La Tradition égyptienne (I)
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 14 juillet 2008 à 02:40 - Tradition égyptienne - #197 - rss
Entre simple curiosité, archéologie scientifique, recherche spirituelle, les raisons de s’intéresser à l'Égypte ancienne sont nombreuses et variées. Christian Mariais souhaite montrer dans cette étude, que nous publierons en plusieurs volets, que l’Egypte offre de multiples aspects, hautement éclairants, sur ce qu’il est convenu d’appeler une «tradition» et notamment par la possibilité pratiquement unique d'appréhender, dans une vision d’ensemble, un «cycle traditionnel complet». Plus spécifiquement, le «cycle égyptien» présente un intérêt tout particulier par la position charnière qu’il occupe entre une tradition nomade et une tradition sédentaire et a donc conditionné les civilisations qui lui ont succédé.

Mais tout cela n’est pas sans risque : l'Égypte, tradition morte depuis longtemps, constitue un terrain propice au développement de théories plus ou moins fantaisistes, élaborées par de pseudo-ésotéristes ou par quelques égyptologues trop imaginatifs, qui tentent de faire coïncider leurs propres hypothèses avec la pensée égyptienne. Pour éviter cet écueil, nous appuierons nos propos sur des textes originaux en restant le plus proche possible de leur traduction et sur ce que nous avons pu voir sur place lors de nombreux séjours. Nous verrons que «l’extraordinaire» n’est pas forcément là où on l’attend.
L'Égypte pharaonique offre aux chercheurs un terrain particulièrement propice, d'une part par sa longévité, d'autre part par la qualité et la quantité des témoignages (textes, monuments, vestiges…) qu'elle nous a laissés. Pourtant, en dépit de ce «matériau» considérable, les efforts accomplis pour pénétrer et comprendre la pensée de l'Égypte pharaonique n’aboutissent généralement qu'à des explications assez hypothétiques et qui, bien souvent, se contredisent. Quant aux principes et motivations qui inspirèrent et guidèrent l’élaboration de cette œuvre colossale, les « experts » préfèrent éviter d'aborder cette question. Il faut dire que les tenants d'une égyptologie «scientifique» se sont obstinés à privilégier une approche rationnelle, très extérieure, alors que seule la clé du symbole et de la symbolique peut apporter une réponse. Comme dans tous les univers «traditionnels», les anciens Égyptiens, utilisaient en effet largement le langage symbolique et pensaient davantage de manière synthétique et analogique, allant ainsi à l'essentiel — contrairement au monde actuel qui privilégie le mode analytique ou discursif.
* L’illusion «polythéiste»
À rigoureusement parler, les Égyptiens ne possédaient pas de mythologie comme celle des Grecs, où chaque dieu a ses spécificités et des fonctions bien définies. Au contraire, les formes de leurs divinités ne sont jamais figées. Pas de «Livre sacré» ici, ni de dogme, encore moins de «système». C'est souvent la première difficulté rencontrée par ceux qui cherchent à enfermer la pensée égyptienne dans un cadre rigide, qui se révèle absolument inopérant. Ainsi, pas de «guerre de religions» — même lors de ce qu'il est convenu d'appeler la «révolution amarnienne», sous Akhenaton - sujet sur lequel nous reviendrons. Un neter (il est préférable d'utiliser ce mot égyptien plutôt que «dieu», qui revêt dans notre langue une signification différente) en supplante un autre suivant les époques ou les lieux, sans aucun problème, dans la mesure où chaque adaptation reste reliée à sa source, dans l'affirmation d’une unité principielle. Cette souplesse favorisa l'assimilation remarquable des étrangers dans le pays. D'après Hérodote, tous les étrangers qui venaient en Égypte, et même le bétail que l'on importait, prenaient avec le temps un aspect typiquement égyptien.
* L’Un et le multiple
À travers certaines expressions, telles que «le grand dieu», le Neter des neterou (= «le Dieu des dieux») s'exprime le sentiment de l'unité divine qu'avaient les anciens Égyptiens. Cette divinité «une» se manifeste sous différentes formes et différents noms, qui sont liés concrètement à des lieux géographiques précis, où un culte spécifique lui sera rendu. Les divinités se présentent souvent sous une forme ternaire. Les divinités constituent souvent des groupes : des triades (comme Amon, Mout et Khonsou), des octoades (comme les huit dieux primordiaux), ou des ennéades (pesedjet) à caractère cosmogonique et présentes dans tous les grands centre religieux. L'affirmation de l'unité dans le multiple se retrouve fréquemment dans des textes comme le papyrus de Leyde («Hymne à Amon») où il est dit : «Le Neter des neterou est trois : Amon, Râ, Ptah. Il est Amon lorsqu'il est caché, et son siège est à Karnak ; Il est Râ lorsqu'Il se montre, et son siège est à Héliopolis ; et Il est Ptah lorsqu'il se “corporise”, et son siège est à Memphis».

"Le Neter des neterou est trois : Amon, Râ, Ptah."
Il serait donc réducteur de qualifier la religion égyptienne de «polythéiste», définition dans laquelle on voudrait aujourd'hui l'enfermer. Il s’agit plutôt d’un «monothéisme à facettes», suivant l'expression de l’égyptologue Paul Barguet, dans lequel Dieu peut être invoqué sous tel nom ou tel aspect en un lieu donné, et sous un autre nom ou un autre aspect ailleurs. Si la dimension cosmogonique domine largement dans la tradition égyptienne, tant sont nombreux les symboles évoquant la création, il est en revanche plus difficile de trouver trace d'une réelle métaphysique. On ne peut exclure pour autant qu’elle en soit absente, comme le suggèrent certains indices. Ainsi, dans son destin posthume, le défunt emprunte d'abord la « voie d’Osiris » à laquelle sont rattachés, entre autres, les rituels de momification ; mais une seconde voie, moins connue, la « voie d'Horus », pouvait conduire ensuite à des « états supérieurs » (1). Analogiquement, cela correspondrait à la « voie de salut » et à la « voie de délivrance » dans l’hindouisme.
S'il ne fallait retenir qu'une seule chose du message de l'Égypte ancienne, ce serait la symbolique du mystère de la création — ou : comment, de l'Unité, sort le multiple (représenté par le chiffre 3) en passant par la dualité, puis : comment s’opère le retour du multiple à l'Unité, par réduction de la dualité, dont «l’offrande» est l’un des symboles. Les représentations de ce message sont innombrables. À cet égard, la salle hypostyle du temple de Karnak est riche d’enseignements avec ses douze colonnes centrales et ses cent-vingt colonnes décorées chacune de trois scènes, ce qui fait en tout 396 scènes. Il reste aujourd’hui 254 scènes «lisibles» dont la plupart sont des scènes d’offrandes liquides (77 fois) ou végétales (51 fois) ; l’offrande de Maât, symbole supérieur du retour de la loi cyclique à l’Unité, y figure 43 fois.

Même si les Égyptiens n’étaient sans doute pas tous familiers de telles considérations cosmogoniques ou métaphysiques, il ne faut pourtant pas sous-estimer les possibilités offertes par une tradition authentique telle que la tradition égyptienne, où l'influence spirituelle pouvait s’exercer en partant du sommet, c'est-à-dire de Pharaon — véritable symbole de l'incarnation divine —, pour se diffuser sur l'ensemble de la population, et cela quel que soit son niveau de compréhension.
Le mode de fonctionnement de l’Egypte ancienne peut être qualifié de théocratique : Pharaon incarne le divin sur terre et, à ce titre, dispose des biens et des pouvoirs, à charge pour lui de les concéder dans le respect de l’harmonie générale, c’est-à-dire suivant la « loi de Maât ».
C’est ainsi qu’il délègue ses pouvoirs politiques à deux « vizirs » (tjaty en égyptien) - l’un pour la Haute-Egypte, l’autre pour la Basse-Egypte - qui vont être « ses oreilles et ses yeux ». Il va déléguer également ses pouvoirs religieux à des grands prêtres qui pourront officier à sa place dans les temples et gérer les biens du clergé. Pharaon porte un certain nombre d’attributs spécifiques à sa fonction — qui d’ailleurs peuvent être portés par des divinités — comme les différentes couronnes et sceptres. Il tient souvent dans une main une sorte de crosse appelée ha , hiéroglyphe qui se traduit par « ferment » et symbolise son rôle de « levain » pour la société égyptienne dans son ensemble. Il tient aussi dans l’autre main le nekhekh, improprement appelé flagellum, composé d’un manche et de trois branches symbolisant sa maîtrise sur le concept «unitaire - trinitaire».
* Une géographie sacrée
L'histoire de la civilisation égyptienne a été largement déterminée par une situation géographique bien particulière et conditionnée par le Nil, qui, comme l'avaient déjà noté dès l'Antiquité les voyageurs grecs, se caractérise par des crues qui «le grossissent en été et le diminuent en hiver», apportant à la fois l'eau et le limon nécessaires à la vie et à l’agriculture. Véritable colonne vertébrale du pays, il facilite aussi une navigation aisée dans les deux sens, grâce au courant remontant vers le Nord et à un vent dominant soufflant du Nord au Sud. Le fleuve est bordé de deux étroites bandes de terres alluviales fertiles. Au-delà de ces terres s'étend, du côté oriental et jusqu'à la mer Rouge, un désert montagneux et accidenté — alors que du côté occidental, c’est l'immense plateau du désert libyen. Vers le Sud, la vallée du Nil se rétrécit et le fleuve cesse d'être navigable à la hauteur d’Assouan ; vers le Nord, elle débouche sur la mer. Le pays est ainsi entièrement fermé sur lui-même et comme fait pour qu'une tradition puisse se maintenir, pendant des millénaires, à l'abri d'influences étrangères et sans nécessiter d'expansion au-delà de ses frontières naturelles, si ce n'est pour établir des représentations diplomatiques ou des comptoirs commerciaux. Le pays se présente ainsi comme une véritable «route fluviale» au long de laquelle les nomes (circonscriptions locales), ont joué un rôle décisif, dans la mesure où tout relâchement de l'autorité exercée par le pouvoir pouvait entraîner sur de telles distances l'émergence d'une certaine anarchie.

En Égypte, terre et tradition étaient intimement liées. Le paysage de l'Égypte se prêtait à une conception très visuelle du cosmos, où la marche du soleil de l’orient à l’occident, symbolisait vie, mort et résurrection. Cette vision constitue l’un des ressorts fondamentaux de la religion égyptienne : l'orient c'est la vie, l'occident la mort, les deux étant finalement indissociables en se retrouvant dans la résurrection. Sur la rive orientale du Nil se situent les temples et les villes ; sur la rive occidentale les temples funéraires et les tombeaux. La marche du soleil sur l'axe Est-Ouest, c'est l'axe divin ; le cours du Nil Sud-Nord, c'est l'axe humain. Ce symbolisme sera repris par les prêtres dans leurs pérégrinations à l'intérieur des temples. Les Égyptiens appelaient leur pays Taouy (= «le double pays»), ou Kémia (= «terre noire», ce qui donnera «el Kimia» en arabe, puis ensuite «alchimie»).
Le contraste entre le vaste delta et la vallée justifie d'emblée la distinction entre « Haute » et « Basse » Égypte, si déterminante tout au long de l'histoire. La Haute Égypte dans le Sud et la Basse Égypte dans le Nord s'unissaient dans la conscience de leur unité ou faisaient sécession, selon les phases du cycle ou les époques plus ou moins favorables. La Haute Égypte avait pour emblèmes la couronne blanche, le roseau et le lotus ; la Basse Égypte, la couronne rouge, l'abeille et le papyrus. Ainsi, dans le noir de la terre égyptienne, symbole de gestation, se développait le germe blanc qui donnait finalement la vie, représentée par le rouge. Il est curieux de constater que ce sont encore aujourd'hui les trois couleurs du drapeau de l'Égypte moderne.
Pharaon - le mot dérive de l'ancien égyptien per-aâ, qui désignait à l'origine le palais royal (en tant qu'institution) et signifiait « la grande maison » et n'a pris le sens de « souverain d'Égypte » qu'à partir du Nouvel Empire - incarnait cette union de la Haute et de la Basse Égypte. L’une de ses « missions » essentielles résidait dans le maintien ou le rétablissement de l'unité, figuration hautement symbolique de cette opération de « réduction de la dualité » — dont Seth, avec sa queue fourchue, constituait une représentation saisissante.

Passé maître en observation de la nature, l'Égyptien se reliait à l'univers à travers une géographie sacrée, intégrant l'espace et le temps, dont le but était de reproduire sur terre les configurations du monde céleste, ce qui va bien au-delà d'une simple géographie physique. Cette géographie sacrée marquait les conjonctions du Ciel et de la Terre en des lieux géographiques donnés, par l'établissement de temples — les rites qui y étaient pratiqués constituant précisément un moyen de « relier » Ciel et Terre. Le pays lui-même devenait alors microcosme, c'est-à-dire un modèle réduit de l'univers où tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut comme ce qui est en bas. C’est aussi sur ce principe que s’appuie le calendrier égyptien ainsi que les fêtes, considérées comme des temps de sacralisation.

* Un art sacré
La pensée égyptienne s'exprimait aussi, naturellement, dans un art sacré qui, comme tout art sacré, était anonyme et régi par des règles strictes. Sur les reliefs et les peintures, l'œil et la poitrine se présentent comme vus d'en face (le fameux « trois-quarts face »), tandis que le visage, les bras et les jambes se dessinent en profil — la face, symbolisant un présent par nature insaisissable, doit en effet rester invisible. De même, dans la statuaire, un personnage en mouvement présente toujours la jambe gauche en avant et s'appuie sur le pied droit. Ces conventions, jamais transgressées, n'auraient pu se maintenir pendant des millénaires si elles ne possédaient pas une valeur symbolique forte et précise. On notera d’ailleurs que, de même que pour l'iconographie, le plan des temples et sa symbolique n’ont guère changé au fil du temps. Le temple égyptien se compose d'une façade appelée « pylône », dont la forme particulière correspond au hiéroglyphe signifiant «horizon», d'une cour suivie d'une salle hypostyle, puis d'un naos contenant la statue divine. Très souvent, il y avait un lac à proximité du sanctuaire, symbolisant le monde incréé. Les images « historiques » (représentations de batailles, victoires, cortèges de prisonniers…) ornaient toujours l'extérieur du temple, tandis que les images rituelles se trouvaient à l'intérieur.
L'Égyptien combat le mal (isfet) par tous les moyens, y compris et surtout par le mépris en lui refusant absolument droit de cité. Ainsi, on ne trouve par exemple aucune représentation de dévastation des récoltes par les insectes, alors que l’on rencontre fréquemment des figurations d’insectes « utiles » comme les abeilles ou les scarabées. D'une façon générale, pas de représentation négative : les revers militaires peuvent même figurer par des victoires sur les murs des temples, à l'instar de la célèbre bataille de Kadesh sous Ramsès II.

Des règles d’iconographie très rigoureuses fixaient également les attributs des divinités (Amon coiffé d'une haute couronne constituée par un mortier d'où s'élèvent deux hautes plumes, Horus à la tête de faucon, Isis avec le signe du trône sur la tête, etc.). De même, l'attitude «codée» de différents personnages (e.g. positions des mains), conférait à ces images valeur de signes et les rapprochait des hiéroglyphes, qui faisaient eux-mêmes partie de l'art des images et s'alignaient, selon les exigences du symbolisme recherché, de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas ou de bas en haut, et disposaient d'un code couleur rigoureux.
Il n'est pas certain — contrairement à une idée tenace — que les pyramides contenaient des tombeaux. Il est probable en tout cas qu’elles n'étaient pas exclusivement, ni en premier lieu, des monuments funéraires, pas plus que nos cathédrales, qui contiennent pourtant souvent des sépultures. Il n'y a pas de doute, en revanche, que les pyramides, ou plutôt les complexes pyramidaux, étaient des lieux d'initiation, comme d'ailleurs les temples et les tombeaux. De son vivant, l'initié accède — par une mort rituelle symbolique —, à la connaissance de l'au-delà (2).
* L’écriture : de la connaissance au savoir
Au cours des époques post-pluviales africaines, qui correspondent à nos époques post-glaciaires européennes, le «Sahara vert» va souffrir d'une désertification progressive, tandis que la vallée du Nil, alors zone marécageuse hostile, va se transformer en oasis. Les populations sahariennes en migration vont venir naturellement y trouver refuge. Un pouvoir politique centralisé va alors devenir indispensable, notamment pour organiser la gestion de l'irrigation. Ces populations nomades vont ainsi se sédentariser, donnant naissance à la tradition égyptienne proprement dite. L'une des caractéristiques des civilisations sédentaires réside dans sa préférence pour la transmission écrite par rapport à la transmission orale. C'est ainsi que, un peu avant 3000 av. J.-C., l'écriture hiéroglyphique va brusquement apparaître, dans un système déjà complet (3). Il va être en usage pendant plus de trois mille ans (la dernière écriture hiéroglyphique connue se trouve dans le Temple de Philae et date très précisément du 24 août 394 après J.-C.). Ailleurs au Proche-Orient, l'écriture est d'abord attestée dans des contextes d'archives et de comptabilités. L'apparition soudaine de l'écriture égyptienne a conduit certains à penser que le système égyptien avait pu être «emprunté». La Mésopotamie et l'Elam ont été cités comme les sources les plus probables d’une telle « importation » — les plus anciens textes sumériens semblant avoir été rédigés un siècle ou plus avant les premières inscriptions hiéroglyphiques. Bien qu'il y ait eu, d'une façon certaine, des contacts entre l'Égypte et ces régions, il est toutefois exclu que le système égyptien soit un emprunt direct au sumérien, notamment parce que leurs structures ne sont pas les mêmes : le sumérien est syllabique alors que l’égyptien est consonantique (comme les écritures de la branche sémitique, où les voyelles ne sont pas systématiquement transcrites). Cette différence, même si elle n'est pas la seule, est pourtant si fondamentale qu'elle en est décisive et s’inscrit à l’encontre de la théorie d’un simple « emprunt » à un autre système. On peut admettre que le sumérien ait pu éventuellement fournir l'idée de l'écriture mais certainement pas le système lui-même.
Pour fixer l'héritage reçu de la tradition nomade — certainement très aboutie — dont elle est issue, la tradition égyptienne va donc en quelque sorte s'inspirer des idées du moment — l'écriture —, puis se servir de ce dont elle dispose : des pictogrammes représentant des choses tangibles liées à l'environnement naturel (végétaux, animaux...) et les utiliser en tant que phonogrammes. Les signes utilisés se répartissent en trois groupes : les unilittères, au nombre de vingt-six ; les bilittères, environ quatre-vingts ; les trilittères, plus rares. On aura aussi des déterminatifs qui ne se lisent pas, mais aident à comprendre le sens de certains signes, là où, autrement, pourrait subsister une ambiguïté.

Les signes unilitères auraient pratiquement pu être utilisés comme un alphabet, et c'est d'ailleurs de cette façon que les anciens Égyptiens notaient les noms étrangers. Si l'usage n'en a pas été étendu, c'est, bien sûr, pour conserver les possibilités d'expressions symboliques offertes par le système complet. Pour les Égyptiens, les hiéroglyphes (medou neter = « paroles divines ») renfermaient un puissant pouvoir. Le nom d'un homme inscrit en caractères hiéroglyphiques contenait son identité ; détruire ces caractères, c'était réduire cet homme à néant — d'où la technique du « martelage » utilisée pour faire disparaître des personnages en disgrâce ou même des divinités. On comprend le soin apporté par les pharaons à faire figurer le plus souvent possible leurs noms dans les temples, et pourquoi les scribes jouissaient d'une grande considération : la transmission du savoir revêtait une grande importance, que l'on peut mesurer en relevant que le mot seba signifiait à la fois « enseigner » et « étoile ».
Mais, comme nous le verrons plus loin, le passage d'une tradition nomade à une tradition sédentaire, et donc de l'oral à l'écrit, s'inscrit dans un cycle considéré comme descendant — conformément à la loi d’involution spirituelle. Selon un mythe égyptien rapporté par Platon, le dieu Thot (l'Hermès Trismégiste grec et le Mercure latin), qui, ayant inventé l'écriture, venait de présenter son invention au roi d'Égypte comme « un enseignement destiné à accroître la science et la mémoire des Égyptiens [...] un remède à l'oubli et l'ignorance », s’était entendu répondre : « Cette connaissance produira l'oubli dans les âmes... Quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode ... » (4).
Avec l'écriture, on passe en effet tendanciellement de la véritable connaissance (spirituelle) au «savoir» (profane). Pendant très longtemps, l'écriture n'a d'ailleurs été considérée que comme le support de la parole. La lecture se faisait à voix haute et de manière continue. Il n'existait pas de ponctuation dans les écrits égyptiens, pas plus, du reste, que dans les textes primitifs : on sait que la Bible, par exemple, était un texte continu, le découpage en versets et chapitres n’étant intervenu que bien plus tard.
Les plus récentes études scientifiques montrent que la reconnaissance visuelle nécessaire à la lecture active une zone du cerveau située sur la gauche, alors que c'est du côté droit du cerveau que s'activent les fonctions d'intuition et de sensibilité artistique, comme les aptitudes à la musique. Cette zone contrôlerait également la capacité de comprendre les relations spatiales, de reconnaître les visages et celle de se concentrer (5). Ainsi le nomade et le sédentaire n'utilisent pas les capacités de leur cerveau de la même façon. Les mêmes différences fondamentales existent entre le lecteur d'un texte composé de symboles et le lecteur d'un texte alphabétique.
* Une tradition pré athénienne ?
En égyptien « nom » se dit ren et s'écrit avec un hiéroglyphe représentant une boucle ; le cartouche contenant le nom du pharaon en est une application. Par l’observation de la nature, les Égyptiens considéraient l'existence comme cyclique, à l'image des jours et des saisons. Comme nous l'avons relevé précédemment, on peut déjà identifier le « cycle de l'Égypte pharaonique » comme correspondant au passage d'une tradition orale à une tradition écrite. Dans la Genèse, Caïn, le sédentaire, va tuer Abel, le nomade ; Dieu donne néanmoins sa préférence à Abel, marquant ainsi la supériorité du nomade et de ses offrandes animales sur le sédentaire et ses offrandes végétales ; mais, pourtant, le cycle global descendant doit suivre inexorablement son cours, et c'est Abel qui disparaît.
Si l'on en croit ce que dit Platon dans le Timée, en évoquant le voyage de Solon en Égypte, les prêtres égyptiens considéraient que les Grecs avaient complètement oublié l'ancienne tradition dont ils étaient issus : — « Ah! Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants, et il n'y a point de vieillards en Grèce ! » — « Que veux-tu dire ? » interrogea Solon. — « Vous êtes tous jeunes d'esprit, répondit le prêtre égyptien, car vous n'avez dans l'esprit aucune opinion ancienne fondée sur une vieille tradition et aucune science blanchie par le temps (…) Vous ne vous souvenez que d’un seul déluge terrestre, alors qu’il y en a eu beaucoup auparavant… » Toujours selon les propos des prêtres égyptiens rapportés par Platon, une antique tradition d’une cité « pré athénienne » serait directement issue de l’engloutissement de l’île d’Atlantide, et la tradition égyptienne proviendrait elle-même de cette tradition pré-athénienne (6). Les Grecs de l’époque de Platon auraient donc oublié ces origines, que leur rappellent les prêtres égyptiens par un curieux retour des choses. Il est d’ailleurs possible que cette ancienne tradition grecque n'ait pas été, en réalité, totalement oubliée, notamment si l'on considère le pythagorisme comme la continuation d’un enseignement traditionnel qui préexistait en Grèce même : «…Il [Pythagore] exécutait avec zèle tout ce qu'on lui demandait ; les prêtres finirent par concevoir une grande admiration pour lui, le traitèrent avec égards et lui permirent même de sacrifier à leurs dieux, ce qui n'avait jamais été accordé jusque-là à un étranger» (7).

les prêtres ... lui permirent même de sacrifier à leurs dieux ..."
* Dégénérescence et "retour falsifié"
Abraham, Moïse, Joseph, le peuple d'Israël et la sainte Famille ont séjourné en Égypte ; les Hébreux ont été longtemps en contact avec l'Égypte, et des échanges ont forcément eu lieu, même s'ils ne semblent pas avoir affecté l'essence même de leur tradition. Signalons le rapprochement évident entre le temple égyptien et le temple de Salomon, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. L'influence qu'eut l'Égypte sur les Grecs et les Romains est mieux connue. Solon, Thalès, Platon, Pythagore, Hérodote et Plutarque ont été initiés en Égypte. Avec Alexandre le Grand, les Grecs exercèrent en retour une influence sur l’Égypte. Ils participèrent inconsciemment à la décadence de la tradition égyptienne, qui, il est vrai, avait déjà été affaiblie par les invasions perses. Alexandre le Grand et ses successeurs, les Ptolémée, bien régulièrement intronisés « rois de Haute et Basse Egypte », accompagneront le déclin inéluctable du pays. Leur intérêt pour les choses matérielles et la recherche d'effets immédiats les inclinèrent à développer les aspects les plus inférieurs de la tradition — comme la magie. L’art et l'écriture perdirent leurs fonctions symboliques en adoptant des formes dictées par l'esthétique ou les considérations «pratiques». Les mots et les noms mêmes perdirent leur signification profonde. Ainsi, le mot égyptien mer, qui peut être traduit par «aimant», devient «pyramide», du grec pyramis (= «gâteau de miel et de farine») ; tekhen (= « briller ») devient «obélisque», du grec obeliskos (= «broche» ou «aiguille»), etc. Le mot «Égypte» lui-même provient du grec Aigyptos, déformation de l'ancien égyptien Het-Ka-Ptah(= «la maison du ka de Ptah», qui, en fait, désignait la ville de Memphis) ; Aigyptos donnera également «copte» par simplification. Même les noms de pharaons subiront un sort identique ; ainsi Ra mes sou Mery Amen (= «Ra l'a engendré, l'aimé d’Amon») va devenir tout simplement ... Ramsès II : c'est plus simple, plus pratique et tant pis pour le symbolisme ! L'Égypte tombera ensuite sous la domination romaine. Cléopâtre VII, dernière reine de la dynastie macédonienne, tentera de restaurer son trône en s'unissant à César ; mais l’assassinat de ce dernier, en 44 av J.C., mettra un terme à ce dessein.
En 391, l'édit de Théodose fait du christianisme la religion d'État et interdit les cultes païens. En 537, Justinien fait fermer le dernier temple en activité, celui de Philae. Le christianisme triomphant en Occident ne laisse pas de place à d'autres cultures. L’islam va recouvrir l’Egypte ancienne d’une couche supplémentaire et contribuer à en effacer le souvenir.
Au Moyen Âge, des pèlerins, passant devant les pyramides du Caire, les décrivent comme d'anciens «greniers du pharaon». Au dix-huitième siècle renaît un certain intérêt pour l’Égypte : les nobles fortunés considèrent comme nécessaire à la culture de l’honnête homme « éclairé » de voyager et de visiter Rome, la Grèce et l'Egypte ; ils en rapportent des souvenirs qui influencent l'architecture, la décoration et l'ameublement de leurs propriétés. L’opéra Aïda de Verdi est présenté au Caire en 1871 : l'intrigue lui en a été fournie par Auguste Mariette, l'un des plus illustres égyptologues et fondateur du musée du Caire ; mais celui-ci se gardera bien toutefois de co-signer cette œuvre ! L'«égyptomanie» bat alors son plein. La franc-maçonnerie, en plein essor au dix-huitième siècle, se tournera aussi vers l'Égypte et son symbolisme ; en 1791, Mozart, lui-même franc-maçon, utilise un décor égyptien pour cadre à sa Flûte enchantée ; Cagliostro profitera de ce climat favorable pour fonder une loge maçonnique de «rite égyptien».

Le 19 mai 1798, Bonaparte s'embarque pour l'Égypte accompagné d'une mission scientifique. L'expédition, si elle ne fut pas, loin s'en faut, un succès militaire, aura néanmoins pour mérite de rapporter une masse d'informations de grande qualité sur les monuments de l'Égypte ancienne ; on assiste alors à la naissance du style «retour d'Égypte». Avec le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion en 1822, on considère que l'égyptologie est devenue une science. Cela n'empêche pas les divagations d'imposteurs, pour lesquels l'Égypte constitue un support commode, dont les «mystères» se prêtent aux plus folles interprétations. La découverte de la tombe de Toutankhamon par Howard Carter en 1922, au lieu d'apporter des réponses, va encore relancer cette aura de mystère avec la « malédiction des pharaons ».
Le vingtième siècle assène un nouveau coup à l’Égypte ancienne en introduisant au cinéma le style « péplum ». Depuis, il est communément admis — entre autres absurdités —, que l'esclavage et les sacrifices humains faisaient partie des mœurs égyptiennes, alors que le respect de la vie (en dehors des combats guerriers) était au contraire l'un des aspects les plus marquants de cette société, à tel point que la peine de mort ne fait pas partie des peines encourues au civil.
Les guides égyptiens ne se privent pas de colporter ce genre d’histoires auprès des touristes. La vengeance de Thoutmosis III sur la reine Hatshepsout ou «Akhenaton, inventeur du monothéisme» obtiennent également un franc succès sur les bateaux de croisière entre Louxor et Assouan. Le monde moderne juge nécessairement l'Antiquité à la lumière de ses propres facultés …
Non seulement le cycle égyptien est épuisé, mais les civilisations qui lui ont succédé l'ont recouvert de strates qui constituent autant d’obstacles pour en retrouver le message. La chaîne de la transmission a été depuis bien longtemps définitivement rompue avec la fermeture des temples. Les tentatives de «restauration» de cet ordre ne peuvent donc aboutir, au mieux, qu'à une ridicule parodie et, au pire, à des résultats désastreux.
« Un temps viendra où il semblera que les Égyptiens ont en vain honoré leurs dieux ... Les dieux, quittant la Terre, regagneront le Ciel ; ils abandonneront l'Égypte... Alors cette terre très sainte, patrie des sanctuaires et des temples, sera toute couverte de sépulcres et de morts. Ô Égypte, Égypte, il ne restera de tes cultes que des fables, et tes enfants plus tard, n'y croiront même pas ; rien ne survivra que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits ... L'âme et toutes les croyances qui s'y rattachent, selon lesquelles l'âme est immortelle par nature, on ne fera qu'en rire… » (8). Cette prophétie d'Hermès Trismégiste s'est accomplie depuis bien longtemps. Le cycle de la tradition égyptienne a disparu, laissant sa place à un autre cycle. Les traditions naissent, meurent et renaissent sous une autre forme. Nous pouvons peut-être en tirer quelques leçons à propos du cycle actuel, qui lui aussi semble approcher de sa fin.

Les dieux, quittant la Terre, regagneront le Ciel ; ils abandonneront l'Égypte. "
C.M.
1. Voir à Deir El Medinet (Thèbes ouest) la chapelle de gauche du temple d’Hathor et la tombe TT3 de Pached et, d’une façon plus générale, les tombeaux de pharaons.2. Voir à Thèbes ouest les tombes Ramose TT55, Rekhmirê TT100, Djehoutymes TT 296 et Renni à El Kab.
3. Voir la « palette de Narmer » au musée égyptien du Caire.
4. Platon, Phèdre 274,275
5. Cf. N.E.U.R.O.N., professeur Laurent Cohen, 20 avril 2006
6. Platon, Timée, 23-26
7. Porphyre, Vie de Pythagore, 7.
8. Corpus Hermeticum, tome l, trad. A.-J. Festugière


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