celtique, nous attire toujours par son mystère. Partir à sa quête, n’est-ce point désirer atteindre l’essence de notre être ?


"... un jeune homme passe, portant une lance ensanglantée ; puis, précédées de deux flambeaux, ce sont deux jeunes filles, portant, l’une ... un «graal» étincelant de pierreries... "

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Les éditions Edite - à l’actif desquelles il y a lieu d’inscrire l’inestimable mérite de l’impression d’œuvres de Claude Grasset d’Orcet - ont publié, en mars dernier, une étude de Jean-François Lecompte sur la symbolique du Graal (*), qui nous est présentée comme une «géométrie du Conte du Graal de Chrétien de Troyes».

Restreignant son champ d’étude de l’ouvrage de Chrétien aux seules péripéties aventureuses de Perceval, l’auteur procède au repérage de douze personnages-clés (la mère de Perceval, le roi pêcheur, l’ermite, le chevalier vermeil, Blanchefleur, Gornemant, etc.), autour desquels s’articule le récit et dont les noms, associés chacun à un point, permettent, par disposition des dits points sur un cercle, la mise en place d’une figure dodécagonale, fondement d’une analyse «géométrique» du roman. Bien évidemment, quiconque est un tant soit peu familier des écrits d'un Jean Richer (2) devine aussitôt la corrélation que l’auteur ne peut manquer d’établir entre ces figures chevaleresques et les douze signes zodiacaux. Et l’existence même d’une «porte des hommes» et d’une «porte des dieux», d’un aspect descendant de «miséricorde» et d’un aspect ascensionnel de «louange», va de la sorte permettre de distinguer une chevalerie terrestre (au service des hommes) et une «mesnie» célestielle (au service de Dieu).

Les douze points-noms ainsi répartis sur le cercle sont susceptibles de regroupements par groupes numériques divers, générant de la sorte six diamètres (6 x 2), quatre triangles équilatéraux (4 x 3), trois carrés (3 x 4) et deux hexagones réguliers (2 x 6). Les nouvelles figures géométriques ainsi mises en évidence font l’objet d’une analyse détaillée dans les chapitres suivants du livre, au travers des associations privilégiées de personnages qu’elles réunissent et qui soulignent telles nervures de l’architecture du roman. Nous ne saurions ici les détailler une à une : mentionnons, pour l’exemple et dans le cadre des trigones, les stades initiatiques évoquées par trois des personnages (ou groupes de personnages) rencontrés par Perceval (la demoiselle hideuse, les cinq chevaliers étincelants, Gornemant), que tel rite maçonnique à connotation chrétienne définit comme les états de «cherchant», «persévérant» et «souffrant». Toutes ces approches ne manquent pas d'intérêt, qui ouvrent la voie à bien d'autres développements, dont l'auteur nous fera peut-être, un prochain jour, bénéficier.

L’étude de J.-F. Lecompte est prolongée par une analyse visant à rechercher «la confirmation des idées dégagées par les polygones», l’exploration tournant autour des quatre thèmes suivants : l’enseignement de saint Bernard de Clairvaux, le texte du Cantique des cantiques, l’Ordre du Temple et la filiation du «Christ-Roi». Notons toutefois que, si l’auteur se plaît à insister sur le principe de la royauté mystique du Christ, il ne nous en laisse pas moins passablement surpris, quand il vient affirmer, dans la foulée, de façon tout à fait gratuite : «C’est cette grâce [sanctifiante, dont le Christ est porteur] que les dynasties régnantes vont s’ingénier (vainement) à obtenir puis à falsifier par la mise en place de miracles douteux, du type de celui de la sainte Colombe apportant le chrème destiné au baptême de Clovis» ; la remarque est d’autant plus curieuse que, parmi les références bibliographiques de J.-F. Lecompte, figure la remarquable étude du professeur Jean Hani sur la «royauté sacrée» (3), où nulle trace d’un semblable point de vue n’est assurément détectable.

Nous mettrons à profit la présente chronique afin de rappeler l'excellente étude de Dominique Viseux, assez ancienne maintenant : L'Initiation chevaleresque dans la légende arthurienne (4), qui fut prétexte pour l'auteur à un examen, concis mais fort riche néanmoins, de divers récits relevant du «cycle arthurien», où Perceval et la "question" du Graal font l'objet d'un chapitre entier particulièrement pénétrant et pertinent dans l'acuité analytique. Et, puisqu’il existe des auteurs singuliers soucieux de «traiter de l’initiation chevaleresque et de l’initiation royale dans un monde qui a oublié ou récusé les fonctions sociales sur lesquelles ces voies spirituelles prenaient appui», nous ne pouvions ne point évoquer ici l’excellent exposé de Gérard de Sorval, à peu près contemporain de l’ouvrage précédent, comportant un ensemble d’aperçus éclairants sur «le saint Graal, centre de la royauté intérieure» (5).

H.A.



(*) Jean-François Lecompte, La Symbolique du Graal –
Editions Edite, Paris, 2008 – 260 pages, 20 €.

(1) Cf. e.g. : Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois ou le Conte du Graal – in «La légende arthurienne. Le Graal & la Table ronde», édition établie sous la direction de Danielle Régnier-Bohler - Robert Laffont (coll. "Bouquins"), Paris, 1989, 1206 p.
(2) Cf. e.g. : Jean Richer, Aspects ésotériques de l'oeuvre littéraire (Dervy, 1980), Géographie sacrée du monde grec (G. Trédaniel, 1983), Iconologie & tradition (G. Trédaniel, 1984), Géographie sacrée dans le monde romain (G. Trédaniel, 1985), ...
(3) Cf. Jean Hani, La Royauté sacrée. Du pharaon au roi très chrétien - Guy Trédaniel éd., Paris, 1984, 268 p.
(4) Dominique Viseux, L'Initiation chevaleresque dans la légende arthurienne - Dervy-Livres (coll. "L'oeuvre secrète"), Paris, 1980, 190 p.
(5) Gérard de Sorval, Initiation chevaleresque & initiation royale dans la spiritualité chrétienne - Dervy-Livres (coll. "Chemins initiatiques de la tradition occidentale"), Paris, 1985, 150 p.