Un solitaire : Jean Canteins
Par CEAPT Symbole copyright, lundi 14 juillet 2008 à 12:47 - Portraits - #199 - rss
Jean Canteins s’identifie essentiellement par une œuvre écrite commencée dès 1952, avec la publication du Ruban de Moebius, et poursuivie jusqu’à ce jour, avec l’achèvement d’une étude sur l’œuvre spirituelle, peu connue, du catalan Arnaud de Villeneuve (1240 - 1311). Nous avons rencontré l’auteur en son ermitage de Saint-Paul de Vence, où il réside depuis plusieurs décennies.

Si tout homme est nécessairement le produit d’une éducation, d’un environnement, il est aussi l’expression de sa personnalité intrinsèque. S’il a été donné à Jean Canteins de réaliser une multitude de rencontres enrichissantes dans les milieux intellectuels les plus variés, il ne s’en définit pas moins comme un autodidacte – ce qui suppose chez lui un grand travailleur.
Jean Canteins a, en tout cas, su faire son miel des meilleurs auteurs, anciens et modernes, se revendiquant de la Tradition et composer une œuvre qui relève indéniablement de cette dernière, dans la plus parfaite orthodoxie et hors de toute mondanité. Faut-il chercher dans toute cette production un fil directeur ? Nous serions tenté de répondre par l’affirmative, sans avoir, il est vrai, les qualités et le talent suffisants pour être en mesure d’établir de façon indubitable la présence permanente d’une thématique privilégiée assurant l’unité de la construction. Il nous semble pourtant que le thème du « retournement », longuement analysé dans l’ouvrage publié chez Arma Artis, voici neuf ans, constitue une piste valable, dont il serait loisible de trouver des traces, ça et là , en d’autres livres de notre auteur (Il faut rappeler ici la recension d’Arnaud Rouvières - à l’occasion de la réédition, chez Archè, des Mystères & symboles christiques - publiée dans SymbOle n° 7 de mai 2007, où cette notion du «retournement» était déjà largement évoquée en tant que telle, à propos de divers épisodes néo-testamentaires).

Qu’est-il donc ce «retournement» auquel J. Canteins semble accorder une importance assez décisive, au point de lui affecter un ange ? Un ange, ça n’est pas rien, même si celui-là est réputé ne pas être saint Michel ou saint Gabriel. Pourtant, en interpellant de façon fort directe Marie ou Zacharie, ce dernier ne provoque-t-il pas une mutation intérieure décisive de ces personnages, un « retournement » ? De par sa fonction de psychopompe et de guide des «grands voyages», à la manière d’Hermès-Mercure, Michel («Quis ut Deus») ne nous invite-t-il pas à notre divinisation irrévocable, à un «retournement» là encore ?

Pour nous présenter, de la façon la plus globale qui soit, ce processus à l’œuvre en nous-même, J. Canteins nous rappelle cet aphorisme, fondé sur la théorie de la coïncidence des opposés, du cardinal Nicolas de Cues : «Comment concevoir que l’un soit dans l’autre et que cet autre soit en même temps cet un ?», et fait observer que le résultat de ce «retournement» pourra être soit une conversion, soit une initiation soit une illumination.
Il en illustre des manifestations par l’évocation des vicissitudes traversées par certains personnages mythiques ou connotés religieusement. L’Ange du retournement est ainsi le prétexte à une réunion d’aperçus relatifs au mythe platonicien de la caverne, auquel s’oppose le mythe japonais «retourné» d’Amaterasu : le premier concerne les hommes, le second, les dieux ; et tous deux s’éclairent mutuellement et de façon en quelque sorte complémentaire. Y sont évoqués, bien sûr, la descente du ténébreux Orphée aux enfers et son «retournement» interdit en direction d'Eurydice, sa moitié lumineuse, ainsi que les conséquences tragiques qui en résultent.

Le livre se poursuit par une série de considérations touchant à la géométrie, aux rapports de perfection entre carré et cercle (la fameuse "quadrature du cercle"), cube et sphère, associés à leurs mutations réciproques et aux échanges entre la Terre et le Ciel. Signalons, enfin, ce rapprochement, tout aussi instructif que pittoresque, entre (agri)culture et initiation : « … L’initié est retourné (dans tous les sens du mot, y compris celui agraire) pour que l’abîme temporel n’ait pas le temps de l’engloutir avec le reste du monde inculte. Quant à la terre, qui, pour être fertile/féconde, doit être retournée, elle l’est également dans tous les sens , ce qui veut dire, entre autres, qu’elle est initiée : stricto sensu rétablie dans les conditions qui étaient les siennes initialement. Elle est initiée par celui qui la cultive. On ne manquera pas de relever cette pression de la culture qui semble s’exercer de tous côtés au détriment de la nature – par laquelle on s’attendrait à voir davantage le monde agricole concerné. »
Bref, ce livre, lourd d’allusions, ne se raconte pas ; il faut le lire, avec grande attention, le relire, le savourer, le méditer, le décanter, le filtrer, ...
H.A.
Bibliographie de Jean Canteins
* Phonèmes & archétypes. Contextes autour d’une structure trinitaire : A-I-U – Maisonneuve & Larose, 1972.
* La Voie des lettres. Huit essais sur la symbolique des lettres dans le soufisme, la kabbale et le bouddhisme shingon – Albin Michel, 1981.
* « Sauver le mythe » :
I. Le Potier démiurge – Maisonneuve & Larose, 1986, 1999 ;
II. Les Baratteurs divins - Maisonneuve & Larose, 1987 ;
III. Dédale & ses œuvres - Maisonneuve & Larose, 1994.
* Miroir de la Shahâda - Maisonneuve & Larose, 1990.
* Mystères & symboles christiques – Ed. du Rocher, 1996 ; Archè, 2006.
* L’Ange du retournement – Arma Artis, 1999.
* Dante :
I. L’Apothéose – Archè, 2002 ;
II.- L’Homme engagé – Archè, 2003.
* Francesco da Barberino. L’homme & l’œuvre au regard du soi-disant Fidèle d’Amour – Archè, 2007.
A ce corpus bibliographique, il y a lieu d’ajouter divers articles et contributions à des revues françaises et étrangères ("Etudes traditionnelles", "Connaissance des religions", "Conoscenza religiosa" , "New observations", etc.).

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