A propos du "quatre de chiffre"
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 14 juillet 2008 à 12:31 - Symboles - #198 - rss
Nous publions ci-après un inédit de Jean Canteins, touchant au symbole du «quatre de chiffre». C’est là un thème auquel René Guénon consacra un article dans un numéro des Etudes traditionnelles, en juin 1948, article à compléter utilement – soit dit en passant – par un autre, de janvier-février 1951, relatif au « chrisme et au cœur dans les anciennes marques corporatives ». Cette contribution de Jean Canteins ne se veut en rien conclusive quant à la nature même de ce symbole ; elle offre, plus simplement, un certain nombre d’observations susceptibles de constituer autant de voies à explorer par les curieux et les « désirants ».

- une étude de Paul Delalain, dans la version revue et corrigée de 1892, consacrée au chiffre quatre dans les marques d’imprimeurs et de libraires ;
- une étude de Léon Gruel publiée en 1926 chez Van Oest et intitulée « Recherches sur les origines des marques anciennes dans l’art et l’industrie du quinzième au dix-neuvième siècle par rapport au chiffre quatre » ;
- une étude de Jean-Michel Mathonière faisant la synthèse des acquis à la lumière des deux études précitées et de diverses contributions sur le sujet que l’auteur avait pu inventorier, confronter et étudier pour la première fois d’une manière exhaustive.
Sans doute se remémorera-t-on surtout l’article de René Guénon intitulé « Le Quatre de chiffre » (formant le chapitre LXVII des Symboles fondamentaux de la Science sacrée) ; pourtant on découvrira l’existence d’autres textes dont la variété témoigne de l’intérêt que le quatre de chiffre continue à susciter.
La lecture de cet ouvrage nous a inspiré quelques notes cursives sur le symbole en soi. C’est dire que nous nous abstiendrons ci-après de traiter du contexte supposé par l’affichage, en divers milieux professionnels anciens, du quatre de chiffre. Nous ne dirons pas s’il implique et se rapporte ou non à une organisation plus ou moins secrète et si son usage doit s’interpréter comme un signe d’appartenance à une telle organisation et, au sein de celle-ci, s’il est le fait d’une maîtrise quelconque. Comme pour les Fidèles d’amour à propos de Dante, nous n’avons pas, à ce jour, la moindre preuve certaine d’une telle implication initiatique (initiation de métier, s’entend), et, par conséquent, nous nous bornerons à analyser la forme du « chiffre » proprement dit. Il s’agit, insistons-y, d’une approche spontanée, c’est à dire exempte de la moindre préparation et de la moindre recherche [1].

Dans l’article précité, René Guénon a souligné le symbolisme quaternaire du quatre de chiffre, soit qu’on considère sa ressemblance à la croix (qui n’est autre qu’un carré retourné ou éclaté), soit qu’on considère sa ressemblance au chiffre quatre.
Cette analyse n’épuise pas l’essence du quatre de chiffre, et il convient de la formuler en cernant la complexité de sa structure. Conformément à celle-ci, le quatre de chiffre tient effectivement du quaternaire par les deux orthogonales verticale et horizontale qui forment la croix, mais il tient conjointement du ternaire par la diagonale dont la position forcément oblique (incompatible, donc, avec les deux droites précédentes) introduit la notion complémentaire de triangle, qui vient se surajouter à celle du carré. La diagonale forme en effet la base d’un triangle isocèle, dont les deux côtés égaux ne sont autres que les deux branches perpendiculaires et égales de la croix. Proportionnellement, la diagonale est à ces branches dans le rapport de "racine de 2" à 1, soit une valeur irrationnelle, c’est-à -dire irréductible à un nombre ou à une fraction de nombres entiers : nous reviendrons plus loin sur l’interprétation dont est susceptible cette irrationalité.
On peut encore dire que la diagonale est l’élément intermédiaire raccordant une orthogonale à l’autre, ce qui a pour conséquence que chaque passage de la verticale à l’horizontale ou de l’horizontale à la verticale procède constructivement par une diagonale appropriée (soit [AC], [DE], etc.), comme le montre la figure 1 ci-après :

On voit comment la diagonale [AC], en raccordant la verticale [AB] à l’horizontale [CD], explique et rend possible respectivement la conjonction de leur nature antithétique et leur genèse par transition de l’une à l’autre [2]. De même, on voit à la suite comment la diagonale [DE] fait passer de l’horizontale [CD] à la verticale [EF] (parallèle à [AB] et liée à celle-ci par le rapport de 1 à 2) ; et ainsi réciproquement et indéfiniment.
Orthogonales et diagonales supposent, bien entendu, carrés et triangles correspondants. Ainsi les orthogonales [OA] et [OC] ne s’entendent pas sans le carré OAVC, et la diagonale [AC] sans le triangle OAC (et, par extension, le carré ACBD qui est au carré VXYZ dans le rapport de "racine de 2" à 2) ; de même pour le carré EFGH et le triangle DEF. Autrement dit, la structure du quatre de chiffre se présente comme l’amalgame du quatre et du trois, et sa genèse, comme la combinaison de quatre par trois, c’est-à -dire du carré par le triangle : de là à parler, à son propos, de «quadrature du triangle», il n’y a qu’un pas …
On peut encore voir le quatre de chiffre comme le résultat du pliage [3] de la droite verticale fondamentale. C’est d’un pliage approprié, ou plutôt d’une série de pliages, que procède la croix - voire une série de croix -, ce qui en fait un symbole comparable au chrisme ou autres monogrammes et cryptogrammes christiques. Confirmant un tel rapprochement, le quatre de chiffre intégral présente d’ordinaire le schéma défini par la figure 2 ci-dessous : soit, dans un «rectangle long» (i.e. un rectangle dont le petit côté est la moitié du grand), un quatre de chiffre occupant la moitié supérieure et attenant au cercle qui occupe la moitié inférieure.

Ce schéma a pour effet de mettre le quatre de chiffre en situation : la moitié supérieure est une représentation de l’Homme (i.e. du microcosme) dans sa relation avec le Monde (i.e. le macrocosme), représenté comparativement par la moitié inférieure. Le cercle est l’image du monde (et, de façon plus restrictive, du globe terrestre), servant de support au quatre de chiffre. On observe que l’axe vertical du quatre de chiffre est profondément implanté dans le cercle , puisqu’il se prolonge jusqu’à son centre pour former une perpendiculaire avec le diamètre ; c’est en ce centre qu’est son origine, et c’est à partir de lui qu’il s’est développé – ou plutôt qu’il se serait développé de façon indéfinie, s’il n’avait subi un ou plusieurs pliages successifs pour former la ou les branches, elles-mêmes successives, de la croix [4]. Cette interprétation cosmologique paraît aller de soi : elle se trouve déjà virtuellement dans la configuration du quatre de chiffre stricto sensu, où la «branche du quatre» (figure 3 à gauche) ressortit à la Terre (c’est la médiane du carré) et l’autre, qu’on désignera comparativement comme la «branche du trois» (figure 3 à droite), ressortit au Ciel (c’est un côté du triangle) :

Il n’y a aucune extravagance à décoder le quatre de chiffre de la moitié supérieure par une image anthropomorphe. J.-M. Mathonière signale la lame du tarot dite de l’Empereur, représentant un homme couronné et se tenant debout sur une jambe, l’autre étant repliée par flexion complète du genou et croisée sur la première ; elle ne touche pas terre. Mais d’autres figurations analogues sont attestées [5]. C’est ainsi le cas de la marque emblématique de l’imprimeur bâlois Episcopius : un échassier perché au sommet d’une crosse épiscopale ; l’échassier est dans sa position habituelle de repos, à savoir une seule patte posée au sol et l’autre ramenée sous le ventre, approximativement à angle droit avec la première. Dans ces exemples, on pourrait croire avoir affaire à une sorte de mimétisme du quatre de chiffre, tant l’attitude de l’homme et de l’animal en imitent exactement la structure. Or, lorsqu’on les considère attentivement, on ne peut pas ne pas voir le caractère paradoxal des deux attitudes corporelles – et, par voie de conséquence, de la forme symbolique du quatre de chiffre. Le paradoxe tient au fait qu’elles combinent deux actes ou postures normalement inconciliables : la position debout (la verticale) et la position couchée (l’horizontale). Alors qu’elles sont ordinairement synthétisées dans la position assise ou agenouillée, c’est-à -dire dans une position relativement stable et durable, ce compromis est exclu dans le quatre de chiffre. Celui-ci apparaît comme le prototype de la position instable et, à la longue, insoutenable, dont l’Empereur et l’échassier nous montrent respectivement l’image humaine et zoomorphe. La hampe verticale (entendons la jambe ou la patte porteuse) indique que le sujet est debout et donc en équilibre sur un seul point d’appui ; la hampe repliée (la jambe ou la patte contractée et tenue en l’air) indique que le sujet est agenouillé ou assis (selon le sens du pli, comme il sera dit plus bas). De la sorte, la conjonction des deux attitudes s’analyse comme celle de l’action et de l’adoration (ou du repos contemplatif) : le sujet est, si l’on peut dire, agenouillé debout.


En un autre contexte, cela pourrait se définir par la fameuse formule du Cantique des cantiques : «Je dors, mais mon cœur veille». Le membre replié dort relativement, en ce sens que, par sa position, tout mouvement est aliéné ; il est réduit au repos et a cessé toute fonction. En revanche le membre droit a conservé ses possibilités motrices (mais pour une marche à cloche-pied) ; il reste sous tension et est donc prêt à agir en cas de besoin : il est le cœur qui veille. Ainsi la personne s’avère double ou mixte : elle dort, gardée et supportée à la fois par le «cœur», qui veille. Or, tel est ou doit être l’état d’équilibre permanent du spirituel. Si le passage d’un état à l’autre est un processus irrationnel, comme le met en évidence la valeur "racine de 2" qui caractérise la diagonale, la coexistence des deux états est, quant à elle, un paradoxe, comme le suggère, au plan spirituel, la formule du Cantique des cantiques. En effet, l’être vivant ordinaire dort ou veille ; seul, le spirituel peut à la fois dormir et veiller : être debout et, en même temps, agenouillé, dans l’action et en oraison. Tel est le paradoxal état de toute vie active (au sens employé par Marco Pallis dans The Way and the Mountain).
Dans ce rapprochement du quatre de chiffre avec les attitudes d’un homme ou d’un oiseau, il n’a pas été fait jusqu’ici de différence entre les positions respectives de leurs membres inférieures. Or il en est une fondamentale. Chez l’homme, le genou se pliant vers l’arrière (comme les pattes avant des quadrupèdes), le quatre de chiffre qu’il forme est orienté normalement (fig. 4) ; en revanche, chez l’échassier (et la plupart des bipèdes), les pattes se pliant vers l’avant, le quatre de chiffre formé est tourné dans l’autre sens (fig.5). L’inversion en cause n’est pas sans conséquence : dans le cas de l’homme, le futur, l’inconnu sont derrière, le processus se développe de gauche à droite ; dans le cas de l’animal, c’est l’inverse : ils sont devant, le processus se développe de droite à gauche.

On peut exprimer cette différence en disant que le quatre de chiffre de la figure 4 ressortit à la main droite et celui de la figure 5, à la main gauche, ou, plus précisément, que le premier est orienté dextrorsum et le second, sinistrorsum. Ceci nous conduit naturellement à évoquer les rapports du quatre de chiffre avec l’écriture et, plus particulièrement, à faire justice des influences orientales que certains auteurs ont voulu y voir. Ainsi, nous ne retiendrons des propos de Th. Baudoin, rapportés à ce sujet par L. Gruel, que l’assertion d’une hypothétique dérivation du quatre de chiffre de l’alphabet sémitique et notamment du resh. Plutôt qu’au resh (en forme d’équerre arrondie) et même au daleth (en forme d’équerre carrée), l’examen des anciennes graphies suggèrerait de le comparer au vav.
Les graphies nabatéennes des premier au quatrième siècles donnent à cette lettre l’aspect d’une boucle (fig. 6a), devenue progressivement anguleuse sous les formes définies par les figures 6b et 6c, avant de s’assouplir, vers le sixième siècle, en la représentation de la figure 6d, ce qui préfigure le wâw arabe actuel. Les formes anguleuses ci-dessous pourraient constituer des témoins parfaits du quatre de chiffre. Si, graphiquement, l’analogie est convaincante, nous doutons cependant de la validité d’une telle relation : le vav/wâw vaut six, soit une valeur numérique sans rapport avec le quatre de chiffre. Quant au daleth, s’il vaut quatre, sa forme en équerre n’a pu inspirer notre symbole. A cet égard, il y aurait une autre lettre (ou plutôt « ligature » de lettres : lâm + alif) à considérer, le lâm-alif, propre à l’arabe, dont le sigle alphabétique est une sorte de nœud graphique en forme de quatre de chiffre renversé : figure 7a, puis figure 7b ; dans Miroir de la Shahâda, nous avons énoncé sa signification (cf. pp. 12-15). Sans qu’il soit question d’appliquer et d’imputer l’exégèse arabe au quatre de chiffre (ce serait tenir pour acquis une dérivation qui est précisément à démontrer), il est possible d’en retenir l’idée de coalescence de deux principes, qui s’avère effectivement congruente avec l’économie de notre symbole, si l’on veut bien y reconnaître la combinaison des divers binômes distingués plus haut.


A plusieurs reprises nous avons fait du quatre de chiffre le sigle d’une boucle. Ceci peut conduire à l’assimiler à la figuration d’un nœud très stylisé. Il s’agit là d’un symbolisme tout autre, que la complexité et la spécificité nous feront laisser de côté. Nous pouvons admettre néanmoins que le quatre (fig. 4) dessine une boucle et que le double quatre (fig. 8) dessine un nœud mis à plat, plus précisément un nœud coulant.

Dans ce qui précède, nous avons considéré la construction géométrique du quatre de chiffre comme ayant pour finalité l’obtention d’une forme symbolique. Un tel point de vue n’est pas exclusif d’un autre selon lequel le quatre de chiffre serait la trace au sol d’un cheminement codifié. En ce cas sa finalité serait moins la figure résultante que le parcours dont il donne le tracé. Conformément à cette interprétation, on se trouve en présence d’un espace (sacré, constructif, etc.) déterminé par des points que solidarise une relation «géographique» donnée et au sein duquel le quatre de chiffre serait la clé pour passer du point 1 au point 4 :

Concrètement, on peut décomposer la progression selon le quatre de chiffre comme le passage d’une gradation (sur la verticale, soit, projetée en plan, la direction nord-sud) à une translation (sur l’horizontale : la direction ouest-est), moyennant une rétrogradation oblique, à savoir :
- Le point 1 étant atteint (et reconnu comme une limite dont le franchissement est interdit ou impossible), il convient, pour parvenir au point 2, d’effectuer un pas en arrière, mais en biais (donc un pas d’une amplitude et d’un angle donnés, ce qui présente une certaine difficulté d’exécution correcte) du pied gauche, rejoint aussitôt par le pied droit.
- Du point 2, il suffit, pour parvenir au point 3, d’un pas de côté du pied droit, qui opère un transfert latéral dans l’alignement de 2 et de 1 (ce mouvement comporte une bien moindre difficulté que le précédent, puisqu’il suffit de rester à hauteur de 2 et de se placer au droit de 1) ; le pied droit est rejoint aussitôt par le pied gauche.
- Pour parvenir du point 3 au point 4, il suffit d’un second pas de côté du pied droit, qui opère un transfert latéral identique au précédent ; le pied droit est rejoint aussitôt par le pied gauche, et le point 4 est atteint [6].
Le quatre de chiffre a ainsi réalisé le passage d’une extrémité d’orthogonale [point 1] à l’autre [point 4] (fig. 10 à gauche).
Un esprit malin ne manquera pas d’observer qu’un tel processus est inutilement compliqué et qu’il aurait suffi d’amorcer directement le mouvement en biais de 1 à 4 (fig. 10 à droite). En ce cas on ne progresse pas selon le quatre de chiffre, qu’on appellera la voie longue, mais selon la voie simplifiée ou voie brève, qui pourrait être désignée comparativement comme celle du « un de chiffre » (du fait que sa représentation est celle du nombre « 1 ») :

On peut encore faire observer que le point 2 se confond avec le point 4 du quatre de chiffre tourné en sens inverse ; autrement dit le point 2 – qui n’est opérativement qu’un point de transition entre 1 et 3 – du quatre de chiffre dextrorsum se confond avec le point 4 – qui est un point d’aboutissement – du quatre de chiffre sinistrorsum , et réciproquement. La différence fondamentale est que, seul, le cheminement par la voie longue (1-2-3-4) forme la croix, alors que celui par la voie brève (1-4) ne la forme jamais :

La figure 12 combine les deux figures et fait la synthèse des possibilités du quatre de chiffre ; c’est un quatre de chiffre équilibré et statique, où sont intégrés tous les processus possibles dans un état d’indistinction [7] :

Ces propos à bâtons rompus ne prétendent rien résoudre ni rien révéler, trop heureux si nous pouvions seulement avoir ouvert des pistes de recherche. Nous n’avons fait que rassembler quelques réflexions pour montrer tant la plasticité symbolique du quatre de chiffre que sa richesse de sens, nonobstant une simplicité de forme remarquable : n’est-ce point le propre de tout symbole authentique ?

- Notes -
[2] En d’autres termes, le quatre de chiffre est formé graphiquement chaque fois qu’on veut tracer une croix sans lever la plume ou le crayon du papier pour passer d’une branche à l’autre.
[3] Qui dit pliage dit ruban, de sorte qu’on peut effectivement concevoir le quatre de chiffre comme la mise à plat d’un ruban préalablement plié de façon à se croiser en croix (cf. figure ci-dessous) :

[4] Il y a là l’amorce d’une progression, chaque intersection orthogonale impliquant un prolongement, qui prendrait une extension théoriquement indéfinie dans une direction donnée s’il n’était à son tour interrompu par une nouvelle intersection générant une nouvelle croix orientée à 90 degrés par rapport à la précédente, et ainsi de suite par une sorte de prolifération ou d’efflorescence, dont la structure des cristaux de neige donne une idée assez exacte, ainsi que le suggère le schéma ci-après :

[5] Un inventaire iconographique plus exhaustif serait à faire. Ainsi avons nous relevé une image concordante dans l’ouvrage de Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques (Flammarion, 1999) : il s’agit de deux miniatures (figures 65 et 66 de l’ouvrage) illustrant des manuscrits anciens du De Rerum naturis de Raban Maur. Elles représentent quatre dieux de l’Antiquité, celui qui nous intéresse étant Vulcain : il se tient debout sur sa jambe gauche, la jambe droite repliée en équerre. Il faudrait chercher les raisons d’une telle posture : peut-être rappelle-t-elle la claudication du dieu forgeron. Détail curieux, malgré leur similitude, les deux miniatures présentent une particularité : l’une montre le pied gauche de Vulcain tourné vers la gauche, l’autre, tourné vers la droite ; il y a là sans doute plus qu’une fantaisie d’artiste, et l’orientation amorcée ne doit pas être indifférente.
On trouve une iconographie comparable dans un détail de l’arbre de Jessé (in Légendaire de Cîteaux, contemporain ou légèrement postérieur aux miniatures du codex de Raban Maur – cf. G. de Champeaux et dom S. Sterckx, Le Monde des symboles, Zodiaque, 1972, page 329). Dans l’angle inférieur gauche, Moïse est représenté, à côté de Jessé, en train de se déchausser sous l’injonction de YHVH se manifestant à lui au sein du Buisson ardent. Or, pour enlever la chaussure de son pied droit, Moïse adopte une attitude qui, comme celle de Vulcain dans l’exemple précédent, reproduit le schéma du «quatre de chiffre». En effet, tout en se tenant debout, il replie sa jambe droite, de manière à avoir la cheville posée sur la cuisse gauche, et est en train de retirer sa chaussure pour obtempérer à l’ordre divin. Comme pour mieux souligner la position biaise de la cuisse droite, le bâton de pasteur que tient Moïse prolonge celle-ci d’une oblique qui coupe la verticale des bras et du corps et se croise en X avec l’oblique inverse formée par la bordure du manteau. L’ensemble compose une structure complexe réductible à celle d’un double «quatre de chiffre» :

[6] Le cheminement de 1 à 4 selon le quatre de chiffre peut paraître déconcertant. Les points 1, 2 et 4 étant situés sur la circonférence d’un cercle ayant son centre au point 3, il suffirait, pour se rendre du point 1 (extrémité d’un diamètre) au point 4 (extrémité du diamètre perpendiculaire), de glisser d’un quart de circonférence ; mais l’acheminement en cause paraît exclure la ligne courbe. Faut-il comprendre en conséquence le quatre de chiffre comme l’enregistrement d’un pas rituel (s’il s’agit d’une marque d’initiation de métier) semblable à ceux que connaît la franc-maçonnerie, selon les grades ? La question se pose.
[7] Faut-il rapprocher de ce schéma les croix que l’on observe dans les cimetières de certaines régions septentrionales (qui, matériellement, semblent répondre au souci de protéger la croix par un toit à double pente) ? Même si la motivation est tout autre, le résultat est structuralement comparable.


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