Au cœur des tantras du Cachemire shivaïque
Par CEAPT Symbole copyright, dimanche 13 juillet 2008 à 01:56 - Livres - #196 - rss
Il existe peu de traductions de textes indiens concernant la voie (marga) tantrique de l'école Pratyabhijñâ dite de la Reconnaissance. Formulée, dans le Cachemire du dixième siècle par Utpaladeva, Abhinavagupta et ensuite vulgarisée par Ksemarâja au onzième siècle, un des textes importants de cette école est aujourd'hui traduit et commenté par David Dubois.

Disciple et cousin d’Abhinavagupta, Ksemarâja vivait au début du onzième siècle à Vijayesvara, non loin de Srinagar. Ses œuvres sont nombreuses : deux commentaires de la Spandakarika, des gloses qualifiées d’éclaircissements de tantras comme le Svacchandatatantra ou le Netratantra. Nous connaissions déjà son célèbre commentaire des Siva sutras traduit par Lilian Silburn (Sivasutra et Vimarsini de Ksemaraja . Diffusion de Boccard, Paris, 1980). Nous pouvons aujourd’hui lire un autre de ses textes, plus personnel : Pratyabhijnahrdayam ou Le Cœur de la reconnaissance, que David Dubois a traduit en français avec son commentaire. L’auteur est professeur de philosophie et s’inscrit dans la lignée des indianistes français, qui, de Lilian Silburn à André Padoux, se sont intéressés plus particulièrement à ce que l’on appelle aujourd’hui le « shivaïsme du Cachemire » et qui, pour nous, correspond à ce que l’on nomme tantrisme … Probablement n’y a-t-il pas recoupement intégral entre shivaïsme du Cachemire et tantrisme ; mais la seule grande différence que l’on pourrait avancer est que, si la quasi-totalité des textes catalogués comme appartenant à la sphère du «shivaïsme du Cachemire» ont toujours un rapport étroit avec le tantrisme, le tantrisme, lui, n’est pas forcément lié au Cachemire. En tout état de cause, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre, ce ne sont pas des traditions monolithiques, mais au contraire des traditions qui s'expriment selon les diverses écoles (kula, spanda, trika etc.). David Dubois s’intéresse à l’une de ces écoles, que l’on appelle pratyabhijna, terme sanscrit que l’on peut traduire par «reconnaissance». En 2006, il avait déjà publié chez L’Harmattan une traduction du texte quasi-fondateur de cette école, Isvarapratyabijnakarika d’Utpaladeva : Les stances pour la reconnaissance du Seigneur. Ce nouveau texte est sans doute plus accessible car débarrassé des polémiques intellectuelles menées par Utpaladeva et Abhinavagupta contre les bouddhistes ou les partisans de l’école des logiciens brahmaniques (le nyana).
À qui s’adresse ce texte ?
La Quintessence de la reconnaissance est un court texte de vingt aphorismes (sutras), avec leur auto-commentaires, qui s’adressent, selon son auteur, «à des gens pieux qui en ce monde aspirent à l’absorption complète en le suprême Seigneur, absorption qui apparaît sous le coup de la puissance (de Grâce). Mais leur pensée délicate n’est pas aguerrie à l’âpre étude des traités de dialectique. On leur présente brièvement l’essentiel de l’enseignement de la Reconnaissance du Seigneur.» Il s’agit donc d’un texte de vulgarisation des grands thèmes développés par Abhinavagupta pour les rendre accessibles au plus grand nombre, mais il faut bien admettre que, même dans ces conditions, le sens ultime de ces sutras reste difficile à comprendre. Pour essayer de tirer un réel profit de leur lecture, nous nous permettons de suggérer au lecteur de les lire en continu, sans consulter les notes et de ne revenir à celles-ci, intéressantes et très souvent pertinentes, qu’après s’être véritablement imprégné du texte même de Ksemaraja. Pour faciliter cette lecture nous avons recopié le texte intégralement (voir ci-après.) Formant le vœu qu'il puisse permettre à certains d’avancer dans la compréhension de ces deux phrases si souvent citées et qui se font écho : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » et «Pourquoi cherchez-vous la délivrance ? Vous êtes déjà délivré! »

Qu’est-ce que la « Pratyabhijna » ?
Comme l’écrit David Dubois, cette école de spiritualité ne propose ni de s’unir à Dieu (identifié dans tous les textes de ces écoles à Shiva), ni même de devenir Dieu, pour la bonne et simple raison que nous sommes déjà le « Seigneur omniscient et omnipotent dont parlent les religions théistes de l'Inde. Ce n'est pas en cherchant Dieu qu'on le trouve, ajoute-t-il, mais c'est en comprenant que toute expérience est toujours déjà expérience de Dieu. » Reconnaître ce n'est pas rechercher une expérience nouvelle inédite mais bien plutôt voir ce qui est ici et maintenant. Ce n'est pas rechercher une extase ou provoquer un vide mental, mais plus ordinairement se laisser convaincre du caractère extraordinaire de la vie de tous les jours. Le terme de Pratyabhijna, traduit par "Re-connaissance", désigne pour David Dubois, « l'acte par lequel la manifestation qu’est Shiva cesse de se prendre pour telle apparence à l'exclusion des autres et se reconnaît enfin adéquatement comme étant tout apparence sans plus forger aucune différence entre elles ». Tout est Shiva, donc « Je » est Shiva. Mais qui est « Je » ? La question reste entière tant que l’on n’a pas reconnu que ce « Je » qui s’identifie aux objets fragmentés de sa connaissance discursive (vikalpa) n’est pas dans sa vraie nature (svarupa). C’est exactement le même but qui est poursuivi par le Yoga : Lorsque le contrôle des modifications (et les modes d’être) de l’esprit est atteint (yogascittavrittinirodah). Alors,( en ce cas) s’établit le voyant dans sa vraie nature (tada drastuh svarupe vasthanam ) ? Et notre vraie nature ce n’est pas la « Nôtre » c’est celle de Shiva ! Aussi, lorsque David Dubois écrit que les adeptes du yoga «recherchent avidement l’absence de pensées» ou «des expériences du vide», cela ne peut éventuellement concerner que ceux qui n’ont pas l’intuition ou ne «reconnaissent» pas ce qu’est «notre vraie nature», mais certainement pas ceux qui ont œuvré sur leur asmita, le sens du «je» qui nous laisse à penser que nous sommes un sujet autonome. (Voir la traduction des Yogas Sutras de Patanjali par Mme Alyette Degrace dont nous avons fait un compte-rendu in SymbOle n° 16).
Le cœur et le mental
La Pratyabhijna est une école extrêmement importante et très intéressante à l’intérieur du «shivaïsme du Cachemire», mais ce serait, croyons-nous, une erreur d’appréciation que de l’envisager comme existant en soi, coupée si l’on veut des autres écoles. Comme souvent dans ces textes, il existe plusieurs niveaux de lecture. Par exemple, on peut lire le sutra 18, consacré aux moyens, dans la perspective d’une pratique érotique, et il suffit de remplacer le terme de "souffle" par celui de "sperme". De la même façon, les mots sanscrits étant souvent polysémiques, ces textes le sont également, et le léger reproche que nous pourrions faire à David Dubois, c’est qu’il donne parfois l’impression de considérer la Pratyabhijna comme une école en soi, sans véritable lien avec les autres écoles ; ce qui explique sans doute ses jugements négatifs sur le Yoga, considérant que «la seule pratique nécessaire et suffisante consiste en l’observation et en la réflexion». Nous ne partageons pas ce point de vue, et c’est justement, parce que, comme souvent dans la spiritualité indienne, tout est lié, que, dans cette école comme dans d’autres, il semble y avoir des contradictions. C’est notamment le cas à propos du recours à une éventuelle pratique, envisagée dans le sens d’exercices spirituels. Dans le cadre de cette école, on peut dire à la fois qu’ils ne servent à rien puisque nous sommes Shiva, mais aussi qu’ils sont nécessaires puisque nous n’en avons pas (pour la plupart d’entre nous) conscience. L’auteur lui-même n’évite pas l’ambiguïté, puisqu’il envisage (sans d’ailleurs en faire si ce n’est une démonstration, du moins en donner une explication) un lien de continuité entre la Pratyabhijna et la Srividia. Or il existe un culte (pûjâ) rendu à la déesse Tripurasundari, toujours vivant aujourd’hui et qui démontre, s’il le fallait, que la Pratyabhijna n’est pas exclusive de pratique, y compris d’une dévotion de type bhaktique ou d’exercices de types yoguiques (butta shuddi).
David Dubois a traduit hrdayam par « quintessence », s’en explique, et pourquoi pas ? Mais, s’il avait gardé la traduction la plus habituelle de ce terme par «cœur», comme l’a fait par exemple André Padoux dans sa traduction du texte Yogini Hrdayam, justement consacré au sri chakra et à la srivydia, on aurait peut-être mieux compris que Ksemaraja, en donnant ce titre visait d’abord à rassembler l’essentiel : Le cœur de la Pratyabhijna ; et qu’il voulait aussi sans doute indiquer que c’est par le cœur qu’elle nous était accessible et non pas tant par le mental.
L.-M. O.
Ksemarâja, Au cœur des tantras
introduction et commentaires, traduction et notes par David Dubois
Éditions Les Deux Océans, Paris, 2008 - 214 pages, 23 €
La Pratyabhijnahrdayam de Ksemarâja
ou « la Quintessence de la reconnaissance »
« Hommage à Shiva. À lui qui continuellement effectue les cinq actes
Manifestant continuellement la vérité ultime,
Notre propre Soi, masse de félicité et de conscience.
Afin d'apaiser le poison de la transmigration,
J'ai extrait la quintessence
Du vaste océan de la Reconnaissance,
Essence de l'enseignement de Shiva. »
1. La conscience autonome est cause de l'accomplissement de l'univers.
2. Elle fait éclore l'univers sur elle-même selon son propre désir.
3. Cet univers est divers à cause de la différenciation entre plusieurs sortes de sujets saisissants et d'objets saisis se correspondant.
4. Le sujet conscient aussi, qui est une contraction de la conscience, est fait de l'univers sous une forme contractée.
5. Le psychisme n'est autre que la conscience déchue du domaine du pur sujet conscient et contractée par le connaissable.
6. Celui qui expérimente l'illusion consiste en ce psychisme.
7. Et lui qui est un, est aussi double, triple, quadruple, et de la nature des sept pentades.
8. Les diverses positions philosophiques sont ses rôles.
9. Le Seigneur qui est Conscience devient le transmigrant recouvert des souillures à cause de la contraction de ses Puissances.
10. Même dans cet état, il accomplit comme Lui les cinq actes.
11. Apparition, jouissance, prise de conscience, réduction à l'état de germes et destructions des germes.
12. Transmigrer, c'est être égaré par ses propres Puissances du fait de la connaissance incomplète de cette quintuple activité.
13. Lorsque sa quintuple activité lui est pleinement connue le psychisme lui-même devient la conscience en s'élevant au statut de sujet conscient par le développement de la modalité intériorisée.
14. Bien que voilé dans le domaine inférieur, le feu de la conscience consume partiellement ce combustible que sont les objets connus.
15. Lorsqu'on obtient la vigueur inhérente à la conscience, on assimile l'univers à soi.
16. Lorsque l'on obtient la félicité de la conscience la libération en cette vie et la ferme conviction d'être identique à la conscience alors même que l'on a conscience du corps.
17. On obtient la félicité de la conscience par l'épanouissement du centre.
18. Les moyens ici sont la destruction des représentations discursives, l'épanouissement et la contraction de la puissance, la suspension du flot du souffle, la contemplation des extrémités finales et initiales du souffle etc.
19. On obtient la contemplation continuellement présente en prenant conscience encore et encore de l'unité avec la conscience dans l'état post-contemplatif imprégné des prédispositions contemplatives.
20. Alors, parce que l'on s'absorbe dans le "Je" parfait, grande efficience des mantras, essence de la félicité et de l'Apparence, on atteint la souveraineté sur la roue des divinités de notre propre conscience qui émet et résorption de toute chose continuellement. Tel est Shiva !

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